LE MOYEN AGE
... C'est le passé qui nous a faits : malheur à qui ne s'y intéresse point et honte à qui le méprise ! Rien ne me touche plus que de savoir ce qu'ont été mes pères lointains, ce qu'ils ont dit, ce qu'ils ont pensé, ce qu'ils ont souffert, comment ils ont songé le songe de la vie — et de retrouver leur âme en moi. C'est le passé qui fait le prix du présent et qui donne au présentsa forme. C'est dans le passé qu'il faut vivre, fût-ce pour en avoir pitié : en nous attendrissant sur nos ancêtres, c'est sur nous-mêmes que nous nous attendrissons. Je jouis de sentir à tout mon être des racines si profondes dans les temps écoulés et d'avoir tant vécu déjà avant de voir la lumière. L'avenir n'est que ténèbres et épouvante : toutes les fois que j'essaye de me figurer ce que sera le monde dans cent ans, dans mille ans, je sors de ce rêve avec un malaise horrible, une rage de ne pas savoir, un désespoir d'être né si tôt, une terreur
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devant l'inconnu. Au contraire, le rêve du passé est plein de charmes secrets : il prolonge ma vie par delà le berceau, il éveille en moi l'imagination pittoresque et il me fait éprouver que j'ai un bon cœur. Joignez que l'étude du passé est souvent une excellente leçon de sagesse et qu'elle nous enseigne doucement la vanité des choses tout en nous intéressant à cette vanité même.
... Je serais charmé de m'appeler Montmorency : ce serait une joie pour moi d'avoir été déjà glorieux bien loin dans le passé ; mais, si nous ne sommes pas de haute lignée par le sang et le nom, nous sommes du moins, nous les lettrés, d'une grande et vieille race intellectuelle : nous remontons à Téroulde et par delà, plus haut que les Montmorency ; et cela nous console amplement, et nous remercions M. Gaston Paris de s'être fait le généalogiste de nos intelligences.
Il nous fait d'autant plus aimer la littérature du mo^^en âge qu'il en parle avec modestie. Il n'a point les ardeurs naïves, les admirations intolérantes de tel romanisant qui, parce qu'il a consacré sa vie à cette littérature, ne voit rien au monde de plus beau et, pour peu qu'on le pousse, vous met la Chanson de Roland au-dessus de l'Iliade et le Mystère de la Passzon au-dessus des tragédies de Racine. M. Paris est un érudit si peu emporté qu'il se refuse à trancher la question qu'on se pose toujours dès qu'on a pris quelque intérêt à ces études : — Sans la Renaissance, provoquée par la connaissance et l'imitation des lettres antiques, notre littérature nationale fûtelle par venue d'elle-même au degré de perfection où
sont montées la grecque et la latine? Autrement dit, la Renaissance at-elle été un bien ou un mal ? — Grosse question , attirante commetoutes les questions insolubles, et frivole peut-être sous un airdesérieux. Il est certain que Tâme du moyen âge avait en elle des trésors de sentiment, d'imaginationet de passion tels que l'âme antique semblerait presque indigente auprès. Il est sûr, d'autre part, que le moyen âge n'a jamais su exprimer complètement, dans des ouvrages parfaits, cette poésie qui était en lui. Il n'a pas su trouver une forme égale à ses rêves et à ses aspirations. Il n'a guère connu la beauté plastique. Pourquoi ? Est-ce parce que le sentiment chrétien, dont le moyen âge était pénétré, répugne au fond à la beauté proprement artistique et littéraire, comme à quelque chose qui tient trop à la matière et à la chair et dont la séduction a je ne sais quoi de païen et de diabolique? Ou bien le peuple toutjeune et tout neuf sorti de lafusion des Celtes, des Latins et des Francs, se trouvait-il incapable, par quelque faiblesse de complexion, d'atteindre jamais de lui-même à la perfeclion de Tart ? Ou bien enfin est- ce qu'il n'a pas eu le temps d'y atteindre en cinq cents ans ? Il ne faut pas oublier que ces cinq siècles ont été fort troublés, que la guerre de Cent ans a été une terrible interruption dans le progrès intellectuel de noire race ; et, malgré cela, nous étions déjà en bon chemin quand la beauté antique nous a été révélée. Je ne sache pas qu'il y ait dans notre xvi^ siècle rien de comparable en poésie, même pour la beauté de la forme, à telle ballade de Rutebeuf, de Charles d'Orléans et de Villon. Il s'en faut de peu que telle page de Commynes n'é-
gale les plus belles de Montaigne et de Rabelais. Qui sait où nous serions parvenus, laissés à notre propre mouvement? Et d'ailleurs, si l'antiquité grecque et latine, aussitôt dévoilée, nous a séduits et subjugués, c'est sans doute que nous avions en nous l'instinct et le sentiment de cette forme accomplie et que nous y aspirions confusément. On pourrait donc dire que nous avons reconnu cette beauté plutôt que nous ne l'avons découverte, et que l'imitation de l'antiquité n'a pas été pour nous une (( Renaissance », mais un achèvement. Et Ton se demanderait alors si l'antiquité ne nous a pas fait payer un peu cher le service qu'elle nous rendait. Elle a sans doute hâté notre croissance, mais aussi peut-être l'a-t-elle fait dévier pendant un siècle et plus. Car, avec ses formes, elle nous aimposé ses idées et ses sentiments, et, en les mêlant aux nôtres en trop grande abondance, elle a bien pu altérer pour un temps (dans quelle proportion ?on ne le saura jamais) notre développement original. Il est vrai que, après tout, cette infusion nous a enrichis, que, tout ayant fini par se fondre, tout est bien, et que nous n'avons donc pas à nous plaindre.
