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L'EXPULSION DES CRUCIFIX

Cher ami, vous désirez mon opinion sur la justice et l'opportunité de l'arrêté de la Commission de Charité et de Bienfaisance publique, qui sanctionne définitivement l'expulsion des crucifix qui figuraient, il n'y a pas encore bien longtemps, sur les murs des salles de l'hôpital.

Je vais vous satisfaire ; mais non sans vous faire observer, avant tout, qu'il y a une inexactitude dans la manière dont vous qualifiez la résolution sur quoi roule votre enquête, en l'appelant : « acte d'extrême et radical libéralisme. »

Libéralisme ? Non. Disons mieux : « Jacobinisme. » Il s'agit, effectivement, d'un fait de franche intolérance et d'étroite incompréhension morale et historique, absolument inconciliable avec l'idée de haute équité et de largeur d'esprit généreuse qui est incluse en toute légitime acception du libéralisme, quelles que soient les épithètes dont on renforce la signification de ce mot, dont on la dépasse.

Il me paraît oiseux de faire remarquer — parce que ce n'est pas vous qui l'ignorez — que. correctement comprise, l'idée de libéralisme, ma conception de sa portée, dans la sphère religieuse comme en n'importe quelle autre catégorie de l'activité

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humaine, embrasse toute l'extension de ce que peut mesurer l'amour le plus résolu de la liberté. Et il serait également oiseux de vous dire que, pour ce qui concerne la personnalité et la doctrine du Christ — desquelles il me faut bien parler afin de placer cette question sur le terrain que je désire — ma position est, maintenant comme avant, d'une indépendance absolue, car je n'y suis rattaché par d'autres liens que ceux d'une admiration purement humaine, quoique très grande, et d'une adhésion rationnelle aux fondements d'une doctrine que je tiens pour la conception la plus vraie et la plus haute de l'esprit de l'homme. Ceci dit, résumons sommairement la question. La Commission de Charité entreprit, voici déjà quelque temps, d'émanciper de tout lien religieux l'assistance des malades et leur règlement intérieur, et, dans -ce but plausible pour autant qu'il tendait à garantir une complète liberté de conscience contre les exigences ou les suggestions qui eussent pu lui porter atteinte, parvint à instaurer un régime qui satisfaisait les aspirations les plus larges de liberté. Peu à peu on supprima les prières et les offices religieux qu'on y célébrait par tradition, on retira les autels, les statues et les niches qui servaient aux besoins du culte. Il restait cependant une image qui n'avait pas été enlevée des murs des salles de malades, et cette image était celle du Fondateur de la charité chrétienne. Un jour la Commission trouve qu'il n'y a pas de raison pour qu'on respecte cette restriction et ordonne l'expulsion des crucifix. Peut-être pensa-t-elle, inconsidérément, n'avoir fait là qu'un pasen avant, un pas suprême, dans l'œuvre de libéralisme où elle se trouvait engagée. Était-ce bien seulement un pas de plus? Était-ce un pas en avant? Non ; comme je le démontrerai bientôt, cela équivalait à passer la frontière qui sépare le juste de l'injuste, le licite de l'abusif. Cela avait en réalité un sens absolument nouveau eit qui semblait dénoncer, même dans les suppressions et éliminations antérieures, un esprit, une tendance différents de ceux qui les auraient justifiés...

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Et maintenant, l'erreur, qui pouvait s'expliquer quand on la commitpour la première fois, comme un acte inconsidéré, acquiert la persistance d'une ratification laborieusement méditée, d'une ratification définitive.

Le fait est simplement celui-ci : l'expulsion réitérée et impitoyable de l'image du Christ du sein d'une maison de charité.

Un professeur de philosophie qui, trouvant à la place d'honneur de sa classe le buste de Socrate, fondateur de la pensée philosophique, l'en ferait retirer ; une académie littéraire espagnole qui ordonnerait d'ôter de la salle de ses sessions l'effigie de Cervantes ; un parlement argentin qui décréterait que les statues de San Martin ou de Belgrano fussent abattues pour n'être point remises ; un cercle d'imprimeurs qui admettrait que le portrait de Gutenberg cessât de présider les délibérations de sa société, susciteraient sans doute notre étonnement, et nous n'aurions besoin que du sens intuitif de la première impression pour apprécier l'inconvenance de cette conduite.

