SCIENCE ET POESIE
Sully-Prudhorame s'écrie dans son enthousiasme candide :
Le ciel a fait l'aveu de son mensonge ancien. Et, depuis qu'on a rais ses piliers à l'épreuve, Il apparaît plus stable affranchi de soutien, Et l'univers entier vêt une beauté neuve.
Je l'ai cru autrefois, et je n'en suis plus si sûr. Nous avons sur le monde des notions que les anciens n'avaient pas ; mais notre puissance d'imaginer n'est pas plus grande que la leur. Nous connaissons maintenant que le soleil est à tant de mille lieues, qu'il y a des étoiles à des millions de lieues de la terre, etc. : mais le voyons-nous ? nous le figurons-nous ? Non. Eh bien ! alors, en quoi ce ciel est-il plus beau que celui des anciens hommes ? Nous le savons plus grand qu'ils ne le savaient : nous ne l'imaginons pas plus grand qu'ils ne l'imaginaient. Or, la poésie n'est qu'imagination et sentiment. Trop de science la tue. Un dieu personnel qui saurait tout et pour qui l'univers serait parfaitement clair n'en jouiraitque comme d'une machine bien agencée ; il savourerait des rapports de nombre : il n'aurait qu'un plaisir de mathématicien : il ne rêverait jamais. Un dieu omniscient ignorerait par là même la poésie. Vraiment il est fort heureux pour nous que le monde soit inintelligible : nous en faisons ce que nous voulons.
(Les Contemporains^ 3^ série.)