L'AUTEUR DE L'IMITATION
Il est à la mode. Le citer est élégant. Est-ce que réellement nous l'aimons ? Et pourquoi l'aimonsnous ? Son idéal, qui se compose de chasteté, de pauvreté et d'obéissance, est-il donc le nôtre ? Entre cet ascète du quatorzième siècle et nous, qu'y a-t-il de commun?.,. Cherchons.
Il nous plaît d'abord par l'image parfaite qu'il nous suggère, à nous les agités, d'une vie recluse et silencieuse, de la vie dont nous rêvons quelquefois, d'une pure et blanche retraite au milieu de Tenfer terrestre, plus douce à concevoir en plein siècle des Jacqueries et de la guerre de Cent ans.
Puis cela nous amuse de découvrir çà et là, dans son livre anonyme, un peu de sa vie et de sa personne. Même je préfère ne le connaître que par son livre. Il était d'un temps où les hommes d'Eglise faisaient brûler les hérétiques et les sorciers pour la gloire de Dieu : j'aurais peur d'apprendre sur son compte des choses qui me chagrineraient.
Il ne faisait pas partie d'un ordre rigoureusement cloîtré. « C'est une chose louable pour un religieux, dit-il, de sortir rarement. » Donc il pouvait sortir. « N'ayez de familiarité avec aucune femme, mais recommandez à Dieu, en général, toutes les femmes de vertu. » Donc il connaissait des femmes. Il ne fut point abbé ni prieur, il ne remplit point de grande charge ecclésiastique. « Mon fils, lui dit Jésus-Christ, ne vous affligez point si vous voyez
qu'on honore et qu'on élève les autres, pendant qu'on vous méprise et qu'on vous abaisse... On confiera aux autres différents emplois et l'on ne vous jugera capable de rien. La nature s'en attristera quelquefois, et ce sera beaucoup si vous le supportez en silence. »
Il avait fait de la métaphysique, et il en était revenu : « Qu'avons-nous à faire de ces disputes de l'école sur le genre et l'espèce ? » Il était versé dans les lettres profanes, et décela il n'est jamais revenu tout à fait. Je veux croire qu'il priait pour l'âme de Virgile. Lui, le saint, il cite Sénèque le philosophe ; il cite Ovide, lui, le mortifié. Il est vrai qu'il ne les nomme pas, par une pieuse pudeur.
Quoi qu'il fasse, il reste pris de la beauté, même humaine. Il écrit très bien, avec élégance, souvent avec plus d'élégance qu'il ne faut, c'est-à-dire avec recherche. Puisse Dieu lui avoir fait grâce, mais il a beaucoup plus de rhétorique que le Christ sur la montagne. Il aime l'antithèse, le parallélisme dans les constructions, l'assonance, l'allitération. Sa prose, toute pleine de symétries, est rythmée presque toujours, souvent rimée : Amor modiim sœpe nescit^ sed super omnem modum fervescit... Amor vigilat, et dormiens non dor mitât. Fatigatns non lassatar^ arctatiis non coarctatm\ ierritiis non contiirbatiir...
Il était sensible aux beaux paysages, curieux des formes charmantes ou magnifiques de la terre, et il se le reprochait : « Que pouvez-vous voir ailleurs que vous ne voyiez où vous êtes ? Vous avez devant vos yeux le ciel, la terre et tous les éléments. Toutes les choses du monde n'en sont-elles pas compo-
sées ?... » C'est sans doute par un coucher de soleil l'été, à l'heure où, pour parler comme Hugo,
Une immense bonté tombe du firmament
que, pris d'attendrissement, il écrivait : « Il n'y a point de créature, si petite et si vile qu'elle soit, qui ne représente la bonté de Dieu. » Et peut-être, rassuré par cette pensée, il se permettait pour une fois d'admirer sans scrupule cette nature intempérante, immortifiée, païenne, qui n'est pas cloîtrée, qui n'est pas chaste, qui aime la vie, et qui ne prie pas, sinon dans les vers des poètes.
Il nous plaît aussi par le contraste que fait sa profonde douceur avec l'austérité impitoyable de sa doctrine, et par le biais dont il accommode à un idéal inhumain son âme très humaine. Ce moine lointain, dont la parole est dure et la voix tendre, fait songer à ces maigres figures des vitraux gothiques, dont les lignes sont sèches et la couleur suave, et qui baignent leurs contours rigides dans une belle lumière mystérieuse.
