‹ Pages choisies;Chapitre 47 sur 63 · LES SIX PELERINS · texte numérisé non relu

LES SIX PELERINS

Grande est l'unité qui enchaîne toutes les parties de notre existence sous le joug d'une idée souveraine ; mais combien plus belle et plus féconde si, mettant à l'épreuve l'extension de sa force ordonnatrice, on la diversifie par la flexibilité et par l'ampleur ! En toute communion, en toute foi, en toute société idéale, il est facile de distinguer deux espèces d'âmes sincères et enthousiastes. Il y a l'enthousiaste inflexible, âme monocorde et austère ; il y a celui dont l'enthousiasme assume les formes multiples de la vie et, généreux de sa richesse d'amour, admet d'autres objets d'attention et de désir que celui qu'il se propose de préférence. De cette première pâte sont faits le stoïque et l'ascète, le puritain et le janséniste; de l'autre les esprits larges, communicatifs et curieux, sans qu'ils perdent rien de leur constance inébranlable ni de leur brûlante sainteté. Pour les uns et pour les autres, c'est-à-dire pour les persévérants, les enthousiastes, les croyants, et seulement pour eux, là est le secret de l'action ; mais la plus haute forme de la persévérance, de l'enthousiasme et de la foi est son aptitude à s'étendre et à se transformer sans s affaiblir ni se dénaturer.

Des légendes qui ne sont pas écrites racontent qu'Endymion, non pas celui qui reçut les faveurs de Diane, mais un évangé-

LE PE.ySEUR ET L'ESTHETICIEN.

liste dont Thistoire ne sait rien, revenait, après avoir reçu à Corinthe l'enseignenrent de Paul de Tarse, aux îles de l'Archipel. Dans une petite ville de TEubée, sa parole toucha le cœur de six jeunes païens qui formèrent un groupe plein d'attachement envers lui, non moins que de foi simple et pure. Cette communauté naissante vécut pendant un certain temps dans cette intimité affectueuse qui, dans la vie des églises primitives, imitait les liens fraternels. Un jour, un jour du Seigneur^ dans la cordialité expansive de la cène, maître et disciples furent frappés d'une pensée qui leur parut une vocation : ils partiraient propager la bonne nouvelle en suivant la route d'Alexandre ; soldats d'une conquête de douceur, ils arriveraient, sur les traces du Conquérant, jusqu'où le ciel voudrait ; mais ils juraient que ne s'arrêterait point, faute d'élan, la parole divine,, tant qu'un seul de ses propagateurs resterait, avec la vie et la liberté, sur le chemin qui par eux serait, une fois encore, et plus purement, plein de gloire.

La foi, radieuse, empêchait de voir la témérité du projet. L'idée n'était pas encore formulée que déjà l'impatience de l'action et de la gloire faisait battre des ailes aux volontés. Mais comme il fallait qu'Endymion, le maître, avant toutes choses terminât son voyage dans l'île, ils convinrent que, passée la date qu'ils estimaient nécessaire, lui et les six disciples se ren-' contreraient dans un port voisin, d'où ils traverseraient la mer pour entreprendre le voyage rêvé.

Le temps. passa pour tous comme dans l'extase d'un vision. Vinrent les jours du rendez-vous. Un gai matin, leurs besaces à peine lestées de pain et de fruits, un clair soleil dirigeant leur marche et au dedans d'eux-mêmes l'enthousiasme, comme la main de'Dieu à la barre de l'âme, les six amis partirent pour retrouver le maître.

Très doux et magnifique, l'automne régnait. La nature avec le bonheur des voyageurs semblait accorder ses fêtes ; on eut

Page 1