Eh bien ! une commission de charité qui expulse du sein des maisons de charité l'image du créateur de la charité, de celui qui l'annonça au monde comme sentiment et comme doctrine, n'offre pas, pour qui regarde les choses sans passion, un spectacle moins déconcertant ni moins étrange. Même en faisant abstraction de l'intérêt d'ordre social que comporte l'examen de ce fait, comme manifestation d'un critérium de philosophie militante qui se traduit en acte et peut aboutir à d'autres initiatives semblables, il y aurait toujours ici cet intérêt psychologique de rechercher par quelle logique d'idées ou de sentiments, par quels détours de conviction ou de passion on a pu arriver à un résultat à ce point contradictoire : que la personnification indiscutable de la charité a été expulsée d'un milieu qui n'est

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que l'expansion de son esprit, par ceux-là mêmes qui administrent les dons de la charité.

Mais il n'est pas nécessaire de se fatiguer longtemps pour trouver la piste de cette logique : c'est la logique en ligne directe du Jacobinisme, qui conduit aux constructions idéalistes de Condorcet ou de Robespierre comme aux persécutions iniques de l'intolérance révolutionnaire, et qui, par cela môme quelle observe une régularité géométrique sur le terrain de l'abstraction et delà formule, mène fatalement aux plus absurdes extrémités et aux plus irritantes injustices, lorsqu'on la transporte dans la sphère réelle et palpitante des sentiments et des actes humains.

Le rapport qu'il y a entre l'esprit des institutions de bienfaisance que régit la Commission de Charité et le sens historique et moral de l'image qu'elle a condamnée à la proscription est aussi profond qu'évident et impossible à nier.

Si la Commission de Charité se propose de vérifier le sens de ce nom que porte pour ainsi dire et qu'évoque l'étymologie du mot, elle trouvera facilement le vocable latin d'où il tire immédiatement son origine ; mais il est bien certain qu'en approfondissant la signification de ce vocable dans le langage de la grandeur romaine, elle ne trouvera rien qui ressemble à l'acception toute intérieure et sublime qu'il possède dans la civilisation et dans les idiomes des peuples chrétiens ; parce que pour que ce sens ineffable apparaisse, pour que le sentiment nouveau auquel il se rapporte s'infuse dans le mot qu'il a choisi, entre tous ceux qu'il trouve sur les lèvres des hommes, et le fasse signifier ce qu'il n'avait jamais voulu dire, il est nécessaire qu'il se dresse dans l'histoire du monde, la divisant en deux moitiés et séparant le passé de l'avenir avec ses bras ouverts, image du

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martyr vénérable, que la poussée du Jacobinisme vient d'abattre des murailles de l'hôpital de la Charité.

La charité est la création, la parole et le rayonnement du fondateur du christianisme. Le sentiment qui a élevé des hospices pour les malades, des asiles pour les nécessiteux, un refuge pour les orphelins et les vieillards, et les élève au nom de l'amour qui identifie le protecteur au secouru, sans impliquer d'infériorité pour aucun, est pour le moins dans la civilisation et la psychologie historique des peuples occidentaux absolument inséparable du nom et de l'exemple du réformateur à qui l'on refuse aujourd'hui ce que ses proscripteurs eux-mêmes ne refuseraient peut-être à aucun autre des grands serviteurs de l'humanité : le droit de survivre — en effigie — dans les institutions qui sont son œuvre, dans les pierres édifiées pour donner l'hospitalité à son esprit, dans le champ d'action où se continuent et se développent son initiative et son enseignement.

Ayant établi le droit qui militait pour le maintien et militerait pour le replacement des effigies du Christ, dans les salles de l'hôpital de la Charité, j'en viens à examiner les considérations dont s'autorise la méconnaissance de ce droit.

