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LES JUGEMENTS DE LA CRITIQUE

Il n'est guère de première représentation où la moitié des critiques ne connaissent personnellement l'auteur de la pièce, et non seulement l'auteur, mais sa femme, ou son frère, ou sa bonne amie... Cela n'empêche pas sans doute de dire la vérité, mais cela empêche souvent de dire toute la vérité, ou oblige à la dire d'une certaine façon. Enfin, outre l'auteur et quelquefois ses amis ou sa famille, les critiques connaissent aussi la plupart des interprètes ; et de là de nouvelles gênes, moins graves, mais sensibles encore. Le résultat, c'est que, au lendemain d'une première, jamais le public, à moins de savoir très bien lire, ne connaît le fond de la pensée de ceux que ce brave Kean appelle si drôlement « les anges du jugement dernier de la nation ». Celui de ces anges qui souffle le plus loyalement, le plus aveuglément dans sa trom.pctte, vous l'avez deviné, c'est à coup sûr Francisque Sarce3^ Celui-là, vous pouvez toujours le croire, ou presque toujours. A peine, dans le cours de longues années, ai-je pu, par-ci, par-là, le surprendre en flagrant délit d'un rien de complaisance (à des titres divers) pour quelque normalien ou pour quelque jeune comédienne. Mais les autres, — nous autres, — nous sommes, s'il faut l'avouer, un peu plus sujets à caution. (Ai-je le droit de dire : « nous autres » ? Evidemment non : mais j'admets d'avance toutes les réclamations ) Enfin, je ne jurerais pas que le souvenir d'agapes communes, les prières et les

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sourires des mères et des épouses, ou ramitié, ou simplement un peu de charité naturelle n'aient jamais amolli la sévérité de nos jugements. Joignez que beaucoup d'auteurs dramatiques sont en même temps journalistes, et que le journal où ils écrivent leur doit des égards. Ajoutez que quelques critiques sont en même temps auteurs dramatiques, et qu'un sentiment ou de circonspection inavouée, ou de bienveillante confraternité, ou même de très sincère modestie peut leur faire craindre soit d être injustes pour des travaux dont ils savent par expérience la difficulté, soit d'affliger des compagnons de lutte, soit de juger trop sévèrement les autres à la veille d'être euxmêmes jugés par eux.

Je dis tout ; je trahis la corporation ; j'en dis même plus qu'il n'y en a. Et maintenant, je vais montrer que j'en ai trop ditenefiet, qu'en dépit des apparences le mal n'est pas si grand, et que, le fût-il, cela serait encore de bien peu de conséquence.

... Après tout, la sincérité du critique qui a trop d'amis ne peut être sérieusement mise à l'épreuve qu'à propos de certaines très mauvaises pièces. Mais la plupart des pièces qu'on nous donne sont ou passables ou médiocres (je ne parle pas de celles qui sont bonnes et qui, par là même, atfranchissent le critique du souci de déplaire en disant sa pensée). Or, il y a mille façons de louer une œuvre médiocre et d'en ménager l'auteur sans trahir la vérité. Au lieu de dire; « c'est plat», on dit : « Je voudrais plus de relief». Au lieu de dire: « C'est banal », on dit : (( Je souhaiterais quelque chose d'un peu plus rare ». Au lieu de dire : « C'est ennuyeux », on regrette que

ça n'ait pas un peu plus de mouvement. Au lieu de déclarer que c'est faux comme un jeton, on déplore que l'observation ne soit pas plus serrée. Et pour exprimer que ça n'a aucune valeur, on confesse que « c'est consciencieux ». La litote est, pour un critique d'humeur douce, la plus précieuse des figures de rhétorique.

Il y a des mois bien commodes pour louer les choses dont on n'a cure; « aimable, agréable, gentil, joli, estimable, honnête, jeune, généreux, ingénieux, etc. », épithètes vagues, devenues heureusement insignifiantes par l'abus qu'on a fait, en ce temps-ci, du vocabulaire laudatif. Celles-là, je l'avoue, j'en fais une assez grande consommation. Mais il en est d'autres, plus précises et plus caractéristiques, que je ne galvaude pas et dont je respecte autant que possible^ en les appliquant, la signification propre. «Spirituel, élégant, fin, distingué... » appartiennent à cette catégorie. Encore la peur me vient-elle, à la réflexion, de ne pas être tout à fait assez ménager de ces mots-là. Ceux dont je suis réellement économe, et que je me fais un devoir de n'employer jamais à la légère, ce sont des mots tels que : « pénétrant, original, âpre, vrai, humain, profond, hardi, nerveux, fort, puissant, etc. » Vous voyez qu'en somme cela fait trois séries d'expressions flatteuses.

Je ne sais pas comment font mes confrères : mais je vous assure que, pour ma part, j'apporte un soin assez scrupuleux au choix de mes adjectifs et que je prends bien garde de ne pas me tromper de série, et particulièrement, de ne point mêler les qualificatifs de la première avec les qualificatifs de la troisième.

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Ceux-ci sont pour les œuvres que j'admire ou que j'aime, ou que je trouve sérieusement intéressantes par quelques points. Ceux-là sont pour les pièces qui me paraissent négligeables. Quand ces pièces négligeables sont de quelqu'un à qui je veux faire plaisir, il m'arrive d'ajouter, aux mots insignifiants de la première série, quelques mots de la série intermédiaire :« élégant, distingué, etc.. » Mais c'est, je crois, la seule faiblesse, — et combien innocente ! — dont j'aie eu à m'accuser quelquefois.

