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L'AINEE

Monsieur Franck Pétermann, ministre de la religion réformée à Lausanne, était un homme austère à qui le ciel avait accordé neuf filles.

Au moment où commence cette simple et mélancolique histoire, l'aînée avait dix-neuf ans et la plus jeune en avait dix. Toutes étaient grasses, rondes et bien en chair.

Elle a de ces ironies, la bonne Nature. Avez-vous remarqué que souvent les successeurs les plus graves, les plus rigides et les plus haut sur cravate de ce désagréable Calvin ont les filles les plus friandes et les plus abondantes en charmes ? Ces

hommes hostiles à la chair en ont tout un étalage dans leur maison. Ces ennemis du péché ont des filles qui sont des occasions de péché. On s'étonne que ceci ait engendré cela. Et c'est sans doute une de ces revanches de la Matière contre l'Esprit, qui font que le monde subsiste et va son train.

Les trois premières filles de M. Pétermann portaient des noms bibliques : Lia, Noémi et Josabeth; les trois suivantes, des noms anglais : Kate, Betsy et Norah ; les trois dernières, des noms romantiques : Lénore, Desdémone et Dorothée.

Toutes, comme j'ai dit, étaient jolies ou piquantes, ou pour le moins gentilles. Mais l'aînée, Lia, était belle, trop belle. C était une admirable blonde, tranquille, sereine et bonne et qui, aj^ant été un peu la mère de ses huit petites sœurs, en avait gardé un air de sérieux et de douceur patiente, quelque chose qui appelait la confiance et le respect. Elle n'était nullement coquette, et je ne saurais en dire autant des autres petites Pétermann.

Les neuf filles du pasteur avaient fait, ou faisaient, ou se disposaient à faire d'excellentes études. Les plus âgées étaient diplômées autant que des filles le peuvent être et les autres suivaient d'innombrables cours, où toujours elles avaientles premières places. Je n'ai pas besoin d'ajouter que toutes parlaient l'anglais et l'allemand, et que pourtant la cuisine, le ménage et la couture n'avaient point de secrets pour elles.

De plus M. Pétermann, en père prévoyant, avait de bonne heure pourvu ses filles de divers talents

d'agrément. Noémi jouait du piano, Josabeth du violon, Kate de la flûte. Betsy avait une jolie voix et chantait déjà avec autant d'art que d'aplomb. Norah triomphait dans l'aquarelle. Lénore déclamait à merveille ; et M. Legouvé, le seul homme de notre temps qui sache lire^, eût approuvé sa diction. Les deux dernières n'avaient pas encore de spécialité, mais elles en auraient : on pouvait s'en reposer sur M. Pétermann. Quant à Lia, elle réunissait tous les dons que se partageaient ses sœurs. Elle savait tout, cette Lia, sans en avoir l'air. Et en outre elle jouait du violoncelle, modestement et divinement. M. Pétermann, songeant à l'avenir, dirigeait tous ces jeunes esprits en glorifiant le Seigneur.

Ainsi chacun, dans cette famille exemplaire, avait son talent particulier et son emploi, comme dans ces cirques ambulants où le père et les enfants forment toute la troupe. Et au fait la famille Pétermann aurait pu toute seule fonder un cirque, car toutes ces demoiselles faisaient de la gymnastique et excellaient au crocket et au lawn-tennis. La famille Pétermann aurait pu toute seule monter un hôtel et un atelier de couture. La famille Pétermann aurait pu toute seule donner des concerts. La famille Pétermann aurait pu toute seule fonder une Université.

Je ne vous ai pas encore parlé de M'"^ Pétermann, tant cette petite femme maigre, chétive, effacée, faisait peu de bruit et tenait peu de place. C'était pour-

tant bien elle qui avait mis au monde cette brillante nichée de cailles froufrouteuses. Mais quand elle menait ses neuf filles au cours et qu'elle trottinait, noire et ratatinée, derrière ces dix-huit nattes sautillantes, jamais on n'aurait eu la pensée d'attribuer une pareille lignée d'amours à cette figure pâlote de vieille petite institutrice qui a eu des malheurs.

Pourtant cette personne insignifiante et féconde jouissait d'une grande considération dans la société protestante. C'est qu'elle était la propre sœur du pasteur Agrippa Curchod, une des gloires de l'église réformée, qui avait laissé, avec le souvenir d'un grand libéral-orthodoxe et d'un saint authentique, une histoire du protestantisme en dix-huit volumes, un recueil de sermons et une centaine de brochures antipapistes sur l'alliance de la raison et de la foi, de la Révolution et de l'Eglise, du christianisme et de la libre pensée, de Venise et du Grand-Turc. M™^ Pétermann parlait à chaque instant de son illustre frère et ne l'appelait jamais que « notre bon Agrippa ».

