INTRODUCTION VII
montrerait que cette réserve, de sa part, est coquetterie pure. Bon gré, mal gré, chacune de nos paroles constitue un jugement. Il nous est loisible, après cela, de nous réclamer de la sensibilité contrôlée, du goût, de l'expérience, plutôt que de principes absolus : qui ne s'apercevra que c'est tout uniment la même chose, avec moins d'embarras ?
Jules Lemaître a donc pu faire ses délices de la littérature la plus délibérément moderne. Le naturalisme, l'exotisme et beaucoup d'autres esthétiques encore lui ont agréé successivement, ou même simultanément. Cette facilité étonna quelques personnes simples, et leur parut comme une débauche intellectuelle. Il faut convenir que Jules Lemaître dut s'amuser de cette méprise : on goûte tant de plaisir à déplaire aux sots. Mais il est vrai aussi qu'il en fut vite agacé, à voir des gens d'esprit se laisser abuser à leur tour. C'est pourquoi il défendit le dilettantisme contre ceux qui l'accusaient de tout le mal, et montra qu'il n'existe qu'un mal véritable, la dépravation du cerveau ou du cœur. Les chocs d'arguments opposés, les perpétuels balancements du pour au contre où se plaisait sa critique, et où l'on crut voir l'effet d'un nihilisme universel, c'était, chez lui, tout au contraire, le travail d'un esprit soucieux de discernement et avide d'ordre. S'il se prêtait ou paraissait même se donner à une théorie philosophique ou littéraire, il ne manquait pas, l'instant d'après, d'ébranler l'édifice qu'il venait de bâtir, et d'exposer aux yeux
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du lecteur, en la présentant sous son jour le plus favorable, une théorie qui différait totalement de la première. Beau moyen de former des sceptiques ? Oui, mais il est des matières et surtout des moments où îe scepticisme doit s'exercer. C'est quand elles régnent seules, vautrées dans une insolente certitude, que les idées périlleuses pervertissent une tête ; Jules Lemaître excellait à tempérer les uns par les autres les programmes littéraires ou les systèmes inventés par les philosophes. En les confrontant, il ne leur ôtait rien de leur séduction, je crois même qu'il y ajoutait souvent ; ils perdaient seulement, à cette opération, un peu de leur virulence. On pouvait dès lors s'en nourrir sans crainte. Ils ne troublaient point la hiérarchie établie dans toute âme bien faite.
Le privilège d'une âme de cette sorte, c'est qu'elle n'a pas besoin de se mutiler pour continuer de vivre. Tous les sentiments y étant à leur place, elle en peut enfermer un très grand nombre. Trait caractéristique : le scepticisme de Jules Lemaître est apaisant. Les tomes des Contemporains contiennent Fessence de théories parfois inquiétantes, mais ces livres peuvent former le bréviaire d'un homme de goût. « Je ne méprise presque rien » : Jules Lemaître, critique, eût pu reprendre à son compte cette parole d'un philosophe. Elle n'est pas l'aveu d'une complaisance qui ressemblerait à de la faiblesse, mais l'expression d'une intelligence parvenue à la connais-