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LE SOUVENIR

Jamais nous ne nous souvenons exactement des choses. Toujours ce que nous sommes et ce que nous sentonsdansle présent modifie, à nospropresyeux, ce que nous sentîmes et ce que nous fûmes dans le passé. Nous n'avons, sur les choses écoulées, d'attestation sérieuse que celle des signes matériels par où elles furent notées en dehors de nous. Mais ce sont là, la plupart du temps, des témoignages d'une singulière sécheresse, qui nous éclairent peu, et qui d'ailleurs font souvent défaut pour certains événements de notre vie intime. Ce que furent nos visions, nos

sentiments et nos actes, nous croyons le savoir ; mais, invinciblement, nous l'inventons.

Et ainsi, nous avons beau nous figurer que nous vivons, par la mémoire, clans les jours enfuis : nous ne vivons que dans la minute présente, et c'est seulement de la réalité de cette minute-là que nous sommes sûrs, si nous sommes sûrs de quelque chose. La conscience de notre identité, fondée sur le témoignage de la mémoire, est une étrange illusion. Nous ne pouvons, en effet, nous reconnaître nous-mêmes dans le passé que si nous nous y voyons semblables, au fond, à ce que nous sommes dans le présent ; mais alors comment pouvons-nous distinguer avec assurance le moi présent du moi passé : et qui nous dit que celui-ci n'est pas une simple projection de celui-là?... Si je n'avais les points de repère, les choses écrites, les signes extérieurs dont je parlais tout à l'heure ; si je ne percevais, autour de moi, les résultats de mes actes anciens ; si tout cela disparaissait subitement ; si j'en étais réduit au témoignage incertain et mobile de mes souvenirs, il me serait impossible, je le sens, de savoir si je suis jeune ou si je suis vieux, et de dire combien de temps j'ai vécu ; il me serait peut-être même impossible de dire où j'ai vécu, de distinguer les régions où mon corps a demeuré de celles où j'ai habité par Timagination, les figures humaines que j'ai rencontrées de celles dont j'ai entendu parler ou dont les poètes m'ont présenté les images ; impossible de distinguer mes actes de mes intentions, de mes désirs ou de mes rêves, et par conséquent de savoir si j'ai été bon ou si j'ai été méchant... Et peut-être que je

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croirais n'avoir que quinze ans ; ou peut-être, au contraire, que je me figurerais avoir vécu à Athènes sous Périclès, avoir prié avec les premières vierges chrétiennes dans les catacombes, ou avoir été amoureux de la reine Marie-Antoinette... Essaj^ez de taire Texpérience sur vous-mêmes, et vous verrez que je ne déraisonne pas autant quej'en ai l'air. Nous n'existons que dans un point du temps. Le reste est une nuit noire, que nous peuplons par une fantaisie dont nous ne sommes même pas les maîtres. Ah I que nous ne sommes rien ! ainsi que parle Bossuet. Le songe d'une ombre ! ainsi que parle Pindare. L'idée que nous avons vécu tant de jours, — car cela est attesté par des dates, — et que nous ne le savons que par elles, et que nous ignorons comment ; que cela est, mais que nous n'y comprenons rien ; que toute cette vie vécue est irrévocable, et que cela est horrible, bien qu'elle soit la plus vaine des vanités... Si vous voulez, nous parlerons d'autre chose. Ou plutôt nous chercherons ce qu'il peut y avoir d'avantageux dans cette misère. Sachons tirer des consolations de cette infirmité même et de cette incertitude de la mémoire. Jadis, à certaines heures, c'était pour moi un vrai chagrin, une angoisse presque douloureuse, de sentir mon impuissance à reconstituer, dans leur vérité concrète, les scènes que je n'avais pas vues, les tableaux des civilisations abolies. Or, j'ai éprouvé un notable soulagement le jour où j'ai constaté quej'étais également incapable de me représenter avec exactitude les choses que j'avais vues. Les événementsde ma vie qui ont été le plus considérables pour moi, je ne sais plus bien les im-

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pressions que j'en ai reçues, ni surtout leur degré ; et, lorsque j'y songe, je me revois, dans les mêmes circonstances, éprouvant tantôt un sentiment, tantôt un autre. Je ne sais plus, quand je veux être sincère avec moi-même, dans quelle mesure j'ai aimé, ni dans quelle mesure j'ai souffert. (Qu'on ne me reproche pas ici l'emploi du « moi », car moi, c'est vous, c'est nous tous.) Parmi les menus faits de ma petite enfance, il en est dont je ne puis dire si je m'en souviens, ou si je crois m'en souvenir à force de les avoir entendu raconter. Mais il y a plus. J'ai assisté à des scènes extraordinaires et tout à fait saisissantes : par exemple à la déroute de l'armée de la Loire, la nuit, par la neige ; au commencement de la Commune ; à la veillée funèbre du corps de Victor Hugo, sous l'Arc de Triomphe... Eh bien ! lorsque je tache aujourd'hui de ressaisir ces tableaux, ils m'apparaissent dans le même lointain, dans le même vague, — piqué çà et là d'un détail préciset dont la netteté isolée est presque blessante, — que le sacrifice à Moloch dans Salammbô^ ou que la promenade des grévistes dans Germinal. Suis-je malade ? Ou êtesvous comme moi ? Ce que j'ai vu et ce que je n'ai pas vu prend également des aspects de songe. Et je me console des duperies etdes fantasmagories dusouvenir, en réfléchissant que, s'il ne m'assure de la vérité de rien, il me donne des visions plausibles de tout et que, s'il me laisse douter de la réalité de ma vie, il en étend le rêve indéfiniment et le fait contemporain de tous les âges.

(Impressions de Théâtre, 5^ série.)

Société Française d'Imprimerie et de Librairie.

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