LE GOUT DES VOYAGES
Il y a un passage du saint auteur de Vlmitation que je cite souvent, parce qu'il me console de mon ignorance de sédentaire, parce qu'il m'empêche d'être dévoré de la plus noire envie quand je pense à ceux qui ont le courage de voj^ager et de changer d'horizon, comme Fauteur de Cruelle Enigme, Car il est inouï, ce Bourget. Jamais à Paris ! Tout le temps à Oxford ou à Florence, quand il n'est pas à Grenade ou à Sélinonte ! Il est le psychologue errant. Le vrai Touranien, c'est lui, et non pas Jean Richepin.
Voici donc ce passage de l'/mzVa/zo/i. Il est dans cet admirable chapitre xx du livre P'", qui contient toute sagesse : « Que pouvez-vous voir ailleurs que vous ne voyiez où vous êtes ? Voilà le ciel, la terre, les éléments. Or c'est d'eux que tout est fait. Où que vous alliez, queverrez-vous qui soit stable sous le soleil ? Vous croyez peut-être vous rassasier ; mais vous n'y parviendrez jamais. Quand vous verriez toutes choses à la fois, que serait-ce qu'une vision vaine? »
Quel baume et quel calmant que ces saintes paroles I Comme elles font sentir Tinutilité des chemins de fer et des steamers ! Il ne m'est arrivé qu'une fois de me déplacer notablement pour aller voir un paysage original : celui de Boghari en Algérie, si vous voulez le savoir. J'en avais lu la
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description dans Eugène Fromentin. J'ai voulu vérifier. Douze heures de diligence en partant de Blidah ! Je sais bien qu'on voit quelquefois des singes en traversant le défilé de la Chiffa ; mais l'auteur de Vlmitation me ferait remarquer qu'ils sont parfaitement semblables à ceux du Jardin des Plantes. On arrive à la nuit. On couche dans une auberge fort incommode, au pied de la colline fauve et nue, aux luisants de faïence, où se tasse la petite ville arabe. J'éprouvai si douloureusement cette nuit-là l'angoisse absurde, mystérieuse, d'être si loin de « chez moi », sous un ciel qui ne me connaissait pas, parmi des gens qui ne parlaient pas ma langue et qui n'avaient pas le cerveau fait comme le mien, que je sortis par la fenêtre pour attendre la diligence qui repartait à trois heures du matin. Je n'avais rien vu du tout, et j'éprouvais un désir fou de m'en aller. Mais la diligence n'était pas encore là... Je sentais autour de moi la solitude démesurée. J'entendais dans le lontain des aboiements épouvantables, et je vis dévaler du haut de la colline fauve, à grandes enjambées, des formes blanches... J'eus peur, pourquoi ne le dirais-je pas? et je rentrai par la fenêtre. Le lendemain et le surlendemain, je vis Boghari, les Ouled-Naïls, Bougzoul, le désert ; je fis un très mauvais déjeuner sous la tente, chez le caïd des Ouled- Auteurs, je crois, près d'une colline couleur de cuir fraîchement tanné, tachée de lentisques, et où il y avait des aigles. Puis, comme c'était un peu trop, pour mon coup d'essai, de huit heures de cheval, je restai en arrière, je m'égarai complètement dans une vilaine et interminable
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forêt de chênes-liège, et c'est par miracle que je pus rejoindre mes compagnons Je me souviens d'un carrefour où j'hésitai longtemps. J'étais persuadé que je prenais le mauvais chemin. Je le suivis tout de même, convaincu que, si je prenais l'autre, ce serait celui-là le mauvais. Et le mauvais chemin, c'était toute la nuit passée dehors. Notez qu'il pleuvait à torrents, dans ce pays où il ne pleut jamais.,. Eh bien 1 je me suis, sans doute, figuré depuis que j'avais fait le plus adorable voyage, et je le raconte quelquefois en coupant mon récit de cris d'admiration ou de plaisir : mais, quand je rentre en moimême et que je tâche d'être sincère, je sens très bien que, ce coin du Sahara, c'est à travers le livre de Fromentin que je le revois, non à travers mes propres souvenirs ; je sens que ce voyage n'a rien ajouté à. ]a vision que j'apportais avec moi, et que mes yeux ont, sans le savoir, conformé la réalité à cette vision.
Depuis, je ne voyage plus. J'enviais autrefois Pierre Loti, qui mourra comme moi. mais qui aura, durant sa vie, habité toute une planète, tandis que je n'aurai été l'habitant que d'une ville, ou tout au plus d'une province. Je suis revenu de ce sentiment déraisonnable. Qu'importe que je n'aie point parcouru toute la planète Terre, puisqu'en tout cas, je n'en puis sortir, ni parcourir toutes les planètes et les étoiles ?... Il y a quelque part un grand verger qui descend vers un ruisseau bordé de saules et de peupliers. C'est, pour moi, le plus beau paysage du monde, car je l'aime et il méconnaît. Cela me suffit. A quoi bon aller chercher, bien loin, d'autres pay-
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sages, puisque ces paysages, même imaginés d'après les livres, c'est-à-dire plus beaux qu'ils ne sont, me font moins de plaisir que celui-là ?
...Je ne suis cosmopolite ni par ma vie ni par mon esprit ou mon cœur. Pourquoi le serais-je ? Pour la vanité de comprendre le plus de choses possible ? Passons-nous de cette vanité là. Soyons inintelligents, et n'aimons que qui ne nous hait point, du moins pour un temps. Nous aimerons tous les peuples dans un monde meilleur.
(Les Contemporains y 4^ série.)
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