M. Pétermann, moins familier, l'appelait « notre saint ».

Rien n'était gai comme la maison Pétermann. Ces fillettes avaient beau savoir toutes les langues et la physique et les mathématiques et croire fermement que le Suisse Toppfer est un des écrivains les plus spirituels de ce siècle, — elles étaient charmantes.

Une fois par semaine les Pétermann offraient le thé à leurs amis. On faisait de la musique, on lisait des vers et de la prose, on jouait aux jeux innocents.

Des jeunes gens venaient à ces réunions, entre autres le docteur Otto RosenzY,^eig, un joli homme, savant comme on l'est là-bas, mais fin et d'une gaîté douce, avec une petite ombre de rêverie. Il était le bras droit de Lia, et dans les jeux où l'on se partageait en deux camps, si Lia commandait l'un, c'était lui qui gouvernait l'autre. Il s'occupait de Lia, causait de toutes choses avec elle, l'avait baptisée « mademoiselle Raison», et affectait au contraire de traiter ses sœurs comme des enfants, y compris Noémi la cadette, une étourdie qui, le prenant au mot, s'appliquait encore à faire avec lui la petite fille et l'enfant gâtée.

La belle Lia se mit à aimer Otto de tout son cœur. Dans les sonates où elle faisait sa partie, c'était pour lui qu'elle jouait, et elle lui disait avec la voix profonde de son violoncelle ce qu'elle n'eût osé lui exprimer par des mots.

Le jour où le père d'Otto, en habit et en cravate blanche, vint « solliciter de M. et de M™^ Pétermann l'honneur d'un entretien particulier », Lia eut un grand tressaillement de joie, et elle attendit avec confiance la fin de la visite.

— Eh bien I mon cher papa, cria-t-elle dès que le père d'Otto fut dans la rue, consentez-vous ?

— Tu savais donc? répondit M. Pétermann. Nous nous figurions, ta mère et moi, que c'était pour toi qu'il venait.

— Et voilà qu'il nous demande la main de Noémi

pour Otto, continua M™^ Pétermann. Je n'y comprends rien. Avais-tu remarqué quelque chose, Lia ?

— Enfin nous réfléchirons, nous prierons le Seigneur de nous éclairer, fit le pasteur en fermant les yeux.

— Mon ami, reprit sa femme, je ne me pose, comme toujours, qu'une question : qu'eût dit, qu'eût fait, dans une circonstance pareille, notre bon Agrippa ?

La pauvre Lia fut pendant un mois languissante et malade. Dès qu'elle alla mieux, Otto épousa joyeusementNoémi etl'emmenaàBerne, où il venait d'être nommé professeur.

Les thés des Pétermann reprirent de plus belle. Lia continua de présider aux jeunes innocents et de faire gémir son violoncelle dans les concertos. Mais le violoncelle chantait si tristement que c'était pitié.

Un jour, un ami des Pétermann leur présenta un jeune peintre français, un brave et beau garçon, jovial, bruyant, exubérant et qui, s'appelant Pierre Gharbonneau, signait ses plats dcpinards : Pétrus Carbonnel.

Pétrus fut bientôt un des familiers de la maison. Mais il ne s'occupait que des petites sœurs, parlait à peine à Lia et ne la regardait qu'à la dérobée.

— Avez-vous peur de moi, monsieur Pétrus ? lui dit-elle un jour en riant.

— Oui, Mademoiselle, répondit simplement Pétrus : vous êtes si belle I

Lia se mit à rêver là-dessus. Pétrus l'aimait, rien de plus sur, puisque sa conduite était juste le contraire de celle d'Otto. Et elle ? aimait-elle Pétrus ? Elle s y sentait du moins toute disposée.

Mais le lendemain Josabeth la prit à part et lui dit d'un air de mystère :

— J'ai un grand secret à te confier. M. Pétrus m'a dit qu'il serait heureux sije voulais être sa femme. Toi qui es sage, conseille-moi. Que faut-il faire?

Lia pâlit un peu :

— Et toi, ma petite Josabeth, aimes-tu M. Pétrus?

— Mais je crois que oui.

Cette fois, Lia ne fut pas malade, mais elle avait les yeux bien rouges le jour du mariage de Josabeth.