Nous connaissons tous la raison fallacieuse de liberté et de tolérance que l'on invoque pour donner une apparence d'honnêteté à la réelle intolérance de cette expulsion : on parle du respect dû aux croyances ou aux convictions de ceux qui, se réfugiant sous la protection de l'hôpital, ne croiraient pas à la divinité de l'image qu'ils verraient au chevet de leur lit. Le spécieux de l'argumentation ne résiste pas au plus léger examen. S'il s'agit de garantir la liberté, je l'accorde, il faut empêcher qu'on impose ni qu'on suggère aux malades l'adoration ou le culte de

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son image, et défendre qu'on associe aucune obligation de rite religieux, aucun témoignage forcé pas même de vénération ; ce serait juste et plausible, cela signifierait qu'on respecte l'inviolabilité des consciences, cela serait du libéralisme de bon aloi et digne du sentiment du droit de tous. Mais prétendre que la conscience d'un malade puisse se sentir offensée parce qu'on n'ôte point de la muraille de la salle où on le soigne une simple image du réformateur moral dont l'enseignement et l'exemple — devenus la plus intime essence d'une civilisation — lui ont fait obtenir, au bout de tant de siècles, précisément ces soins et cette compassion, qui pourrait le justifier sans être convaincu de la plus méfiante des intolérances ?

Pour que la simple présence de cette effigie révoltât une fois l'esprit du malade, il serait nécessaire que les croj'ances du malade comportassent non seulement l'indifférence et l'éloignement, mais encore la répugnance et la haine pour la personnalité et la doctrine du Christ. Concédons que cela puisse arriver d'une autre façon que comme une méprisable exception. Le respect envers ce sentiment personnel et atrabilaire de ces quelques hommes pourrait-il prévaloir sur le respect, infiniment plus impérieux, sur la haute considération de justice historique et de gratitude humaine qui oblige à honorer les grands bienfaiteurs de notre race et à s'en souvenir particulièrement là où sont présents leur oeuvre, leur enseignement, leur héritage immortel ? Il est facile de comprendre que si le respect envers l'opinion des autres doit s'entendre de cette façon, toute sanction glorificatrice de la vertu, de l'héroïsme, du génie devra se réfugier dans le secret et dans l'ombre des choses défendues. Les peuples dressent des statues, dans les lieux publics, à leurs grands hommes. Parmi les milliers de passants qui défilent chaque jour devant ces statues, il doit y en avoir forcément beaucoup qui, à cause de leur nationalité ou de leur religion, ou de circonstances et de caprices exclusivement per-

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sonnels, ne s'associent point à la vénération qui a élevé ces statues, et peut-être éprouvent-ils devant elles la mortification du sentiment blessé, de la conviction contredite. Qui oserait soutenir que ce soit un motif suffisant pour que l'admiration et la gratitude des collectivités humaines se condamnassent à une ridicule abstention de toute considération publique, de tout hommage ostensible ? Ce que la conscience d'un peuple, et à plus forte raison la conscience de l'humanité, consacre, comme un jugement définitif et une sanction éternelle, aura toujours le droit de s'imposer, au-dessus de toute dissonance individuelle, pour les manifestations solennelles du souvenir et de la gloire. Parlons, pensons avec sincérité. Aucun, absolument aucun sentiment respectable n'est offensé par la présence d'une image du Christ dans les salles d'une maison de charité. Le chrétien croyant 5^ verra l'image de son Dieu et, dans les angoisses de la souffrance physique, élèvera vers elle son esprit. Nous qui ne croyons point en cette divinité, nous verrons simplement l'image du plus grand et du plus pur modèle d'amour et d'abnégation humaine, glorifié là où cette glorification est la plus opportune : dans le vivant monument de sa doctrine et de son exemple ; et je dois ajouter encore qu'aucun affaiblissement ni aucun mal — mais au contraire de très exaltantes influences — ne pourront toucher l'esprit du malade dont les 3''eux rencontrent l'effigie du Maître sublime à cause de qui le bien qu'il reçoit lui apparaît, non comme un humiliant cadeau de l'orgueil, mais comme un service qu'on lui doit au nom d'une loi d'amour. Et ce service, lorsqu'il reprendra commerce avec le monde, lui laissera peut-être une persistante suggestion qui parfois relèvera au-dessus des misères de l'égoïsme et des bestialités de la sensualité et de la force, en lui parlant de la compassion pour celui qui tombe, du pardon pour le coupable, de la générosité envers le faible, de l'espoir qui anime le cœur des hommes et de l'égalité fraternelle qui les nivelle par en haut.