Sa doctrine, c'est le renoncement complet à tout sentiment naturel, même à ceux qui passent pour nobles et généreux, aux affections terrestres, à la science, aux ambitions intellectuelles, bref, à tout ce qui ne sert pas au « salut ». Il a, et en quantité, des maximes horribles, par exemple : « Ne désirez pas faire l'occupation du cœur d'un autre et vousmême ne vous occupez pas de l'amour que vous avez pour lui. » Rien de plus âpre que ses conseils de détachement, mais rien de plus amoureux que ses entretiens avec Jésus.
Or celui qui aime ainsi Dieu aime les hommes. Qu'importe que cet amour ne s'arrête pas à nous, et que ce soit de Dieu qu'il redescende ensuite sur nous ? Platon avait déjà dit, comme l'auteur de V Imitation, ou à peu près, que « Tamour tend toujours en haut, parce que l'amour est né de Dieu et qu'il ne peut trouver le repos qu'en Dieu ». Relisez dans le Banquet l'histoire de cette perpétuelle et nécessaire ascension de l'amour, qui toujours dépasse les êtres finis pour monter plus haut, soit à un Dieu personnel, soit à ce qu'on a appelé, faute d'autres mots, la « catégorie de l'Idéal ». Nous aimons toujours, en quelque sorte, au delà de ceux que nous aimons. Il avait hien un cœur d'homme, un doux et tendre cœur, ce moine qui écrivait : « C'est faire beaucoup que d'aimer beaucoup. C'est faire beaucoup que de bien faire ce qu'on fait. C'est bien faire ce qu'on fait quand on songe plus à procurer le bien commun qu'à satisfaire sa volonté. Chacun a ses défauts et sa charge, personne ne se suffit à soimême et n'est assez sage pour soi ; mais il nous faut supporter les uns les autres, nous consoler, nous aider et nous avertir mutuellement. »
Et puis il y a, malgré tout, même dans les maximes extrêmes du détachement ascétique, un poiat par où elles restent humaines. Parmi les choses qu'elles éprouvent, il en est quelques-unes dont nous aimons qu'on se détache et dont il nous plaît de paraître détachés. L'ascétisme, en même temps qu'il heurte plusieurs de nos sentiments naturels, flatte nos instincts de justice et nos révoltes contre le monde tel qu'il est. L'ascète est moins mal venu
à mettre sous ses pieds nos affections et nos plaisirs, quand nous le voyons traiter de la même manière les causes de nos souffrances. Nous avons un faible pour les saints plébéiens qui maltraitent les riches, les puissants, les heureux de la terre. Et les saints eux-mêmes ne sont pas fâchés sans doute de pouvoir mépriser en sûreté de conscience, par une pensée religieuse, ce que le vulgaire déteste par un mouvement naturel. Ici, du moins, la nature et la grâce sont d'accord.
Il est sûr enfin que, si ce détachement nous arrache à nos plaisirs, il nous affranchit de nos servitudes. Il satisfait en nous ce désir de liberté, d'indépendance à regard des choses, de suprématie sur ce qui est soumis aux lois du hasard et de la force brutale. L'ascète tressaille de joie de ne plus se sentir lié aux choses, aux hommes, aux événements, de ne rien voir que d'en haut ; et le fond humain revit dans cet orgueil épuré. « Celui qui ne désire point de plaire aux hommes et qui ne craint point de leur déplaire jouira d'une grande paix. Quoi de plus libre que celui qui ne désire rien sur la terre? »
Je me demandais ce qu'il y a de commun entre ce saint et nous. Il y a ses négations, il y a sa mélan- •colie. Le pessimisme est la moitié de la sainteté : c'est, dans V Imitation, cette moitié-là qui nous rend indulgents à l'autre. Nous y cherchons les moyens, non de nous sanctifier, mais de nous pacifier ; non un cordial, mais un calmant, un népenthès ; non la rose rouge de l'amour divin, mais la fleur pâle du lotus, qui est la fleur d'oubli. J'ai toujours eu envie de mettre pour épigraphe symbolique à ce petit livre
la phrase de Quincey : « O juste, subtil et puissant opium, tu possèdes les clefs du paradis. )) Nous prenons pour point d'arrivée ce qui est pour le pieux solitaire le point de départ. Nous apprenons de lui, aujourd'hui encore, non pas à vivre en Dieu, mais à vivre en nous, et de façon à ne point souffrir des hommes.
(Les Contemporains y 6® série.)