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LA VRAISEMBLANCE

A part certaines règles très simples, d'une régularité mathématique, et qui constituent ce qu'on peut appeler le mécanisme des passions de l'amour (le théâtre de Racine nous montre ce mécanisme très au complet), il est bien difficile, en ces matières de psychologie, de dire ce qui est vraisemblable. C'est difficile pour nous, bonnes gens de nature tempérée, qui au surplus nous surveillons de près, qui avons de longues habitudes de modération et de sagesse, et qui sommes devenus tout à fait impropres aux passions tragiques, à celles qui font qu'on meurt ou qu'on tue. Et c'est difficile aussi pour les profanes, même pour ceux qui sont de complexion plus chaude, mais qui ne font point profession d'observer les divers comportements des hommes et qui, s'ils essayaient, verraient encore moins clair que nous, même dans les cas les plus semblables aux leurs. Bref, le psychologue va toujours un peu au hasard, et comme au petit bonheur de l'induction.

Ce qui est vrai, dans la description de ces arcanes de l'âme, c'est ce qui nous affecte comme nous désirions d'être affectés, et, en somme, ce que nous voulons qui soit vrai...

(Impressions de Théâtre, 5® série.)

... Il y a des théoriciens qui disent : t Ces invraisemblances, même ces impossibilités morales que

VOUS qualifiez d'absurdités, nous les décorons, nous, du beau nom de postulats. Un postulat dramatique a le droit d'être idiot. C'est une convention. Le théâtre a pour objet, non de reproduire le vrai, mais de faire paraître vrai ce qu'il nous montre, et cela, dans le moment seul de la représentation. La grande scène du quatrième acte de Fredégonde (1) est éminemment tragique. Nous avons tous frémi en l'écoutant. Le fondement en est ruineux, d'accord : qu'est-ce que cela fait, si nous ne nous en apercevons qu'après ? »

Le malheur, c'est que je m'en suis aperçu pendant. Et à cause de cela, je n'ai pas pu frémir. Or, si nous reconnaissons au théâtre le droit d'être aussi inepte qu'ilvoudradans son fond, pourvu qu'il nous divertisse ou nous remue (ce qui n'est peut-être pas s'en former une bien fière idée), au moins faut-il qu il nous remue en effet ou nous divertisse. Mais au reste, on oublie de faire deux distinctions bien nécessaires.

Toutes conventions ne sont pas bonnes pour tous les genres. Celle dont il est question ici et qui peut se formuler en ces termes : « Les absurdités ne comptent pas si elles sont la condition d'un effet dramatique », est affaire aux genres dont tout l'intérêt est dans les combinaisons de faits, c'est-à-dire au vaudeville et au mélodrame, ces deux frères siamois, qui ne diffèrent que par l'humeur. M. Sarcey a écrit un jour, à propos de la Tour de Nesle : « La scène est superbe ; absurde si l'on veut, parce qu'elle

(1) Il s'agit d'une pièce jouée au Français. - a. f.

est d'une invraisemblance monstrueuse ; mais superbe 1 » A la bonne heure : il ne s'agit que de la Tour de Nesle. Et je ne demanderai pas non plus à l'Hôtel du Libre-Echange la vraisemblance des faits, ni une exacte vérité morale. — Mais la tolérance que j'accorde sans peine au vaudeville et au mélodrame populaire, il faut bien que je la refuse à la comédie de mœurs ou d'analyse, au drame historique et à la tragédie, c'est-à-dire aux genres dont le principal objet avoué est justement la peinture des sentiments et des passions, peinture dont la vérité a pour corollaire un certain degré de vraisemblance dans les événements.

Là encore, cependant, il convient de distinguer. Sur la vraisemblance des faits, il est permis d'être accommodant, le hasard jouant, après tout, un assez grand rôle dans les choses humaines. (Il n'y a guère que Racine qui ait su presque se passer du hasard.) Mais la vérité morale, c'est autre chose: nous devons y tenir dans la comédie et le drame sérieux, ou, pour m'exprimer plus modestement, je sens que j'y tiens beaucoup, et ce n'est pas ma faute. Je l'entends d'ailleurs le plus largement que je puis, et je ne règle point Tâme humaine au compas : mais enfin il est telles violations de cette vérité qui sautent à tous les yeux. . .

{Impressions de Théâtre, 5^ série.)

Société française d'Imprimerie et de Librairie.

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