‹ Pages choisies;Chapitre 61 sur 63 · CAPRI · texte numérisé non relu

CAPRI

Je compte parmi les choses absolument impossibles celle d'appeler l>eauté une beauté qui n'ait pas conscience de soimême, et parmi les choses relativement impossibles celle d'appeler canscience de cette beauté une conscience qui ne s'enveloppe pas de certaine inquiétude ou de certain malaise devant la beauté étrangère. Sorrente, confirmant la loi sans exception, sait qu'elle est beille ; mais elle sait que Capri l'est ég^alement, et Capri est à côté de Sorrente. et comme la beauté de Capri n'est pas moins fidèle observatrice du nosce te ipsiini. il y a. à travers les ondes bleues qui les séparent, un perpétuel échange de méfiance et de jalousie ; un procès charmant, qui renouvelle ses instances devant chaque voyageur, incité à être juge dans ce nouveau jugement de Paris. La première préoccupation que. quahd vous. arrivez de Capri, on vous montre à Sorrente, c'est de s'enquérir de ce que vous pensez de Capri, et le plus pressant intérêt qu'on vous aura manifesté à Capri, à votre arrivée, c'est de vous demander votre opinion sur Sorrente. Je vous suppose assez habile pour répondre à ces questions de telle sorte que, sans heurter de front la vanité locale, vous inspiriez, en même temps, une certaine inquiétude d'émulation, et alors vous entendrez, de part et d'autre, les plus ferventes protestations d'amour patriotique, et les raisonnements les plus inspirés pour vous démontrer que vous n'avez pas vu le plus beau dans le pays du

LE VOYAGEUR

panég3"riste, et que vous devez vous laisser entraîner pour y admirer des beautés et des perfections que vous n'avez point soupçonnées.

L'île de Capri et la presqu'île de Sorrente sont, pour ainsi dire, travaillées suivant un même st3de architectonique. Ici comme là, un mur d'âpres rochers, qui tombent à pic dans la mer, dessinent avec une vigoureuse énergie le profil de la côte. Ici comme là, au pied de ce rempart cyclopéen. un port pour coquilles de noix, et du port à la ville, de tortueux sentiers qui montent par échelons dans la pierre. Par derrière la ville, des cimes aux ravissantes perspectives, qui s'appellent ici les collines de Saint-Michel et du Castello, et dans la ville rivale, celle du Désert et de Capodimonte. Peut-être la beauté de Capri estelle un peu plus grave et mâle que celle de Sorrente, vu qu'il y entre pour une plus grande part la nudité du roc et l'embrassement de la mer; mais ici aussi, dans les vallées, à l'abri des vents marins, croissent la vigne, l'olivier et l'oranger; ici aussi la chanson des pâtres confond ses échos avec la barcarolle du rameur qui part pour la pêche au corail, là-bas, sur les côtes d'Afrique, ou qui conduit les touristes visiter la m3'stérieuse « Grotte d'Azur ». Kt Capri, comme Sorrente, tirait, avant la guerre, le plus clair de son revenu du pittoresque de sa propre beauté, qui attirait annuellement vers ses plages plusieurs milliers de vo)'^ageurs, sans compter les potentats européens et américains, qui ont bâti des « villas » somptueuses sur le faîte de ces rochers et au pied de ces collines.

La ville, petite et ramassée entre les rocs, se parcourt en quatre pas. Une place domine, comme une plate-forme, les versants abrupts de la côte, avec son fond de mer et de ciel. J'y vois, parmi les groupes qui se promènent, un artiste qui prend des notes. Capri est le lieu préféré des peintres, et ils sont nombreux ceux qui, périodiquement, se retrempent dans l'ipspiration de cette nature. Je remarque qu'une « auberge » et une

Ci PHI.

rue portent le nom de Tibère. I.'île aimable n'a donc point oublié le tyran qui l'avait choisie pour refuge à sa vieillesse soupçonneuse et lascive, et elle neparaît pas en garder un mauvais souvenir, sans doute parce qu'au séjour du tyran correspond l'époque de son épanouissement architectural et de sa notoriété historique. On montre encore, en différents endroits de l'île, les ruines des douze fameuses « villas », que Tibère construisit pour y abriter ses seniles amours.

Un chemin qui grimpe en spirale jusqu'à la hauteur du Solaro, parmi des vues immenses de montagne et de mer, conduit au village d'Anacapri. Les terres labourées qui l'entourent montrent que la population en est composée d'agriculteurs . Vous y rencontrerez des gens avec qui vous souvenir de la patrie américaine et vous pourrez soutenir une conversation en notre langue, parce que très nombreux sont les Anacapréens qui ont été à Montevideo ou à Buenos-Ayres ; et il n'en manque point, parmi eux, qui ont emporté des terres d'Occident quelque chose de plus que de doux souvenirs. La légende attribue à Anacapri une généalogie poétique : selon la tradition orale, ce fut l'Amour lui-même, VEros de la Grèce, qui posa les fondations de la gracieuse ville, dont l'origine hellénique est, comme celle de tous les habitants de l'île, évidente. Et cette origine historique lainsi que cette généalogie légendaire ont leur preuve la plus solide dans la particulière beauté des contadines d'Anacapri ; beauté de marbre bruni par le soleil et le vent de mer ; ou, si vous les prenez quand, à la tombée du soir, elles vont avec la cruche à la fontaine, beauté deXausicaa, ceinte de candeur patriarcale.

Personne n'ignore que, sur les côtes de Capri, se trouve la grotte fameuse où tout apparaît teinté de la couleur du ciel, la « Grotte d'Azur », chère au caprice des touristes rêveurs. Une barque à quatre rames mè conduit à la grotte de la « Marine » de Capri. Je pensais pbuvoir compter sur les deux conditions

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