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I. Espèce d'arbre

LE CRITIQUE ET L'ESSAYISTE

OÙ le régime des mitas est dépeint comme il était à la fin de l'époque coloniale et comme il fut, sans différence essentielle, jusque vers le milieu du XIX^ siècle, éprouve cette âpre tristesse qui naît d'une claire vision des abîmes de la méchanceté humaine. Les nonchalants Indiens étaient traînés à l'horrible prison des ateliers, attachés par les cheveux à la queue du cheval du recruteur. Sur dix qui partaient des misérables condamnés à cet esclavage, un seul revenait avec la vie. Pour tourmenter le « Mitien » dans ce qu'il lui pouvait rester d'estime de soimême, on avait l'habitude de le châtier en lui coupant ras sa chevelure, ce qui était pour lui le plus atroce des opprobres. Toute cette discipline de douleur a créé, dans 1 âme de l'Indien, non seulement l'habitude, mais encore comme le besoin de la souffrance. Quand on le traite avec douceur, il tombe dans une surprise inquiète et il pense qu'on le trompe. Par contre, il s accommode des plus cruelles rigueurs de la tyrannie avec la résignation, à la fois émouvante et répulsive, des chiens méprisés et battus. Le domestique cholo se chagrine et parfois s'enfuit de la maison, si l'on reste longtemps sans le châtier. Lors de l'abolition de l'inique tribut personnel, sous le gouvernement de Robles, il y avait beaucoup d Indiens qui s'en effrayaient, comme si on avait attaqué une institution vénérable et qu'ils éprouvassent la nostalgie de la servitude. Loin de l'aiguillon et du coup de fouet de la punition, l'Indien est indolent et langoureux. Il n'y a point de promesse qu'il croie ni de récompense qui l'excite. Le travail, en tant qu'activité volontaire et ennoblissante, n'entre point dans les moules de son entendement. Il n'a ni la notion du droit, ni l'amour de la liberté. Le mouvement d'émancipation vis-à-vis de l'Espagne, dans le généreux et infortuné soulèvement de 1809, comme dans l'éphémère déclaration d'indépendance deux années après, et finalement dans l'adhésion à l'élan triomphal des armées de Bolivar, fut l'œuvre de cette classe de créoles propriétaires et cultivés, chez

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qui l'aspiration vers la iberté était le sentiment hautain de leur valeur et comme de leur droit. De la rivalité traditionnelle, chez les nobles des villes, entre chapetons ' et créoles se nourrirent l'idée et la passion de la patrie. La multitude indigène resta bien au-dessous de l'idée et de la passion, quoiqu'on lui demandât de payer, en troupes et en armées, son inamortissable quotepart de sang. La liberté du peuple n'est point ici l'incarnation héroïque et géniale qui montra ses lignes sculpturales dans le gaucho de la Plata et dans le llanero des autres parties de la Colombie. Bien des années après la Révolution, il arrivait souvent encore que le falet de ferme indien, ignorant l'existence de la patrie, pensait que la mita, à laquelle il restait soumis, lui était imposée au nom du Roi.

La révolution, qui ne fut pas faite par l'Indien, le fut encore moins pour lui : elle modifia très peu son sort. Dans la république, il continua de former la caste conquise : la terre vile sur quoi l'édifice social est assis. Le métis essaie de nier sa moitié de sang indigène et s'efforce de prouver, au moyen de son impiété filiale, la pureté de sa lignée. Les clercs indianisés arrivent malaisément aux bénéfices ; l'Université est une marâtre pour celui qui est de cette race humble. L'Indien de la plèbe, telle une bête qui a changé de maître, voit se confirmer sa condition d'ilote. Dans les rues, le gamin turbulent le tourmente et le vexe; le nègre esclave, quand les besognes de la maison l'accablent, a recours à l'Indien qui passe et le force à travailler pour lui. La cruauté, qui s'est peut-être adoucie dans les lois, persiste dans les coutumes. Finie, la griffe de vautour du corregidor, comme auparavant la vendange de sang du propriétaire d'esclaves; mais le fouet reste pour l'Indien dans la dextre du majordome de la propriété, du maître d'oeuvre, de « l'alcade de doctrine »,^ du curé grossier et impérieux qui

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