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LA REFORME

Je considère, je l'avoue, que la Réforme religieuse du seizième siècle, regardée par d'autres comme un des beaux moments du Progrès humain, a été un très grand malheur pour l'Europe et particulièrement pour la France, à qui elle valut trente années de guerre civile et, même après FEdit de Nantes, la déchirure, à jamais, de son unité religieuse et, par conséquent, morale.

Et la Réforme n'était point nécessaire. J'entends qu'elle n'était point justifiée en raison.

Un de mes amis me propose ces réflexions :

« Cherbuliez, esprit vraiment libre, quoique prolestant, l'a dit dans un de ses livres (1) : TEglise était devenue pour les peuples une vieille maison hospitalière et commode -, les savants et les philosophes commençaient à s'en arranger ; le dogme luimême s'assouplissait. Ce mouvement débonnaire aurait continué. Sans doute, ily avait des abus: simonie, vente d indulgences (comme il y a, dans les gouvernements laïques, des Panamas et des trafics de décorations). Mais un bon pape aurait suffi à redresser ces incorrections regrettables. En se soulevant, non contre ces abus, mais contre l'Eglise même; le moine

(!) Le Prince Vitdîi.

Luther et le prêtre Calvin, hommes affreux, nous ont donné leur triste Réforme, laquelle nous a valu l'ordre des Jésuites, le rétrécissement du dogme, et, pendant longtemps, une intolérance catholique égale à celle des réformés. C'est bien fâcheux. Sans cela il y aurait encore une « chrétienté » ; toute l'Europe aurait aujourd'hui une même religion simplement traditionnelle et rituelle, qui pourrait être délicieuse. »

Et je ne prends à mon compte qu'une partie de ces propos.

La plus grande gloire de Bossuet, à mon sens, c'est de n'avoir pu prendre son parti de ce déchirement de la France et de la chrétienté. Cela, non seulement parce que, évêque catholique^ il savait qu'il tenait la vérité : mais encore c'est un si grand bien pour un peuple que l'unanimité religieuse, qui entraîne l'unité de l'éducation et des mœurs, et par là double les forces de la communauté, et même la rend plus heureuse par la paix de l'esprit !

... Si les catholiques avaient employé à faire connaître les crimes des protestants, la moitié de l'acharnement que ceux-ci ont mis à dénoncer les crimes des catholiques, à les flétrir, à s'en indigner tous les jours que Dieu fait, et à s'en venger indéfiniment (et encore hier et encore aujourd'hui ) , on verrait qu'à tout le moins l' Eglise romaine et l'autre sont à deux de jeu ; et peut-être que les huguenots nous laisseraient un peu plus tranquilles.

Tout ce qu'on pourrait leur opposer 1 Nous avons, nous, pour aïeules directes, les âmes infiniment saintes des premiers apôtres, des pre-

mièi'es vierges, des premiers martyrs. Mais il ne faudrait pourtant pas l'oublier, il n'y a absolument rien de vénérable dans les origines et dans les développements de la Réforme. Presque tous ses héros ont leur tare. Calvin est un homme sinistre. Et que ne pourrait-on pas dire des horribles princes allemands qui ne virent dans cette prétendue révolte de la conscience qu'une occasion de voler les biens ecclésiastiques ? Et l'épouvantable Henri VIII ! et les longues persécutions anglaises ! Et, en France même, toutes les Saint-Barthélémy protestantes qui, dans le Midi surtout, ont précédé ou suivi la Saint-Barthélémy catholique ! Ils ont détruit chez nous des milliers d'églises. Non, vraiment, l'histoire de la Réforme n'est point belle. Il a pu y avoir, parmi les premiers réformés, des consciences sincères et tourmentées ; mais que le nombre en a du être petit I II y a ceci de fâcheux, que l'intérêt personnel de tous les promoteurs fut presque toujours du même côté que leur nouvelle foi. Alors on juge mal du degré de leur héroïsme. Nous sommes ici très loin des premiers chrétiens. Pour qui n'est pas dupe des mots, pour qui a le goût devoir les choses comme elles sont, il est clair que, dans les masses, les conversions au protestantisme ne se sont pas faites, n'ont pas pu se faire à la suite d'un drame intérieur, ni pour l'amour de la liberté d'examen, ni en vertu de critiques et de discussions théologiques, dans lesquelles le commun des hommes est même incapable d'entrer, — mais tout simplement par intérêt, ou par esprit d'imitation, ou sous la pression des pouvoirs. Ce sont si

peu des drames et des luttes de conscience que, tandis que les premiers chrétiens ont fini par triompher de l'Empire malgré les pouvoirs publics et la force matérielle, la Réforme Ta emporté dans tous les pays où elle avait pour elle le gouvernement, et a été vaincue dans ceux où elle Favait contre elle. Et enfin il faut toujours se souvenir que les trois hommes les plus intelligents (je crois) du seizième siècle, Erasme, Rabelais et Montaigne, non seulement ne se sont point ralliés aux Réformés, mais n'ont eu pour eux que peu de sympathie.

