LES VILLES QUI ONT UNE AME
Dans une unité nationale si caractéristique et si énergique, l'Italie offre la plus intéressante et la plus abondante variété d'aspects et de mœurs qu'aucun peuple ait pu offrir à l'attention du voyageur ; et cette variété se manifeste par l'harmonie, vraiment unique, de ses villes. Il n'}' a pas dans le monde un pays qui ait autant de villes que l'Italie. Il existe de grandes nations qui ne comptent pas une seule ville, de grandes nations avec des capitales populeuses et débordantes de vie et de richesse. Parce qu'une « ville » est une valeur spirituelle, une physionomie collective, un caractère persistant et créateur. La ville peut être grande ou petite, riche ou pauvre, active ou inerte ; mais on la reconnaît à ce qu'elle a un esprit, à ce qu'elle réalise une idée, et à c» que cette idée et cet esprit rappellent harmonieusement tout ce qu'il y a en elle, depuis la forme selon laquelle s'ordonnent les pierres jusqu'à la manière dont parlent les hommes.
Ainsi comprise la ville, mère de toute civilisation, foyer rayonnant de toute patrie, je dis qu'il n'y a pas de peuple moderne où les villes soient si nombreuses, si « personnelles » et suggestives que dans ce peuple d'Italie. Des sommets glacés des Alpes à la cime enflammée de l'Etna, de la « très amère » Adriatique à la Tyrrhénienne endormeuse, quel merveilleux chœur de villes, chacune avec sa tradition et son génie recon-
LE VOYAGEUR
naissables, avec sa couleur, son relief et sa « musique » particulière au milieu de la suprême consonance qui les relie toutes, comme les cordes d'une lyre ! Quelle inépuisable diversité d'impressions et de souvenirs (à ne nommer que les centres que je connais jusqu'ici), de la Gènes marchande et démocratique, mais pleine d'un caractère pittoresque dans son bouillonnement laborieux, à la silencieuse, aristocratique et taciturne Pise, et Florence ravie en la vision de ses marbres divins, et ces petites villes de Toscane, comme Lucques et Pistoie, où chaque pierre est une chronique qui vous captive, et Bologne, à la pompe doctorale, et Modène. aux larges rues inondées de lumière, et Parme la paisible, et la demi-française et grave Turin, et Milan résonnante du souffle de ses usines et de ses ateliers, et cette gigantesque Rome, ville-univers, ville-archétype, où toutes les autres, toutes celles de notre civilisation sont contenues en puissance, comme les astres du ciel dans la cavité maternelle de la nébuleuse primitive.
J'ignore jusqu'à quel point l'œuvre politique de l'unification italienne s'est réalisée en respectant l'ordre juridique, administratif et gouvernemental, cette féconde variété de personnalités sociales; mais elle subsiste et elle apparaît en tout ce qui est de la nature, sans que pour cela cesse d'apparaître aussi le fondement naturel de l'unité politique. ]^t la tardive réalisation de cette unité, cette séparation déplorable qui dura des siècles, favorisa sans doute la pleine floraison de ces caractères locaux, de ces villes dont l'âme est personnelle et l'aspect ineffaçable, et auxquelles une centralisation prématurée eût ôté une grande partie de leur force et de leur esprit, si la formation nationale se fût accomplie, comme en France et en Espagne, par le mouvement d'asservissement des monarques de la Renaissance.
Rien de plus intéressant que d'observer comment se reflète, dans l'immense ampleur de l'art italien, cette multiple origina-