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AU LECTEUR

Un poète inédit, dont nul ne sait les rimes, Souffre en mon cœur étroit, médite sous mon front. J'ai des songes, parfois, qui me semblent sublimes, Et des chagrins obscurs qui me semblent sans fond.

Je voudrais,comme un autre, exprimer l'âmehumaine, La Vie universelle et ses secrets accords. Interroger le Sphinx, chercher quel Dieu nous mène, Dérouler la légende où revivent les morts,

Des sages indiens rajeunir les symboles, Guider l'Oaristys dans les frais sentiers verts... Mais, sitôt que je veux la traduire en paroles, L'idée en fuite échappe à l'étreinte des vers,

Ma langue balbutie, inégale à mes rêves.

Et jamais leur beauté n'aura fleuri qu'en moi.

Mon objet est trop haut pour mes forces trop brèves,

Et le souffle me manque^ et peut-être la foi.

Pourquoi, par plus d'effort, trahir plus d'impuissance? Mon poème m'écrase, à peine commencé.

Puis mon rêve est sans doute une réminiscence ; D'autres ont déjà dit tout ce que j'ai pensé...

Donc, je veux oublier cet intime poète Si vague et si caché que seul, hélas 1 j'y crois ; Et, ce labeur usant ma souffrance inquiète, Je lime des sonnets ingénieux et froids.

(Les Médaillons.)

BRITANNA

Pour dire la fraîcheur de sa bouche, il n'y a Que la rouge cerise, au matin, sur la branche ; Et je ne sais, pour dire à quel point elle est blanche. Que la blancheur du lait ou du camélia.

Le blé fauve, que ta crinière humilia.

En buvant du soleil cherche en vain sa revanche. On voit luire en tes yeux plus bleus que la pervenche Ta douce âme enfantine, ô sœur d'Ophélia !...

Et penser que ses dents s'allongeront en touches De piano; qu'elle aura, vieille, des pudeurs louches, Que ses os sailliront, que sa peau jaunira,

Que ça sera moral, sec, anguleux et rêche,

Que ça lira la Bible et que ça s'en ira

En voile bleu, flanqué d'enfants, brailler au prêche.

(Les Médaillons.)

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