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LE DILETTANTISME

... Et pourtant tout bien réfléchi et au risque de me contredire encore une fois, il m'est extrêmement difficile de m'apitoyer sur le cas de M. Rod (1), ni de

(1) A propos d'un roman, le Sens de la Vie, par Edouard Rod. Bien que le livre ne raconte que des événements heureux, le

me persuader que le dilettantisme soit par lui-même malfaisant, et j'ai presque envie de prendre sa défense. Ce mot de « dilettantisme », si vague et si commode, je pense que c'est Paul Bourget qui en a donné la meilleure définition : « C'est, dit-il, une disposition d'esprit très intelligente à la fois et très voluptueuse, qui nous incline tour à tour vers les formes diverses de la vie et nous conduit à nous prêtera toutes ces formes sans nous donner à aucune.» Eh bien, pourquoi cette disposition d'esprit seraitelle nécessairement funeste? Elle a souvent pour résultat l'ennui et l'impossibilité d'échapper à son propre isolement ? Mais l'ennui, on y arrive tout aussi bien par d'autres routes. Bossuet nous parle de l'ennui qui est naturel à toute âme bien née. «Quelle solitude que ces corps humains ! » dit Musset. « Nous mourons tous inconnus », dit Balzac dans un sentiment assez semblable. Et ni Bossuet, ni Balzac, ni Musset, ne furent des dilettantes...

11}^ a dans le dilettantisme un désir de tout comprendre, et un don de souple sijnipalliie — avec une arrière-pensée de reprise, dans la crainte d'être dupe, il est donc fait en même temps d'imagination sympathique — et de défiance intellectuelle... et ainsi, il peut être la pire chose ou la meilleure : tout dépend du dosage des deux éléments qui le composent, et ce dosage dépend lui même du tempérament de celui qui le pratique. .. Je suis persuadé, pour moi, qu'un

ton est d'uu pessimisme lugubre. Il s'agissait, pour M. Rod, de prêcher la « Ileligion de la souffrance humaine », l'amour et la pitié, à la manière russe. — a. f.

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dilettante sec est un homme qui aurait été plus sec encore s'il n'avait pas été dilettante.

Le dilettantisme commence par être un plaisir et, quand il devient ensuite une cause de souffrance, il porte en lui-même son remède. Pour revenir au cas de M. Rod, le dilettantisme ne l'a pas empêché de se marier par amour, et il lui a sans doute servi à jouir plus délicatement de cette honne fortune. Et, si le dilettantisme a d'ahord retardé en lui l'éclosion de l'amour paternel, ce n'a été que pour le faire ensuite plus réfléchi, plus fort et plus tendre. Carie dilettantisme (Dieu ! que ce mot m'agace !) est comme l'éprouvette de nos sentiments : il n'y a que les plus profonds et les moins artificiels qui y résistent. C'est le dilettantisme quia permis à M. Rod de s'intéresser à toutes les conceptions delà vie, même les plus contraires à ce qu'on entend justement par dilettantisme, et d'y entrer tour à tour. C'est grâce à lui que notre écrivain a pu s'éprendre à ce point des romans russes, ou, si vous voulez, c'est l'ennui mortel issu de son dilettantisme qui a finalement déterminé ce prétendu dilettante à ne plus l'être. Oh ! sans doute, il traînera toujours derrière soi des lamhcaux du vieil homme ; il ne sera jamais un Vincent de Paul ; ses expériences d' « altruisme » ont échoué, et ses tentatives pour « croire» n'ont point mieux réussi. Mais n'ayez crainte, il en demeure quelque chose, et l'on peut dire, en un sens, que c'est le dilettantisme qui a conduit M. Rod à plus de charité et d'humilité d'esprit, et à une résignation déjà chrétienne.

La vie n'a de sens que pour ceux qui croient et qui aiment: telle est sa conclusion. Son livre se rattache

donc à ce mouvement d'esprit qu'on pourrait presque appeler évangélique, et qui est si sensible dans les écrits de Paul Bourget, de Maurice Bouchor, de Paul Desjardins, et de toute l'élite de la jeune génération. Et je me figure que l'origine de ce mouvement, c'est, quoi qu'on en dise, cette curiosité môme qui est la marque éminente de notre temps : car on arrive assez vite à reconnaître que la curiosité intellectuelle et sentimentale ne suffit pas pour vivre pleinement, et c'est là une constatation qui a des conséquences.

Ce n'est point que ce credo des âges nouveaux soit facile à rédiger. Essayerons-nous? En voici un que je vous donne pour ce qu'il vaut et qui, d'ailleurs, n'est pas original (mais un credo ne doit pas être original).

— Je crois que l'humanité marche — quoique très lentement, avec des arrêts et des retours — vers un état meilleur où la justice sera moinsincomplètement réalisée, la souffrance moindre, la vérité mieux connue, et, si vous le voulez, vers un idéal. Cet idéal, dont l'accomplissement est la raison d'être de l'univers, je ne sais s'il réside dans l'intelligence d'un Dieu, ou s'il se forme peu à peu dans le cerveau des êtres supérieurs. Je crois que tous les hommes sont réellement solidaires; je crois aussi (ceci est de Pascal) que nous aimons les autres (ou d'autres que nous) aussi « naturellement » que nous nous aimons nousmême ; et que, de cette vérité sentie et de cet instinct développé peut découler toute une morale. Je crois que notre intérêt et notre plaisir, c'est d'aimer autre chose que nous, de travailler pour ceux que nous aimons et, par delà, en vue de la communauté tout entière.

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Je crois que la morale est tantôt l'amour et tantôt l'acception des liens parfois délicieux et parfois gênants qui nous enchaînent, soit par le cœur, soit par un intérêt supérieur où le nôtre se confond, à d'autres que nous et aux groupes de plus en plus larges dont nous faisons partie. Je crois que cette morale, dans le détail de ses prescriptions, doit coïncider, sur les points essentiels, avec la partie durable des morales religieuses et de celle qui est fondée sur une philosophie spiritualiste.

Je crois aussi qu'on est bon et juste (quand on V est) naturellement ^^ar un sentiment qui commande et rend le plus souvent facile le sacrifice à autre chose que soi et, comme on l'a dit, par une « duperie » profitable à l'ordre universel et qui dès lors n'est plus duperie : mais pour croire que ce n'en est pas une, il faut faire effort, et sans doute la morale doit commencer par un acte de foi, formulé ou non. Le don ou le pouvoir de vivre sur cet acte de foi implicite, je crois qu'il peut être développé ou diminué par l'éducation ou par l'expérience, mais que rien ne peut le communiquer aux créatures manquées qui ne l'apportent pas en naissant ou qui n'en ont pas, du moins, un petit germe, et qu'ainsi il y aura longtemps encore, dans le grand œuvre, un énorme déchet de forces inemployées ou nuisibles, mais que tout de même le grand œuvre se fera... Amen.

(Les Contemporains, 5® série.)

Société française cVImprimeric et de Librairie.

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