LA CRÉATION DE LA FORME
Quelle prodigieuse transformation que celle des mots, passifs, inertes dans le troupeau du style vulgaire, lorsque les évoque et les commande le génie de l'artiste ! Du moment que vous voulez de l'expression faire un art, un art plastique et musical, vous enfoncez en elle un aiguillon qui révolte tous ses élans rebelles. Le mot. être vif et capricieux, vous regarde alors, au bout de cette plume qui le pique pour le dompter, il discute avec vous, il vous oblige à lui tenir tête, il a une âme et une physionomie. En vous révélant, dans sa rébellion, tout son contenu intime, il vous impose souvent de lui rendre la liberté que vous aviez voulu lui arracher, pour en appeler un autre, qui arrive, ombrageux et intraitable, sous le joug d'acier. Kt parfois la bataille contre ces monstres minuscules vous exalte et. vous fatigue comme un combat désespéré pour la fortune et pour l'honneur. Tous les plaisirs de l'héroïsme sont contenus dans cette lutte ignorée. Vous éprouvez alternativement l'ivresse du vainqueur, les anxiétés du lâche, l'exaltation irritée du blessé. Vous comprenez, devant la docilité d'une phrase qui tombe, subjuguée, à vos pieds, le glas sauvage du triomphe. Vous savez, quand la forme à peine saisie vous échappe, comment l'angoisse de la défaillance envahit le cœur. Tout votre organisme vibre, comme la terre tremblant de la déflagration palpitante de la bataille. Comme dans le champ où a eu lieu la