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C'est ce critérium, c'est ce sentiment de profonde justice humaine qui devrait se maintenir et prévaloir sur la méfiance anti-religieuse. Mais le Jacobinisme qui, relativement aux événements du présent, a pour axiome : « L'intolérance contre l'intolérance », relativement aux choses et aux sentiments du passé a pour caractéristique cette funeste passion d'impiété historique qui mène à ne considérer dans les traditions et les croyances où s'est développé l'esprit des autres âges que la borne, l'erreur, la négation et non pas l'affirmatif, le durable, le fécond, ce qui assure la continuité solidaire des générations, perpétuée par la vénération de ces grandes figures surhumaines — prophètes, apôtres, révélateurs — qui depuis la nuit des générations mortes, éclairent la marche de ceux qui vivent, comme autant de phares d'inextinguible idéal.

Si l'intolérance ultramontaine arrivait un jour au pouvoir, elle ordonnerait de retirer des écoles publiques le portrait de José Pedro Várela. Qu'importe que la régénération de l'éducation populaire ait été son œuvre? Il ne modela point sa réforme dans les conditions qu'eût exigées l'esprit orthodoxe, il n'eut point pour but de former des fidèles pour la communion de l'Église ; enfin son œuvre s'écarta de la vérité absolue, et elle est condamnable. On ne peut consentir à sa glorification, car elle offense la conscience des catholiques. C'est la logique de toutes les intolérances.

L'intolérance jacobine — tombant dans une impiété beaucoup plus grande que celle de l'exemple ci-dessus, à cause de la sublimité de la figure, sur qui s'acharne son irrévérence — veut punir dans l'image du rédempteur du monde le délit de ceux qui pourraient, donnant un sens religieux à cette image, la con-

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vertir en palladium d'une intolérance hostile à la pensée libre. Elle ne voit dans le crucifix que le Dieu ennemi et elle reste aveugle à la sublimité humaine et au sublime sens idéal du martyre qui sont figurés dans cette effigie. Dira-t-on que ce qu'on expulse, c'est le signe religieux, l'icône, l'image du dieu et non celle du grand homme sacrifié pour l'amour de ses semblables ? La distinction est arbitraire et casuistique. Un crucifix n'est un signe religieux que pour qui croit à la divinité de celui que cela représente. Celui qui le regarde avec les yeux de la raison — et sans le nuage d'une haine qui serait inconcevable parce qu'absurde — ne peut voir en lui autre chose que la figuration d'un homme sublime, du plus haut Maître de l'humanité, représenté au moment du martyre dont il scella son apostolat et sa gloire. Seule une considération fanatique, dans un sens opposé à celle des croyants fanatiques et mille fois moins tolerable, pourrait voir dans le crucifix per se un signe horrible et abominable, où il y ait quelque chose de capable de révolter la conscience d'un homme libre et d'irriter les angoisses du malade qui se retourne sur son lit de douleur.

Pourquoi faudrait-il que le malade libre-penseur voie dans le crucifix plus que cet objet ne lui met devant les yeux : c'est-àdire une image évoquant, avec une austère simplicité, le plus sublime moment de l'histoire du monde et la plus haute réalité de perfection humaine ? Peut-être parce que ce crucifix, placé dans les mains d'un prêtre, se change en signe ou en instrument d'une foi religieuse ? Mais ce n'est pas dans les mains d'un prêtre qu'il le verra, c'est ce détachant immobile sur la muraille nue, pour que son esprit le réfléchisse librement dans la quiétude et la nudité de sa conscience.

De quelque point de vue qu'on l'envisage, la résolution de la Commission de Charité apparaît injustifiée et déplorable.

Elle ne revendique aucun droit, elle ne restaure aucune liberté, elle ne met fin à aucun abus.