Peu de temps après débarqua chez les Pétermann un jeune pasteur, M. Ary Mikils, fils d'un de leurs amis et frais émoulu de la Faculté de Théologie. Il était doux et grave et il avait de beaux favoris. Il plut à Lia par sa maturité précoce et le bel équilibre de sa raison. Mais Lia se tenait sur ses gardes : elle s'était promis de ne plus aimer.

M. Mikils possédait l'art d'approprier exactement ses discours et ses façons à l'âge, au sexe et à la condition des personnes qu'il entretenait.

Ilétaitpaternel et enjoué avec Lénore, Desdémone et Dorothée ; enjoué et respectueux avec Norah, Kate et Betsy ; respectueux et galant avec Lia. Et Lia commençait à songer : — Il est très bien, tout à fait bien ; et puis il n'a avec moi ni les manières

d'Otto qui était trop à son aise, ni celles de Pétrus qui était réservé à l'excès : peut-être n'aura-t-il pas leur cruelle indifférence.

M. Mikils fit, dans l'église évangélique, un sermon sur le libéralisme de Jésus-Christ, qu'il appelait tour à tour « Christ » et « Jésusse ». Il fut éloquent comme une belle pluie d'octobre.

Lia l'ayant complimenté :

— Oh ! fit-il, rien ne pouvait plus me réjouir que l'approbation d'une âme sainte comme la vôtre. Et d'ailleurs, le dirai-je ? c'est pour vous seule que j'ai parlé.

Lia fut charmée. Mais le jour même elle surprit, au tournant d'un couloir, M. Mikils baisantles mains de Kate, qui se défendait mollement.

Lia, cette fois, ne pâlit même plus. Le lendemain elle gronda Kate bien fort, tout en l'embrassant, et lui remontra l'énormité de sa conduite. Sur le conseil de sa grande sœur, Kate, abîmée de contrition, alla se jeter aux pieds de M. Pétermann, et lui confessa son crimeet son amour. Ettrois semaines après elle était l'heureuse épouse du pasteur Mikils.

Une année entière se passa sans qu'aucun prétendant sérieux se présentât chez M. Pétermann. Il lui restait cinq filles à marier (il ne comptait plus Lia). Certes elles étaient jolies et bien élevées : mais il ne pouvait donner à chacune que vingt mille francs de dot, et ce n'est guère par le temps qui court.

Alors M"^*^ Pétermann se demanda; « Qu'eût fait

notrebon Agrippa? ))Etsans doute une voix intérieure lui répondit, car un beau matin latribu fitses malles et partit pour un grand voyage d'exploration. M. Pétermann promena sa troupe dans toutes les villes où il avait, parmi ses coreligionnaires, des parents ou des amis. Cette tournée réussit à merveille : Betsy conquit un avocat de Montauban ; Norah enleva un négociant du Havre ; Lénore emporta d'assaut un médecin de Strasbourg, et Desdémone un professeur de TEcole des Hautes-Etudes. Et le père Pétermann bénissait le Seigneur et souriait largement au-dessus de sa belle barbe de bouc.

Hélas ! Lia avait beau être raisonnable, chaque fois qu'un nouveau candidat s'était présenté, elle avait cru que c'était pour elle, et chaque fois elle avait reçu un coup douloureux en plein cœur. Elle était d'autant plus malheureuse que tout le monde, dans ces aventures, la prenait pour confidente et pour conseillère, la regardant comme une personne d'une extraordinaire sagesse et supérieure aux passions humaines. Mais elle se taisait, et seul, dans les soirés musicales où l'on produisait ses sœurs, son violoncelle avait dit sa souffrance intime et fîère.

Et pourquoi ne l'épousait-on pas enfin ? Qui sait ? tout simplement parce que le premier prétendant avait choisi la cadette. Les autres avaient pris à la suite, dans la rangée des petites Pétermann. Lia, c'était la sœur aînée, l'ange gardien de la maison, la seconde mère, la tante. Et puis elle était trop belle vraiment, et trop parfaite, trop bonne, trop simple, trop exempte de pré-

tention et de coquetterie. Elle inspirait tant d'admiration et d'estime qu'on oubliait de l'aimer comme une femme.

Lia revint donc à Lausanne, seule avec Dorothée. Elle cousait des layettes pour ses neveux et ses nièces, qui déjà pullulaient. Comme elle était très bonne chrétienne et qu'elle lisait assidûment les livres saints, elle eut l'idée de composer un cahier de trois cent soixante-cinq pages et d'écrire en tête de chaque page blanche, pour tous les jours de l'année, un verset tiré des Ecritures. Ce cahier était destiné aux enfants de ses sœurs quand ils auraient l'âge de raison : ils devraient alors écrire, sous le texte biblique, les réflexions pieuses que ce texte leur aurait suggérées. Elle recopia vingt ou trente fois cette espèce de carnet à méditations, et cela l'aida à vivre pendant un mois.

