‹ Pages choisiesChapitre 58 sur 82 · ORESTE, HÉROS ROMANTIQUE · texte numérisé non relu

ORESTE, HÉROS ROMANTIQUE

Oreste est encore autre chose qu'un possédé de l'amour, qui aime comme l'on hait. Autre chose aussi que l'amant ténébreux et mélancolique que l'on ren contre quelquefois dans les romans du xvii® siècle Il me paraît le premier des héros romantiques. C'est déjà Thomme fatal, qui se croit victime de la société et du sort, marqué pour un malheur spécial, et qui s'enorgueillit de cette prédestination et qui, en même temps, s'en autorise pour se mettre au-dessus des lois. C'est déjà le réfractaire, le révolté aux déclamations frénétiques. Notez que Racine a pris Oreste

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avant le temps où il venge sur sa mère le meurtre de son père. Ce n'est pas encore l'homme poursuivi par les Furies. Ses Furies ne sont qu'en lui-même : c'est sa passion, son orgueil, les sombres plaisirs du désespoir, le goût delà mort...

J'nl mendié la mort chez des peuples cruels Qui n'apaisaient leurs dieux que du sang des mortels. Ils m'ont fermé leur temple ; et ces peuples barbares De mon sang prodigué sont devenus avares.

Pylade lui dit, comme un ami de Werther dirait au héros de Gœthe :

Surtout je redoutais cette mélancolie

Où j'ai vu si longtemps votre âme ensevelie.

Orcslcdit, comme pourrait dire René :

Je me livre en aveugle au destin qui m'entraîne ;

et, comme pourrait dire Antony :

Mon innocence enfin commence à me peser. Je ne sais de tout temps quelle injuste puissance Laisse le crime en paix et poursuit l'innocence. De quelque part sur moi que je tourne les yeux, Je ne vois que malheurs qui condamnent les dieux

(La seule différence, c'est qu'Antony dirait : « qui condamnent la société ».)

Jusque dans la splendide déclamation par où commence l'accès de folie d'Oreste, jusque dans ces vers enragés, il y a à la fois une absurdité et une satisfaction de soi où les héros romantiques se reconnaîtraient. Une absurdité, ai-je dit : car ce malheur

insigne, unique, pour lequel Oreste maudit solennellement tous les dieux, c'est la vulgaire aventure d'avoir aimé sans être aimé ; et quant au crime d'avoir, par jalousie, laissé assassiner son rival (car le faible garçon n'a pas eu le courage de frapper luimême), en quoi rend-il Oreste si intéressant ? Mais on sent qu'Anton}^ et Didier parleraient comme lui, et s'enorgueilliraient de leur lâcheté comme d'une infortune sublime.

Oui, Oreste déjà porte en lui une tristesse soigneusementcultivée, une désespérance littéraire, une révolte vaniteuse, qui, cent cinquante ans après lui, éclateront dans la littérature romantique. Seulement, tandis que les romantiques crédules exalteront, sous le nom d'Antony ou de Trcnmor, ce tj^pc de fou et de dégénéré et le prendront pour un héros supérieur à l'humanité, Racine, quelque faiblesse secrète qu'il ait peut être pour lui, ne le considère que comme un malade et ne nous le donne en effet que pour un malheureux voué à la folie et qu'on emporte sur une civière après son accès :

Sauvons-le : nos efforts deviendraient impuissants S'il reprenait ici sa rage avec ses sens.

Bref, le romantisme intégral est quelquefois chez Racine : mais il 3^ est donné pour ce qu'il est : pour un cas morbide.

(Jean Racine.)

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