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Par contre, elle offense l'institution même au nom de laquelle a été pris cet arrêté, en lui retirant le sceau visible qui rappelait son très noble fondement historique, qui d'une manière irremplaçable manifestait l'esprit du bienfait qui se dispense ici, au nom d'une loi morale qui n'a point cessé d'être l'essence de notre civilisation, de nos législations et de nos mœurs. Et elle blesse la conscience morale, intéressée à ce qu'on ne diminue ni n'interrompe l'hommage dû aux figures vénérables qui sont la lumière et le guide de l'humanité ; hommage qui, s'il constitue un devoir très essentiel dje justice et de gratitude humaine est, en outre, pour l'éducation des multitudes, un puissant moyen de suggestion et d'enseignement objectif ; aussi bien quand il s'incarne dans les bronzes et les marbres dressés sur la place publique que lorsqu'il se manifeste par l'effigie pendue aux murs de l'école, de l'atelier, de la bibliothèque ou de l'asile, de toute maison où l'on travaille pour le bien ou la vérité.

Voilà ce que j'éprouve sincèrement au sujet que vous soumettez à mon examen, voilà ce que je proposerais à la méditation de tous les esprits qui s'élèvent au-dessus des fanatismes et des intolérances.

Faites de cette lettre l'usage qui vous paraîtra le meilleur et çroyez-moi très affectueusement vôtre.

Lettre publiée dans La Ra\on du 5 juillet 1906.

Lx\ GUERRE EUROPÉENNE

Le premier sentiment qui saisit le cœur en présence de ce qui se passe dans le monde est un sentiment de protestation et d'aversion pour cet énorme « saut en arrière » de la guerre, qui lâche dans les centres mêmes de la culture humaine les instincts barbares de la haine, l'iniquité et la brutalité de la force, et nous fait douter si cette civilisation, dont le d.éveloppement matériel nous enorgueillit tant, porte effectivement en elle le principe moral capable de la préserver de la ruine et de la dissolution où d'autres civilisations trouvèrent leur fin.

Mais, que nous le déplorions ou non, la guerre est un fait, et c'est dans la guerre que se jouent les destinées de la partie la plus cultivée et la plus*" puissante de l'humanité. Pouv-ons-nous, nous autres latino-américains, ne la considérer qu'avec un intérêt purement spectaculaire ou purement utilitaire ? Pouvonsnous être impartiaux dans ce débat unique ? Si impartialité signifie la neutralité officielle des États et ce tribut de considération et de respect qui constitue l'obligation la plus claire de l'hospitalité, il est évident que nous devons être impartiaux- Mais si impartialité signifie indifférence, j'arfirme avec une égale conviction que nous ne pouvons pas être impartiaux. Le rester de cette manière, cela se pourrait, s'il s'agissait d'une guerre entre deux tribué d'Afrique, sans caractère distinct, sans

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signification morale, sans conséquences possibles sur la marche du monde. Mais comme il s'agit d'une lutte entre nations supérieures, dont les résultats doivent forcément s'étendre sur toute la superficie de la planète, pour ma part, je ne puis ni ne veux être impartial. Ma calme raison approuve et confirme les impulsions spontanées de mon sentiment; et sentiment et raison me portent, avec toute la force de mon âme là où je retrouve les attachements de ma race, ma conception des destinées humaines et la filiation de mes idées.

Il faudrait que la conscience latino-américaine fût inconséquente avec ses traditions foncières d'origine et d'éducation et perdit l'instinct de ses intérêts les plus hauts pour ne pas sentir que s'exalte, en ces heures incertaines, la solidarité qui la lie à la grande nation de sa race et de son esprit qui a pour nous le triple prestige de sa latinité souveraine, du magistère intellectuel qu'elle a exercé sur notre culture et de la tradition de liberté incarnée dans sa grande Révolution, mère de la nôtre et dans l'établissement triomphal de ses institutions démocratiques. Nous avons de tout temps reconnu ces servitudes spirituelles et reporté sur la France, avec la plus grande véhémence, cette immense effusion de sympathie qui constitue l'essence, la force et le charme de l'esprit français. Nous voyons dans les trois couleurs de Valmy et de Jemmapes le symbole de la plus forte tentative de civilisation humanitaire, libérale et généreuse que l'on ait essayé de réaliser dans le monde depuis la Rome des Antonins, et de la plus parfaite noraison de culture désintéressée, de délicatesse mentale et de goût exquis qui ait illuminé l'esprit d'une société humaine depuis l'Athènes de Périclès et la Plorence des Médicis. Ah! comme nous devons être avec le peuple qui représente tout cela, quand un coup, qui se veut mortel, le menace; quand une attente angoissée fait que se succèdent dans notre souvenir, d'un côté les miracles guerriers de la Révolution, et

LA GUERRE EUROPEESSE.

de l'autre les peintures sinistres que Timagination de Victor Hugo nous laissa de la douleur et du désespoir de « l'année terrible » !

