LA VERITE AU THEATRE
On parle beaucoup, depuis quelques années, de ramener le théâtre à la vérité. Au fait, je crois bien qu'on a parlé de cela dans tous les temps. Corneille, Molière, Racine, Marivaux, Voltaire, Diderot, Beaumarchais ont eu successivement la prétention de « faire plus vrai » qu'on n'avait fait avant eux Et qui sait si Scribe lui-même n'avait pas cette prétention ?
Rien n'est plus louable. Mais, au théâtre comme ailleurs, plus qu'ailleurs, on peut se poser la question du plus mal famé des dilettantes, c'est Pilate que je veux dire : « Qu'est ce que la vérité ? » On en peut tout au moins distinguer de deux sortes, et qui me paraissent d'une importance tout à fait inégale.
Il y en a une à laquelle je ne tiens pas beaucoup. Pourquoi f Parce que, quoi qu'on fasse, elle sera toujours approximative et incomplète, et qu'il en faut prendre son parti. C'est la vérité des détails extérieurs, du dialogue, du vocabulaire, de la mise en scène. J'admets, pour ma part, le plus aisément du
monde la convention du style, celle des tirades, celle des dialogues symétriques, celle des monologues, celle des confidents, celle des entrées et des sorties artificielles ; j'admets la convention par laquelle on resserre en ^une demi-heure des événements matériels ou des évolutions de sentiments qui, dans la réalité, exigeraient des jours, des semaines, des mois ; j'admets même, dans la plupart des cas, la convention du dénouement optimiste, carie plus souvent le dénouement importe peu et n'est guère qu'un point final...
Mais il y a une autre vérité à laquelle nous devons tenir infiniment. C'est la vérité des caractères et des passions, celle qui se fait tout autant reconnaître dans les tragédies de Sophocle ou de Racine et dans les comédies de Molière que dans les meilleurs ouvrages de Dumas fils, de Meilhac ou d'Henry Becque.
Et cette vérité-là, la seule essentielle, on y peut manquer de deux façons.
D'abord, d'une façon directe et toute grossière, en nous présentant des personnages qui évidemment ne sont pas vrais. Tels sont le plus grand nombre des personnages de Scribe et de ses disciples; telles sont plusieurs des figures du théâtre romantique ; tels sont les amoureux héroïques, les beaux avocats et les beaux ingénieurs, les nobles demoiselles, les femmes fatales, les ingénues, les hommes du monde et les vieux soldats de quelques-uns des drames qui ont, dans ces derniers temps, fait le plus de plaisir au public innocent.
L'autre façon de trahir la vérité des sentiments est
plus détournée et plus malaisée à surprendre. Quelquefois, l'auteur dramatique, tout en nous montrant des personnages qui peuvent être assez vrais pris en eux-mêmes, prétend nous rendre sympathiques des créatures d'une bonté fort douteuse, ou exciter notre indignation contre des êtres si pareils à nous que nous leur devons un peu d'indulgence. En d'autres termes, il se trompe ou cherche à nous tromper, non point dans la peinture de ces personnages, mais dans le jugement moral qu'il porte sur eux et qu'il voudrait nous imposer. Ce ne sont point les figures qui sont fausses ou conventionnelles, c'est l'impression que le peintre en a reçue, le regard dont il les considère, l'opinion qu'il a d'elles et qu'il exprime ou laisse deviner dans le courant de son ouvrage. Presque toujours celte mauvaise appréciation des masques sortis de sa main s'explique, chez l'auteur, par les lacunes, les sophisiuesou les incertitudes de sa propre moralité; tantôt par ce rigorisme théâtral si fréquent chez les boulevardiers, tantôt, au contraire, par une veulerie sentimentale et romanesque ; enfin, par une complaisance secrète pour les goûts de la foule, parun peu de snobisme et, quelquefois, d'hypocrisie.
Je me suis toujours tenu en garde contre ces trahisons, volontaires ou non, contre ces faiblesses ou ces insincérités de jugement, et peut-être même ai-je apporté dans ma défiance quelque injuste excès.
(Impressions de Théâtre^ 5^ série.)