Puis elle s'ennuya de nouveau ; ses neveux et nièces lui faisaient mal à voir, quoiqu'elle les aimât bien et passât ses journées à travailler pour eux. Au reste, personne autour d'elle ne devinait sa peine secrète : mais son violoncelle avait des plaintes de plus en plus déchirantes.

C'est alors que M. Mûller, homme mûr, sérieux, posé, membre du conseil fédéral et célibataire, se mit à fréquenter régulièrement la maison Pétermann. 11 était empressé auprès de Lia, l'entourait

d'attentions et l'accablait de compliments. Il lui parlait souvent des inconvénients et des tristesses de la vie de garçon ; et elle comprit, à certains sousentendus de sa conversation, à ses soupirs, que volontiersil la prendrait pour femme.

Sans doute il ne lui inspirait pas une passion bien vive et il était un peu âgé pour elle ( il avait quarante-cinq ans et elle vingt-six) : mais elle l'estimait fort, et, — pensant qu'elle ne serait point malheureuse avec cet honnête homme et que peutêtre elle serait mère, elle aussi, — elle souhaitait qu'il déclarât ses sentiments.

Cela ne tarda point. Un jour qu'ils se trouvaient seuls au jardin, M. Maller prit son courage à deux mains :

— Mademoiselle, j'ai à vous adresser une demande des plus délicates et j'ai besoin de toute votre indulgence. Je ne suis plus jeune, mais je suis solide encore. Je jouis de quelque considération parmi mes concitoyens et j'ajoute, pour mémoire, que j'ai quelque fortune. Je me sens capable d'une affection tendre et fidèle et d'un dévouement absolu. Pensez-vous qu'une femme pourrait être heureuse avec moi?

— Certes je le pense ! répondit Lia en baissant les yeux.

— Mais voilà ! continua M. Mûller avec un embarras croissant, M^^^ Dorothée est un peu jeune... Croyez-vous qu'elle consentirait à m'accepter pour mari ?...

Lia transmit à Dorothée la proposition de

M. Millier. La petite sotte, qui avait seize ans, fut ravie d'avoir été distinguée par un homme aussi considérable, membre du conseil fédéral.

— Réfléchis bien, lui dit Lia. M. Mùller a quarante-cinq ans.

— Oh ! toi, fit la petite, tu es enragée ! Tu voudrais nous prendre tous nos maris !

Lia était invitée au bal, ce soir là, chez un riche brasseur de Lausanne. Elle y alla, horriblement pâle dans sa robe rose. Elle valsa plusieurs fois, sans presque s'en apercevoir, avec un joli hussard bleu, un hussard français ; et, comme elle était à demi morte, elle s'abandonnait entre les bras de son danseur et ne sentait point qu'il la serrait un peu fort.

Le hussard s'y méprit et, durant le dernier tour de valse, il lui murmura à l'oreille :

— Mademoiselle, vous êtes plus belle que je ne puis dire et je vous aime éperdument. J'habite un petit chalet rue du Lac, n° 6. Je vous attendrai demain toute la journée.

Les yeux de Lia brillèrent, tout son visage s'illumina, et cependant elle tremblait comme une feuille. Mais ce ne fut qu'un instant : brusquement, et sans rien trouver à lui répondre, elle s'arracha des bras du bel officier bleu.

Rentrée dans sa chambre, elle ouvrit sa fenêtre et s'y accouda quoiqu'elle fût toute en sueur. Un désespoir immense l'envahit. Elle songea à mourir ;

puis elle se rappela la déclaration du hussard, et cette fille si sage se dit : « Peut être ! . . . »

Et pour la première fois une ironie lui vint aux lèvres :

— Que ferait à ma place notre bon Agrippa ? Mais tout à coup elle sentit le froid de la nuit

s*abattre sur ses épaules nues. Elle se coucha avec la fièvre.

Une pleurésie l'emporta en trois jours. Elle mourut sans dire un mot.

— Mon saint ami, dit le pasteur Winkelmann au pasteur Pétermann en revenant du cimetière, vous avez une consolation dans votre malheur. Votre chère fille est véritablement morte en chrétienne, avec une admirable résignation.

(Serenus.)

Alph. Lemerre, édit.

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