Par bonheur pour ceux de nous qui croyons à l'immense avenir humain que ce peuple garde dans son esprit, l'épreuve nouvelle à quoi il se savait destiné survient dans des conditions qui, en même temps qu'elles accroissent par l'alliance le pouvoir de ses armes, grandissent et exaltent encore le prestige de sa cause nationale. A ses côtés se range la libre Angleterre, mère et maîtresse de son propre gouvernement, la nation qui. même là où elle a été avec un air de conquête, a apporté avec soi la liberté, pour la répandre et l'enseigner, l'Angleterre qui nous inspirera toujours, sinon l'affection de la communauté du sang, du moins une grande admiration et du respect, parce que ses institutions ont contribué à nous donner un idéal d'organisation et parce que tous les aspects de notre progrès matériel américain nous rappellent chaque fois la stimulation que furent pour nous ses capitaux expansiis et civilisateurs. Cette alliance des deux grandes nations propagatrices de la liberté, quoique avec des méthodes différentes, me semble l'accord le plus beau et le plus sympathique qui pouvait avoir lieu dans le monde. De la manière dont la guerre se dessine si, d'une part, c'est la lutte des nationalités contre un impérialisme qui paraît tendre à l'unité de je ne sais quelle restauration de l'Europe féodale, d'autre part, elle signifie aussi, elle est la lutte des principes libéraux de gouvernement avec la monarchie de droit divin, fondée sur la consécration de la force comme signe de prédestination et sur le légitime usage de la force contre l'idéal désarmé du droit : « La force prime le droit. »

Et s'il manquait encore quelque chose pour caractériser l'union de la France et de ses alliés dans l'ordre actuel du monde, il reste la part de cette Belgique, merveille de travail et de cul-

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ture, d'administration et d'ordre, que l'austérité incorruptible de ses exemples n'a pas même pu sauver de la brutale agression de la force ; incomparable ruche humaine, foulée et brisée par la plus inique des invasions et qui, à l'heure du péril, se change de ruche pacifique en caverne formidable de héros, pour sceller d'un sang généreux le droit que possèdent les petites nationalités de maintenir leur personnalité et leur autonomie et de refuser d être l'instrument servile de buts étrangers.

La France représente en outre dans ce conflit de nations — et il n'est pas possible de chasser cela de nos pensées — la virtualité du génie latin, l'affirmation que nous proclamons de son intégrité et de son pouvoir, et qui resterait affaibli, peutêtre pour toujours, si une fois de plus le choc d'Arminius abattait les légions de Varus, à quarante années de Sedan. C'est pour cela que l'Italie, que le peuple d'Italie frémit comme si le clairon de cette guerre le blessait au plus vif de la chair et que, se plaçant au-dessus des fictions de la diplomatie, il approuve hautement la grande sœur latine dans ce sentiment d'amour et d'admiration qui, voici un siècle, a inspiré à Alexandre Manzoni, dans sa « Lettre sur les unités dramatiques », ce beau finale où il est dit que « personne n'a pu connaître la France sans laimer d'un amour pareil à celui de la. patrie et que personne n'a pu se séparer d'elle sans qu'à l'impression de l'absence se mêlât un sentiment mélancolique et profond semblable aux nostalgies de l'exil »,

Je suis sûr qu'il passe dans l'esprit de l'Espagne la même vibration de sympathie, et dès maintenant j'en ai la confirmation dans les paroles, que l'on connaît, de quelques-uns de ses hommes d'idées et de prestige populaire. ^

Par sentiment de race ou par sentiment de conservation nationale et de liberté, semblent s'accorder de nouveau, face au danger commun, ces « voix des peuples », pour me servir

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