LFS CHATS DE LA COLONNE TR AJASE
blit et la cruauté acquiert le prestige de la justice. Hélas! pour le règne animal lorsque ce sont les chats qui commandent !
En contemplant la plèbe féline devenue maîtresse de ces restes de la grandeur impériale, je me figurai que je voyais marqué dans cet exemple un caractère constant des décadences. Tomber entre les mains des chats, n'est-ce pas le destin de tous les pouvoirs qui vieillissent, de toutes les gloires qui s'épuisent, de toutes les idées qui s'usent?... Ensuite une autre image se saisit de ma pensée. Il me sembla que parmi les ruines se présentait un ancien Romain qui, avec Tamère ironie de son orgueil, retrouvait dans cette vaste réunion de chats une peinture de notre civilisation, un symbole de notre époque.
Nous sommes, vis-à-vis des anciens, des chats en comparaison de fauves. Nous reproduisons leur génie et leur culture comme le chat les traits du félin géant et indompté. Pour donner voix à d'autres hommes et à d'autres temps le Rainayana. Ylïiade, la Comédie. Pour exprimer la démocratie utilitaire et niveleuse, la Kyromachie. Nous* manquons de la cruauté qui empourpra le sable du cirque et mortifia la chair de l'esclave ; mais nous avons la perversité de l'égratignure, de la pupille qui scrute dans la nuit, de la patte gonflée qui jouit de l'agonie de la souris. Nos crimes sont des crimes de chats. Économiques, tièdes et frauduleuses nos vertus, beauté de chat. Si parmi nous apparaît le Pléros, la peur nous verse du courage et nous lui sautons à la figure comme nos congénères firent avec Don Quichotte. Notre timidité devant les portes bien gardées, nous la compensons par noire habileté à marcher sur les corniches et à grimper aux murs.
Les lamentations d'Isaïe, les menaces de Daniel, les malédictions de Dante, les plaintes de Prométhée enchaîné retentissent dans les profondeurs du temps comme des rugissements dans la forêt. Les soupirs de nos douleurs, l'aveu de notre pessimisme moderne, la clameur de nos révoltes et de nos désespoirs,
LE VOYAGFA'R.
ne résonneront-ils pas aux oreilles de l'avenir comme des miaulements de terrasse?...
Le patriotisme romain, propagateur et conquérant, fut une inextinguible avidité d'espace; et, s'étendant sur le monde, il fit naître de l'idée de patrie le sentiment de 1 humanité. Notro patriotisme, contenu et prudent, égoïste et sensuel, ne tient-il pas beaucoup de l'attachement du chat à la maison où il possède son coin?... O toi ! qui t'élèves là en face! ombre du Colisée, fantôme dressé de l'antiquité, génie d'une civilisation d'aigles et de lions, ne sera-t-elle, celle-ci dont nous sommes fiers, qu'une civilisation de chats?...
Rome, 1917.
Paru dans Plus ultra. Bucnos-Ayres.