Parlons après cela de 1' « intolérance » de Fénelon. (Quel mot emploiera-t-on pour Calvin ou Henri VIII?) Elle consiste en ceci, que Fénelon souffrait, comme Français et comme prêtre, de la grande déchirure, et qu'il fut un homme de son temps, plus doux seulement que la plupart.

Il faudrait voir d'ailleurs de quelle espèce est l'intolérance de l'ancien régime. Même sous des apparences religieuses, elle est toujours essentiellement politique. L'ancien régime est tolérant pour ce qu'on appelait les libertins. Le mot de Louis XIV : « Mais c'est un janséniste. — Lui, Sire ? il ne croit même pas en Dieu. — Ah ! j'aime mieux cela », n'est pas seulement une amusante boutade, c'est un système. Personne n'est forcé ni de croire ni d'aller à la messe. On laisse les incroyants en paix, pourvu qu'ils ne le soient pas publiquement, qu'ils ne proclament pas leur incroj^ance. Encore leur souffre-t-on beaucoup de choses dans les livres, pourvu qu'ils usent de quel-

ques précautions faciles. Vous verrez dans BuSvSy, dans Tallemant, dans Saint-Simon, même dans ^/[me (jg Sévigné, que, socialement, on admet les « libertins » ou « esprits forts », et qu'ils ont d'ailleurs été toujours très nombreux, et même autour du roi, du moins jusqu'à son mariage avec M™^ de Maintenon. Sous ce régime de réelle tolérance ont pu vivre fort paisiblement des hommes comme Gabriel Naudé, Guy Patin, Gassendi, Des Yveteaux, Dernier, Molière, etc.. . et des milliers qu'on ne connaît pas. Et remarquez que les sermonnaires et Bossuet lui-même, lorsqu'ils combattent les libertins, le font certes avec douleur et avec indignation, mais sans un mot qui implique jamais l'ombre d'un appel à la législation publique. On plaint les incroyants, on attend, on espère leur retour à Dieu : on ne les persécute point quand ils sont suffisamment discrets. On ne leur demande que de mourir décemment et selon les rites, et c'est ce qui arrive presque toujours. On les épargne parce qu'on peut les considérer, quant aux choses de la religion, comme des gens qui, pour un temps, s'abstiennent.

Mais les hérétiques, c'est autre chose. Les hérétiques ne s'abstiennent pas. Les incroyants ne choisissent point entre les dogmes : les hérétiques choisissent. Us installent, en somme, religion contre religion. Etre hérétique, c'estdonc rompre publiquement et orgueilleusement l'unité religieuse, qui est un bien si indispensable ; être libertin, ce n'est point la rompre, c'est s'en retirer silencieusement et provisoirement, voilà tout.

Et alors on comprend aisément les sentiments d'un

prêtre de ce temps-là, Français et sujet du roi de France, à Tégard des hérétiques. II peut se contenter de plaindre un athée prudent et modeste et qui ne menace pas l'unité de la foi, puisqu'il ne croit rien . Mais Thérétique, Thorame qui croit autre choset voilà l'ennemi. On conçoit, devant cela, la douleur d'un bon prêtre et d'un bon sujet du roi, et son irritation contre une erreur qui lui semble si funeste — et si absurde : car, songe-t-il, du moment que les protestants continuent de croire à la révélation, qu'est-ce que cela peut bien leur faire de croire au reste, c'est à-dire à cette révélation interprétée par une autorité de quinze siècles ? C'est donc qu'ils y mettent de la malice ? Et Ton sait au surplus que, de la dissidence religieuse à la dissidence politique et aux relations suspectes avec les coreligionnaires de l'étranger, il n'y a qu'un pas.

Et voilà pourquoi l'ancien régime, assez clément aux esprits forts, le fut moins aux protestants, et

même aux jansénistes.

(Fénelon.)

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