AUX FOLIES-BERGERE
Puisque les hommes me font des loisirs cette semaine, je vous parlerai donc de nos sœurs les bêtes, comme disait saint François d'Assise.
Le jeune pître Boney, des Folies-Bergère, est certainement l'éléphant le plus sympathique qu'il m'ait été donné de voir dans ma carrière déjà longue d'amateur des spectacles de cirque. C'est un enfant : il n'a guère que la taille d'un très gros bœuf. Mais quel heureux naturel et quelle vive intelligence î Toute sa physionomie respire lagentillesse, la malice sans fiel. Un petit chapeau de clown est fixé au sommet de son front semblable à un roc poli par le flot. Une vaste blouse de clown, bariolée de couleurs éclatantes, Tenveloppe jusqu'à mi-corps. L'éléphant Boney est visiblement heureux de ce déguisement. Il se sent comique. Le plaisir d'être regardé pétille dans ses petits yeux.
Il sait faire une foule de choses, le jeune éléphant Boney. Non seulement ce n'est qu'un jeu pour lui de tenir avec sa trompe la queue d'un de ses deux confrères, dans les « monômes » harmonieux où les trois intéressants pachydermes de M. Lockhart rivalisent avec les élèves de l'Ecole polytechnique ; non
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seulement, dans les « tableaux vivants », tantôt dressé sur ses pieds de derrière et pyramidant de la trompe, tantôt faisant l'arbre fourchu et pyramidant de la queue, il joue supérieurement son rôle et couronne les « groupes sympathiques » comme une première danseuse dans une apothéose de féerie ; mais encore Boneysait faire avec son maître des parties de balançoire-bascule, et, plus lourd que lui, rétablir l'équilibre en se rapprochant du centre de la planche. Boney sait aller en vélocipède et diriger la machine avec sa trompe. Boney sait tourner la manivelle d'un orgue de Barbarie, et, enmême temps, jouer des cymbales et de la grosse caisse, — le tout en mesure. Et enfin Boney sait faire des farces aux garçons de restaurant. Assis sur son derrière, le ventre à table, la serviette sous le menton, Bone}' appelle le garçon par un barrissement impérieux et bref. Le garçon accourt et met la nappe. A peine a-t-il le dos tourné, Boney saisit la nappe et la passe à un second éléphant, qui la passe à un troisième. Boney appelle de nouveau : étonnement du garçon, puis même manège que ci-dessus. Après la nappe, c'est une assiette que Boney escamote. Il demande alors l'addition et la paye gravement avec une pièce de cent sous qu'il va chercher au fond d'une poche pratiquée dans sa serviette. Ce jeune éléphant est, si Grosclaude me permet de m'exprimer ainsi, un remarquable éléfantaisiste.
Il a vraiment l'air de savoir ce qu'il fait et de s'en amuser le premier. Hector Crémieux m'a communiqué à ce propos une impression tout à fait digne
d^être retenue. « Quand j'étais enfant, m'a dit l'auteur d'Orp/zée aux enfers, avoir les éléphants si gros, avec des yeux si petits et une enveloppe si vaste et comme flottante, je m'imaginais que quelqu'un était caché dans leur peau et faisait ses farces sous cet abri, comme un bouffon sous un domino démesuré. » Cette vision m'a beaucoup frappé par sa justesse. Il y a, en effet, dans les contours de l'éléphant, surtout vu de derrière, dans l'ampleur informe de ses flancs et de ses pieds, quelque chose qui rappelle le flottant des braies et des fonds de culottes des clowns. On dirait qu'un tout petit génie espiègle nous regarde par les yeux des éléphants et habite leurs grands corps plissés, comme un moineau qui habiterait un sac; et le contraste est impaj^able de la finesse de cette âme alerte avec l'énormité du vêtement où elle est empêtrée.
Je vous ai dit que Boney et ses deux compagnons étaient excessivement gais. Du moins ils en ont tout l'air. J'ai pourtant failli revenir de cette impression en songeant à leurs frères libres, à ceux qui parcourent les grandes plaines et les grandes forêts de l'Inde, à ceux qui, comme les éléphants romantiques de Chateaubriand, peuvent faire leur prière du matin sous le ciel infini et encenser avec leurs trompes le soleil levant. Je me disais qu'il devait être bien désagréable pour de si grosses bêtes d'être enfermées dans nos petites écuries et de ne pouvoir même pas se promener sur le boulevard.
Mais non : en y réfléchissant davantage, j'ai compris que leur sort était, malgré tout, digne d'envie.
Si l'on en excepte les fauves, et aussi ceux des animaux domestiques que nous obligeons à travailler avec excès, il me semble que les bêtes les plus heureuses moralement sont celles qui vivent le plus avec l'homme, qui ont pénétré le plus avant dans son intimité. (J'ajoute encore, pour les mauvais plaisants, que je ne parle point des insectes.) Ces bêtes honorées de notre amitié sont, dis-je, les plus heureuses, parce qu'elles ont trouvé, pour leur part, le but de la vie, un but supérieur à elles-mêmes et au delà duquel elles ne peuvent évidemment rien rêver.
Notre malheur, à nous, c'est que nous sommes la plus parfaite des races qui habitent la planète. Nous ne pouvons donc vivre pour quelque chose qui soit au-dessus de nous, et nous ne pouvons nous dévouer qu'à nos propres songes. De là notre inapaisable inquiétude. Mais, s'il y avait sur la terre une autre espèce vivante qui nous fût aussi supérieure que nous le sommes aux bons chiens ou aux bons éléphants, quelle sécurité et quelle joie ! Nous rapprocher de cette espèce, lui obéir, la servir, l'aimer, essayer de la comprendre, tel serait pour nous le but évident de l'existence ; nous ne concevrions point déplus grand bonheur, de plus haute dignité, et n'aurions même pas l'idée de rien chercher par delà.
Or, tel est justement l'état d'esprit des bonnes bêtes qui vivent avec nous. Quoi de plus touchant que leur soumission, leur confiance, leur bonne volonté, leur eôort de tous les instants pour se hausser jusqu'à nous et pour vivre, autant qu'elles
le peuvent, de notre vie ? Et comme elles savent aimer 1 L'amoureux bipède le plus passionné n'arrivera jamais à l'absolu d'amour de tel caniche pour son maître, ni à la plénitude de « possession » de tel griffon par sa maîtresse.
{Impressions de Théâtre, 10^ série.)
Société française d'Imprimerie et de Librairie.
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