Cette faiblesse, d'ailleurs, je puis presque toujours m'en épargner la honte légère, et nous avons d'autres moyens de paraître louer une œuvre sans nous engager le moins du monde. On se contente alors de la raconter, presque sans commentaire, mais en ami. Car vous n'ignorez pas que la même comédie prend des aspects absolument différents, selon la manière dont elle est analysée. Par le tour particulier de l'exposé qu'on en fait, la meilleure pièce peut devenir doucement ridicule, etla plus mauvaise finit par ne point paraître plus bête qu'une autre ; et je suppose, remarquez-le bien, l'exposé rigoureusement exact dans les deux cas. On peut aussi s'attachera ce que l'auteur a voulu faire, plus qu'à ce qu'il a fait, lui tenir compte de ses intentions^ achever sa pensée et lui faire l'honneur de cet achèvement. On peut encore, si sa comédie a trait à quelque particularité de nos mœurs, s'étendre et raisonner là-dessus et laisser le reste, ou, si elle soulève quelque question de casuistique ou d'esthétique théâtrale, s'oublier volontairement à traiter cette question tant bien que mal. C'est un artifice auquel

j'ai volontiers recours, soit lorsque la pièce étant bonne, j'ai cependant trouvé peu de chose à en dire, soit lorsque la pièce étant médiocre, je sens que ce que j'en dirais chagrinerait inutilement Tautcur. Et il advient aussi que je n'y mette point toute cette préméditation, et que je m'abandonne à ces flâneries uniquement pour mon plaisir.

Tels sont mes petits secrets. Je pense que vous les aviez devinés depuis longtemps. Il ressort de tout cela que, en réalité, je ne vous trompe jamais ; que vous pouvez seulement vous tromper quelquefois sur ma pensée par inattention, mais qu'alors c'est bien votre faute-

En résumé, je m'applique de toutes mes forces à être sincère. Presque toujours je le suis avec simplicité et d'une façon toute directe. De loin en loin, je le suis sous des formes un peu détournées, mais qui ne sauraient abuser même un esprit de perspicacité moyenne. Si je suis parfois indulgent à l'excès, si j'enveloppe et atténue mon sentiment par douceur, courtoisie ou indifférence, il n'est pas difficile de voir en quels endroits. Quand je loue une chose médiocre ou futile, ce n'est jamais du ton, ce n'est jamais avec les mots que j'emploierais pour louer un ouvrage de mérite. A l'expression de la vérité toute crue, je substitue d'ordinaire une louange vague, convenue et sans accent. Or, dédain avoué ou louange dédaigneuse, de là à rc4oge véritable, la distance reste très sensiblement la même. Le plus souvent, d'ailleurs, c'est quelque impression intermédiaire entre ces sentiments extrêmes que j'ai l'occasion de formuler. Je tâche que cette impression soit juste

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et proporlionnce à son objet, afin de n'avoir point trop à rougir en rapprochant les uns des autres mes jugements de l'année, et de ne pas m'exposer à découvrir que plusieurs pièces, dans ces dix mois, m'ont paru être, chacune à son tour, le chef-d'œuvre du siècle, ou que j'ai célébré tel vaudeville adroit avec plus d'effusion qu'une comédie de Musset ou un drame de Shakespeare... car ces choses-là, voyezvous, arrivent très souvent aux pauvres critiques, quand ils n'y prennent pas garde.

J'ajoute qu'il est deux cas où je force volontairement et délibérément la louange, et cela en toute tranquillité d'âme. — C'est d'abord quand, d'aventure, un maître illustre s'est trompé, quand il nous donne quelque ouvrage qui ne me semble pas tout à fait digne de lui. Je m.e souviens alors de toutes ses œuvres précédentes et je lui en tiens le plus grand compte dans le jugement que je porte sur l'œuvre manquée. Cela est de toute justice. — C'est aussi lorsque la pièce qui m'est soumise est de quelqu'un à qui je suis sérieusement et tendrement attaché. Je subordonne alors, résolument, le devoir du critique à celui de l'ami, et je crois respecter en ceci la hiérarchie naturelle des devoirs. — Ces cas, je me hâte de le dire, sont d'une extrême rareté. Je ne pense pas avoir été contraint plus de trois ou quatre fois, en six ans et demi, de sacrifier ainsi une part de la vérité, soit au respect des maîtres vivants, soit à l'amitié.

C'est beaucoup vous parler de mes affaires, et je craindrais d'offenser la modestie, si le « moi » dont je vous entretiens n'était un « moi » public, et si je n'avais cru vous devoir ces explications. Je suis un

peu agacé d'entendre dire à des personnes superficielles que je ne suis qu'un « aimable sceptique », dont ou ne sait jamais quelle est la vraie pensée, et qui aime mieux « exécuter des variations » sur les nouveautés théâtrales que de les juger bonnement. Je les juge toujours, bonnement ou non. Je viens, pour ma justification, délivrer aux inattentifs la clef de mon langage de critique. Vous conviendrez qu'elle n'est pas bien compliquée. Je ne l'ai pas inventée au surplus, et vous pourrez vous en servir aussi pour lire plusieurs de mes confrères en feuilleton.

Maintenant, quand bien même le jugement des critiques dramatiques serait asservi à plus d'influences et exposé à de plus graves altérations que celles que j'ai confessées, il n'3^ aurait pas encore de quoi s'émouvoir ou se scandaliser.

... Sur une cinquantaine de pièces nouvelles, dont nous avons à parler chaque année, il n'y en a guère que deux ou trois qui comptent, qui méritent d'être un peu longuement étudiées et jugées. Et encore, ces deux ou trois, quelle figure feront-elles trente ans plus tard ? Et dans un siècle ? Donc, neuf fois sur dix, nous sommes dans le vrai des choses en traitant avec une indulgence détachée des divertissements éphémères.

{Impressions de théâtre^ 7^ série.)

Société française d'Imprimerie et de Librairie.

Le Conteur et le Dramaturo-e

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