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LE VERRE ET LA FLEUR

Souvent un sens sublime se cache dans un jeu d'enfant.

(Schiller : Thecla : Voix d'un esprit.)

L'enfant jouait, dans le jardin de la maison, avec un verre de cristal que, dans l'atmosphère limpide de l'après-midi, un rayon de soleil faisait chatoyer comme un prisme. Le serrant, mais pas très fort, d'une main, il tenait de l'autre une baguette dont* il frappait en mesure sur le verre Après chaque coup, inclinant sa tète gracieuse, il demeurait attentif, tandis que les ondes sonores, comme nées d'un trille vibrant d'oiseau, se détachaient du cristal frappé et agonisaient doucement dans l'air. Il prolongea ainsi sa musique improvisée, jusqu'à ce que, dans un élan d'inconstance, il changea l'idée de son jeu : il se baissa vers la terre, recueillit dans le creux de ses deux mains le sable brillant de l'allée et le versa dans le verre jusqu'à ce qu'il l'eût rempli. Ce travail terminé, il aplanit, avec soin, le sable inégal des bords. Il ne s'écoula pas longtemps sans qu'il ne désirât tirer de nouveau du cristal sa fraîche résonance ; mais le cristal, rendu muet, comme si une âme avait émigré de son sein diaphane, ne répondait plus que par un bruit de percussion sèche au coup de la baguette. L'artiste eut un geste de colère pour le désastre de

LE PENSEUR ET LESTHETICIEX

sa lyre. Il faillit verser une larme mais la laissa en suspens. Il regarda, comme indécis, autour de lui; ses yeux humides s'arrêtèrent sur une fleur très blanche et magnifique qui, sur le bord d'une pelouse proche, se balançant sur la branche qui s'avançait davantage, semblait refuser la société des feuilles, dans l'attente d'une main audacieuse. L'enfant se dirigea en souriant vers la fleur, fit tous ses efforts pour l'atteindre ; et, l'ayant emprisonnée, avec la complicité du vent qui fit s'abaisser pour un instant la branche, quand il l'eut en sa possession, il la plaça gracieusement dans le verre de cristal, transformé en vase superbe, et en fit tenir la faible tige grâce au sable même qui avait étouffé Tâme musicale du verre. Fier de sa revanche, il dressa, aussi haut qu'il le put, la fleur intronisée, et la promena, comme en triomphe, à travers la foule des autres fleurs.

Sage, candide philosophie ! pensai-je. Du cruel désastre elle ne reçoit point de découragement durable, ni elle ne s'obstine à retrouver la joie perdue ; mais les circonstances mêmes qui déterminèrent le désastre lui sont l'occasion d'un nouveau jeu, d'un nouvel idéal, d'une nouvelle beauté. N'y a-t-il point ici un pôle de sagesse pour l'action? Ah ! si, dans le cours de la vie. nous imitions tous cet enfant! Si devant les bornes que place successivement la fatalité à nos projets, à nos espoirs et à nos rêves, nous faisions tous comme lui!... L'exemple de l'enfant affirme que nous ne devons pas nous obstiner à tirer des sons du verre avec qui nous nous enchantâmes un jour, puisque la nature des choses veut qu'il se taise. Et elle dit aussi qu'il est nécessaire de chercher, autour de l'endroit où nous nous trouvons alors, une fleur réparatrice, une fleur à mettre dans le sable par qui le cristal est devenu muet. Ne brisons point grossièrement le verre contre les pierres du chemin, uniquement parce qu'il a

TROIS PARABOLES

cessé de tinter. Peut-être la fleur réparatrice existe-t-elle, peutêtre est-elle là tout près... C'est cela qu'affirme la parabole de l'enfant ; et toute philosophie virile, virile par l'esprit qui l'anime, confirme son enseignement fécond.

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