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RACINE, POÈTE DE L'AMOUR

Racine, chrétien soumis, est un peintre et un psychologue sans peur. Et c'est fort heureux. Je Taime mieux ainsi qu'esprit fort et peintre timide (comme Voltaire, si vous voulez). Sa conception du péché ne l'empêche pas de nous montrer des pécheresses, — sans d'ailleurs les qualifier. Sa foi ne l'empêche pas de nous montrer un révolté comme Oreste ou un sceptique comme Acomat et, semblet-il, de s'y complaire. Les sentiments défendus ou même les hardiesses de pensée, il les exprime aussi librement que s'il n'était pas chrétien, et d'autant plus librement qu'il ne les prend pas à son compte. Et qui sait s'il ne jouit pas secrètement de pouvoir, sans se compromettre, traduire les âmes criminelles ou les intelligences perverses ?

Le théâtre du plus chrétien des siècles, et surtout le théâtre de Racine^ n'est chrétien que fort indirectement, et de la façon que j'ai déjà indiquée. Et je ne doute plus — comme j'ai eu tort de le faire jadis — dti bienfait de la Renaissance, qui, en paganisant le drame dans sa forme sans toutefois le déchristia-

nîser dans son fonds intime, l'a, en somme, humanisé et élargi.

Ce que Racine, ainsi libéré par l'imitalion même de l'antiquité classique, se trouve avoir peint avec la vérité la plus complète, et j'ai dit pourquoi, — c'est l'amour. Mais, heureusement pour ceux qui devaient venir après lui, ce qu'il a peint de Tamour, — même de l'amour-maladie, — c'est sa faculté d'illusion, son aveuglement, sa cruauté, ses souffrances, ses fureurs, enfin son mécanisme psychologique, mais non pas, du moins directement, sa sensualité. Et c'est là-dessus au contraire, c'est sur les troubles des sens qu'ont le plus insisté les comédies amoureuses du XIX® siècle. Elles se sont rejetées sur les femmes pendant la faute ou après la faute, ou sur lesfemmes subissant leur passé sensuel, ou sur les dames aux camélias de tout rang, ou sur le bagne du « collage», — et aussi sur des thèses juridiques ou sociales touchant l'amour, le mariage, l'adultère, le divorce, etc.. Mais les variétés essentielles de l'amour, depuis le plus pur et le plus sain jusqu'au plus criminel et au plus morbide, sont dans les tragédies de Racine, peintes, on peut le croire, une fois pour toutes.

... Racine est bien le poète de l'amour. En mettant sur la scène l'amour-passion, il commence une littérature. Nous sommes loin de l'amour galant, de l'amour chevaleresque et platonique. Même l'amour dcChimène, même l'amour de Pauline, ce n'était pas cela encore : il avait des allures trop héroïques et viriles, ou il cédait trop vite au devoir. Sauf chez Gamille(qui d'ailleurs esttout d'une pièce, n'est point

assez femme), nulle part avant Racine nous ne voyons l'amour-fureur, l'amour-passion, l'amour-maladie, qui pousse fatalement ses victimes au meurtre et au suicide, et cela au travers d'un flux et d'un reflux de pensées contraires, par des alternatives d'espoir, de crainte, de colère, et des raffinements douloureux de sensibilité, des ironies, des clairvoyances soudaines, puis des abandons furieux à la passion fatale, un art merveilleux à se faire souffrir, des sentiments de la dernière violence s'cxprimant dans un langage d'une simplicité et d'une harmonie exquises — au point qu'on ne sait si l'on a peur de ces femmes ou si on les adore, et qu'on voudrait mourir avec elles et pour elles.

(Jean Racine. — Les Contemporains, 2^ série )

Calmanu-Lévj'. — Société française d'Imprimerie et de Librairie.

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