Mais, de ce que cette irruption de l'antiquité a été, voilà trois siècles et demi, soudaine (autantque peuvent l'être ces choses), irrésistible et telle qu'elle a fait perdre à nos aïeux l'amour et presque le souvenir de leur passé, il s'ensuit qu'aujourd'hui, bien que plus éloignés de la foi religieuse du mo3^en âge que les hommes d'il y a trois cents ans, nous sommes cependant beaucoup plus capables de goûter et de comprendre son art et sa littérature et nous nous en
sentons même beaucoup plus près. Ces cathédrales gothiques qui semblaient barbares aux lettrés du xvii*^ siècle et qui, pour Fénelon, manquaient de mesure et de noblesse, elles nous éblouissent, elles nous charment, elles nous touchent. Les raides et expressives statues des bons imagiers, les broderies végétales et les infinies ornementations qu'ils ciselaient patiemment dans la pierre nous intéressent pour le moins autant et nous paraissent peut-être aussi belles, quoique d'une autre façon, que les figures des Panathénées ou les acanthes des colonnes corinthiennes. Les chansons, les fabliaux, lesfarces, les mystères, dont l'excellent et sec Boileau méprisait la grossièreté et que d'ailleurs il ne lisait pas, nous les lisons, un peu vite parfois et en dissimulant quelque ennui ; mais aussi nous y découvrons souvent, dans une phrase, dans un vers (et tout le reste en bénéficie), des merveilles de grâce, de finesse, d'émotion, de poésie, une malice exquise, ou bien une tendresse, une piété qui nous vont à l'âme. Nous avons des attendrissements demi-involontaires, demi-prémédités, sur la littérature de nos lointains aïeux. Ce qui échappait complètement à Ronsard, à Racine, à Fénelon, à Voltaire, nous avons la joie et l'orgueil de le voir et de le sentir. Nous sommes plus proches, par le cœur et l'esprit, de Villon, de Joinville, de Villehardouin, de Téroulde, que ne l'ont été, du premierjusqu'au dernier, nos écrivains classiques, et nous renouons par-dessus leur tête la tradition nationale.
On dira : — Ce n'est là qu'un effort de l'esprit critique, une sympathie artificielle et acquise. Nous
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connaissons plus de choses que les hommes des trois derniers siècles ; nous savons mieux qu'eux nous représenter des états d'esprit et de conscience différents du nôtre ; l'étude de l'histoire, la multiplicité des expériences faites avant nous, le cours du temps, même la vieillesse de la race, un certain affaiblissement des caractères et de la faculté de croire et d'agir, tout cela a développé chez nous la curiosité et l'imagination sympathique. Il n'y a rien de plus. Nous concevons peut-être mieux Tâme du moyen âge, mais nous en sommes encore plus loin que les écrivains des siècles classiques.
En êtes-vous sûrs ? Pour comprendre et pour aimer certains sentiments, il faut du moins en porteries germes en soi, il faut être capable de les ressusciter, fût-ce par jeu, de les éprouver, fût-ce un moment et en sachant bien que c'est une comédie intérieure qu'on se donne et dont on reste détaché. Toujours est-il qu'une âme antérieure à la nôtre dort en nous et qu'il n'est pas impossible de la réveiller et de jouir de ces réveils avec une demi-sincérité. Nous sommes devenus habiles dans ces exercices, nous nous y plaisons, et à cause de cela notre littérature diffère peut-être moins profondément de celle du moyen âge que la littérature du xvii^ et du xviii® siècle. Ou plutôt c'est comme si, sous le flot envahisseur des lettres antiques, un courant secret, une Aréthuse avait persisté, qui, longtemps refoulée et opprimée, a percé peu à peu les couches d'eau supérieures et s'y est mêlée....
Remarquez, je vous prie, que jamais depuis le mo3^en âge la littérature n'a été aussi dégagée qu'au-
jourd'hui de toute règle ni dans un plus superbe état d'anarchie. Nous sommes revenus à l'absolue liberté, comme avant la Renaissance. — Le réalisme, sien faveur à présent, est chose du moyen âge. — Le roman est aujourd'hui une bonne moitié de la littérature, comme au moyen âge. — Les épopées du moyen âge défrayent notre poésie et notre musique. — La poésie personnelle et lyrique, ressuscitée de nos jours, est chose du moyen âge plus que de la Renaissance et a été presque inconnue des deux derniers siècles ; Musset est plus proche de Villon que Boileau. — Le mysticisme, la préoccupation du surnaturel, l'espèce de sensualité triste dont sont pénétrés si curieusement, en plein âge scientifique, les livres de beaucoup de jeunes gens, ce sont encore choses du moyen âge ; Baudelaire est moins loin que Boileau de l'auteur du Mystère de Théophile. — Les hommes de la première moitié de ce siècle croyaient à une mission providentielle de la France dans le monde, comme les hommes du temps des croisades.
Or rien de tout cela, ou presque rien, entre la prise de Constantinople et la Révolution française...
Mais ces réflexions sont d'une généralité tellement démesurée qu'elles s'évanouissent à mesure que je les exprime. L'auteur delà Poésie au moyen âge les désavouerait certainement, car ce n'est ni de l'érudition, ni de l'histoire, ni même de la critique. Tout au plus est-ce de la critique impressionniste. Cela prouve, du moins, qu'il y a non seulement de quoi s'instruire, mais de quoi songer dans
le livre de M. Gaston Paris. J'y ai même trouvé de quoi divaguer agréablement — j'entends agréablement pour moi.
(Les Contemporains y 3" série.)
Spciété française d'Imprimerie et de Librairie.