LA CRÉATION DE LA FORME
lutte, restent ensuite dans votre imagination et dans vos nerfs les vestiges du feu qui a passé. Vous laissez sur les pages noircies quelque chose de vos entrailles et de votre vie. Que vaut, à côté de cela, la spontanéité facile à contenter de celui qui n oppose au flot de la phrase incolore et inexpressive aucune résistance personnelle, aucune hautaine opiniâtreté à la révolte du mot qui se refuse à livrer son âme et sa couleur?... Car il ne faut pas confondre le combat du style avec la froide patience du rhéteur, qui ajuste péniblement, dans la mosaïque de sa correction convenue, des mots que n"a point embués le souffle tiède de l'âme. Ce serait comparer une partie d'échecs à un combat où le sang coule et où l'on se dispute un empire. Celui du style est une épopée qui a pour champ d'action notre nature intime, les plus secrètes profondeurs de notre être. Les poèmes de la guerre ne nous parlent point d'énergie plus superbe, ni de carnages plus cruels, ni, dans la victoire, de plus hautes et de plus divines effusions... Oh ! Iliade formidable et belle, Iliade du cœur des artistes, dont les combats ignorés mettent au monde la joie, l'enthousiasme et la lumière, comme font l'héroïsme et le sang des véritables épopées ! Une fois il a fallu que tu fusses écrite, afin que, narrée par un de ceux qui te portèrent en euxmêmes, fût conservé en toi le témoignage de quelques-unes des plus pathétiques émotions humaines. Et ton Homère aurait pu
être Gustave Flaubert.
CEUX QUI SE TAISENT
Une des plus profondes impressions de respect que j'aie éprouvées dans le monde, est celle que me produit certaine famille d'esprits — assurément très rares et, plus encore que rares, difficiles à reconnaître si l'on n'a point pénétré leur intimité la plus exquise — certaine famille d'esprits qui unissent au sentiment infaillible, parfait, aristocratique de la beauté dans les choses de l'art, l'absolu désintéressement avec lequel ils professent, en secret, son culte, exempts de toute stimulation de la renommée, de tout but de critique ou de production, de toute convoitise simoniaque de vanité. Ils comprennent l'œuvre de beauté dans ses plus délicates nuances, avec cette plénitude d'intelligence et de sympathie qui est une seconde création ; ils sont le lecteur ou le spectateur idéal auquel l'artiste a songé ; ils donnent leur âme tout entière dans le sacrifice religieux de l'émotion artistique, dans cette immolation absolue de la personnalité d'où s'élance le vol du-mysticisme de l'art. Ils gardent en soi l'écho éternel par quoi se prolongent les accents vrais, originaux, du poète, que le vulgaire ne perçoit qu'embrouillés et mutilés, et les très clairs reflets qui reproduisent, avec la matinale fraîcheur de l'inspiration créatrice, l'image du tableau ou de la statue. Ils sont la compensation de la vulgarité triomphante et bruyante, de la basse exhibition, de l'abominable snobisme. Ils sauvent, dans le port abrité et calme de leur
CEUX QUI SE TAISENT
mémoire pieuse, les noms et les œuvres que l'injustice ou l'indolence d'une époque ont condamnées à l'oubli commun. Le mensonge frappé en fausse monnaie de renom et de gloire n'a point de cours pour eux. Leurs dédains secrets et animés d'une sereine et terrible certitude font supporter à ceux qui triomphent en offensant la beauté, le goût, les nobles élévations un enfer dont ils ne parviennent pas à se racheter. Ils se taisent... Et ils promènent par le monde un air indifférent, parfois vulgaire. Et comme dans la chapelle d'un culte caché et défendu, ils enferment dans le plus profond d'eux-mêmes le tabernacle de cet amour idéal, embelli d'un mystère semblable à la pudeur d'une fiancée.
Tu doutes qu'il existe de telles âmes?... Je suis arrivé à en connaître quelques-unes, après avoir pénétré l'opaque apparence qui les voilait pour moi. Et depuis que je les ai découvertes, leur présence me domine et me subjugue avec le sentiment d'une supériorité que je ne retrouve, aussi impérieuse et de race aussi haute, ni chez l'artiste créateur que j'admire le plus, ni chez les maîtres dont la science m'inspire le plus de respect. Car ces âmes de silence céleste sont les seules qui m'ont donné l'intuition complète de tout ce qu'il y a de vulgaire et de mesquin dans cette dispute pour la notoriété, dans ce sensualisme de l'admiration et de l'applaudissement, alliage grossier que nous mêlons, nous autres acteurs de la comédie littéraire, à l'or idéal de l'amour du Beau. Elles seules savent t'aimer. Beauté, comme, ô déesse, tu le mérites. C'est dans la société de ces âmes que s'emparera de moi je ne sais quelle noble honte d'être un auteur, un écrivain de métier. Et quand je retourne à cette besogne, ce sont elles qui composent le public, inconnu et inconnaissable, qui m'exalte le plus, et qui me torture le plus. Je m'en remets à ce public, avec un austère et mélancolique espoir, comme quelqu'un qui s'en rapporte à la justice d'une postérité qu'il ne doit point voir, lorsque je crois
LE PENSEUR ET L'ESTHETICIEN
qu'une parole de moi n'a pas été comprise dans sa vigueur ou sa beauté, lorsqu'une créature de mon imagination n'a pas trouvé le sein amant qui la recueille. Et je pense à lui, plein d'inquiétude intérieure — comme tourmenté de l'impossible désir d'apprendre la vérité des lèvres d'un dieu de marbre — lorsque applaudissements et louanges veulent me persuader que quelque chose de bien ou de beau a jailli de mon âme.
Ah! combien en passe-t-il, parfois tout près de toi, de ces moines de la beauté, pleins de renoncement ! et tu ne les reconnais point et peut-être les dédaignes-tu ! Peut-être est-ce l'un d'eux, ce spectateur, vague et "incolore, qui au théâtre occupe un fauteuil non loin du tien, et applaudit en même temps que les autres, et approuve avec des banalités les commentaires du voisin, et disparaît, en s'efifaçant, dans la foule de la sortie Peut-être un autre se cache-t-il sous le masque de ce monsieur qui, ayant tout l'air d'un commis-voyageur, lit, à la place en face de la tienne dans le train, un livre qui peut être aussi bien le guide de Bœdeker qu'un poème de Wilde ou un roman de d'Annunzio. Peut-être en découvriras-tu encore un dans cet autre personnage que le jugement populaire prend — ironie cruelle ! — pour un poète raté et plein des hautaines railleries de l'impuissance-; parce qu'il ne sait pas que le renoncement prématuré de cet homme fut un acte de religion spontané et très élevé et que, dans sa répugnance à parUir d'art avec ceux qui furent ses émules et ses amis, il n'y a que la délicatesse d'une sensibilité qui a changé de forme et la conscience d'une solitude d'étranger... Sous l'un et l'autre déguisement, ils passent dans leur silence irrévocable. Et ce silence n'est ni de l'humilité ni de l'orgueil. Il n'est que la possession parfaite d'un bien qui porte en soi-même son but et sa récompense et qui par là même est contenu dans sa propre étendue, sans aspirer à sortir de soi avec impétuosité et ostentation : comme le vin
CEUX QUI SE TAISENT
qui. une fois parvenu à maturité, oublie le trouble et le bouillonnement de sa fermentation, ou comme le resplendissement de la nuit sereine qui, dans l'extase delà douce gloire de ses flambeaux, ne la divulgue ni par les cris de l'éclair ni par la musique du soleil.