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LES VILLES QUI OST L\\E AME

lité de l'atmosphère et comment chaque ville produit, de sa propre substance, sa forme artistique qu'on ne peut confondre avec nulle autre, de la manière que chaque race d'oiseaux produit son chant et chaque espèce de plantes sa fleur. Admirant, vous passez de la légèreté ailée, du développement aérien des colonnes dans les arcs superposés de Pise à la majesté austère et nue des palais florentins, qui paraissent œuvre de Cyclopes, des hautaines façades de Gênes aux portiques ouverts et à la brique ornementée de Bologne. L'âme de Lucques inspire le ciseau de Civitali comme celle de Parme le pinceau de Corrège, comme celle de Milan les disciples du divin Léonard, tandis que celle de Modène manifeste son originalité plastique dans ses terres-cuites peintes.

Le patriotisme de ville, énergie aussi vitale et créatrice que peut l'être le patriotisme de nation, est un sentiment qui n'a pas encore trouvé dans notre Amérique des conditions qui lui permettent l'enracinement profond et tenace qu'il demande pour être fécond. Nous n'avons que des ébauches, des larves de villes, si l'on a égard à l'esprit, au caractère de la personnalité urbaine ; quoiqu'elles soient parfois des larves ou des ébauches gigantesques, avec la capacité matérielle d'y infuser un esprit de géant. Les centres qui, un jour, déployèrent un vigoureux sentiment local, agissant comme une force historique et où se dessina une énergique ph5^sionomie de ville ont perdu totalement ces lignes traditionnelles ou tendent à les perdre, du fait de l'invasion cosmopolite qui les a grandis matériellement. L'extinction de ce jaloux amour-propre communal est un fait qui peut avoir facilité de graves problèmes et obtenu des biens évidents, mais au prix de grands désavantages. Former des « villes », des villes ayant l'entière conscience d'elles-mêmes, et la couleur de leurs coutumes et le cachet de leur culture, doit être un des termes de notre développement. Il n'y a pas de « civilisation», ni de « civité » sans « ville ». L'éducation muni-

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LE VOYAGEUR

cipale est le fondement certain de toute éducation politique. La tendance à tout régulariser et à tout égaliser, qui est une des « pentes » où glisse notre temps, induit la législation et le gouvernement des peuples à de pernicieux sophismes. Là où apparaît une exception, une dissonance, un trait qui diversifie, la propension instinctive de notre démocratie est de crier à l'injustice et d"y passer la radoire nivellatrice. Unifier, harmoniser socialement est, sans doute, œuvre excellente et plus opportune que nulle part dans notre Amérique, où nous avons besoin de former la grande patrie qui nous réunisse tous face à l'univers, mais l'harmonie doit se proposer de concilier les différences réelles, non pas de les affaiblir et de les annuler. La culture du caractère local ne contredit pas ce dessein d'unité. Maintenir, dans chacune de nos villes, tout ce qui comporte, matériellement ou moralement, un reliei de caractère capable de se convertir en coutume vivante et en tradition évocatrice ; respecter les formes .spontanées et gracieuses que le développement naturel de la vie ramène dans chaque société humaine, au-dessus des imitations artificielles, des lois abstraites et des plans symétriques, est une règle c[ue toujours devront parmi nous se rappeler ceux qui légifèrent, éduquent ou gouvernent. Nous arriverons ainsi à avoir des villes qui méritent toute la dignité de ce nom et nous ferons en sorte qu'au- fédéralisme conventionnel et fallacieux à la, mode aujourd'hui chez c^uelquesuns des plus grands peuples hispano-américains,' succède, avec, la marche du temps, un fédéralisme réel, vivant, coloré, qui^ reconnaisse pour raison d'être et pour énergie in.spiratrice ce principe de civilisation que j'appelle « l'âme » des villes.

Rome, jan\'ier it)!/.

r'.uLi j<; 7 avril dans Caras y caretas, Bucnos-Ayres.

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