LA « FEROCITE
Elle appartient (1) à une variété de comédies dont le type accompli, et probablement insurpassable, est la Parisienne, d'Henri Becque : celles où le ménage à trois régulièrement et fortement constitué, qui est dans beaucoup d'autres pièces le point d'arrivée, est pris pour point de départ, et où, par suite, les
(1) Il s'agit d'une pièce du Théâtre- Libre. — a. f.
sentiments bons ou mauvais, les préjugés, les façons d'être habituels à la femme et au mari sont attribués à la femme et à l'amant. Vous devinez sans peine l'effet de cette transposition, et quelle espèce de comique froid, sec, pinçant, peut en résulter.
Ce comique-là, si on en voulait découvrir les origines, on devrait peut-être le chercher dans la Petite Marquise, où il est accompagné, fort heureusement, de beaucoup de grâce et de fantaisie. Je m'arrête à la Petite Marquise par nonchalance, car, si on faisait l'effort de remonter un peu plus haut, c'est dans les romans de Voltaire, et particulièrement dans Candide, qu'on verrait les plus parfaits exemplaires de cette reproduction ironique des pires inconsciences morales. Et je n'ai pas besoin de rappeler que cela se rencontre aussi chez Molière. Ainsi le Sans dot ! le Je verrais mourir fille, enfants, mère et femme, etc. Seulement Molière accroche cela au passage ; il n'en vit pas.
Ce comique est fort à la mode parmi les jeunes littérateurs. Sa sécheresse fleurit abondamment (si j'ose hasarder ce rapprochement de mots) sur les planches cruelles du Théâtre-Libre. M. Georges Ancey, notamment, est du premier coup passé maître en ce genre. Ce comique nihiliste, qui consiste presque tout entier dans l'observation des déviations de la moralité, et qui nous rappelle avec complaisance qu'il y a presque autant de morales que d'individus, est bien, en effet, celui qui convient à une génération de « struggleforlifeurs » et de dilettantes. C'est d'ailleurs comme une gourme que jettent nos jeunes gens, la gourme d'un pessimisme facile, — si
facile, en vérité, et qui est en train de devenir si banal qu'il faudra bientôt le laisser auxiapins et aux commis voyageurs.
Ce comique, qui passe pour « fort » et dont on se sait bon gré, cette amertune de chic, je n'en dis point de mal, et ils me plaisent même assez. Je crois pourtant remarquer que ces mots où la vilenie des âmes se trahit sans se connaître elle-même, où l'égoïsme le plus affreux parle naïvement le langage du devoir, où le vice même a les dehors et la sécurité delà vertu et se laisse prendre à sa propre décence, je remarque que ces fameux « mots de nature » sont d'une invention relativement aisée. Ils peuvent se découvrir par induction, se fabriquer mécaniquement et sans qu'il soit nécessaire pour cela d'avoir observé la vie de très près, puisqu'il s'agit d'exprimer toujours la même contradiction entre l'immoralité réelle des personnages et l'opinion qu'ils ont d'eux-mêmes. Cela devient donc assez rapidement une manière d'exercice de rhétorique. Et ainsi ce qui, au premier abord, paraît d'une psychologie profonde (car en ces matières il est entendu, n'est-ce pas ? que ce qui est féroce est profond) comporte, au contraire, une certaine insuffisance d'observation, ou du moins s'en accommode le mieux du monde.
Et c'est pourquoi ces personnages, qui, au commencement, paraissaient si vrais parce qu'ils étaient ignobles avec candeur, à force d'être immuablement ignobles et candides, et toujours dans la même mesure et toujours de la même façon, ne tardent pas à devenir purement artificiels et semblables à des automates. On leur met dans la bouche si continuement,
sans un répit, sans une distraction, tant de mots de nature qu'ils ne sont plus du tout naturels. Eh ! maître Guérin aussi, pour ne prendre qu'un exemple parmi les maîtres, est souvent, en morale, un inconscient. Mais il ne l'est pas à chaque minute, il se repose quelquefois de dire des « mots de nature ^). Puis, ses hypocrisies et ses sophismes sont plausibles ; on comprend qu'il en soit réellement dupe. Du moins, il a des inquiétudes, il se donne quelquefois de la peine pour se tromper lui-même. Mais les personnages que nous façonnent ces jeunes gens ont tant de suite et tant de sécurité dans leur monstrueuse innocence qu'ils ont l'air de le faire exprès, de soutenir une gageure. Ils sont visiblement soufflés par les auteurs. Ils sont trop logiquement construits pour être vrais. C'est parce que les personnages de Molière semblent illogiques çà et là, c'est parce qu'ils offrent un tout petit peu d'obscurité par quelque endroit, qu'ils sont vivants... Mais, pour dresser sur les planches des figuresqui, quoique simplifiées, aient gardé un peu de ce que la vie a d'ondoyant et de divers, c'est la vie qu'il faut regarder ; il ne faut pas trop lire et, en tout cas, il ne suffit pas d'avoir lu beaucoup de romans naturalistes ni d'être imprégné d'un pessimisme livresque ou d'un schopenhauerisme d'atelier...
(Impressions de théâtre^ 5® série.)
Société française d'Imprimerie et de Librairie.