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LA COLONISATION

Le petit livre dont je veuxvous parler est intitulé: Débuts d'un émigrant en Nouvelle-Calédonie, par Michel Villaz (1). Il se vend 75 centimes. Il est écrit sans art. Mais peut-être dépasse-t il en intérêt tous les romans de cette année, et les pièces de théâtre pareillement.

M. Villaz végétait à Paris, où il était comptable. Il part pour la Nouvelle-Calédonie avec 5,000 francs;

(1) Celle plaquette se vend aux bureaux du Comité Dupleix, 26, rue de Grammont, Paris.

il choisit une at concession » à 134 kilomètres de Nouméa et à 16 kilomètres de Foa, le plus proche village. Et puis, débrouille-toi ! M. Villaz s'est débrouillé. L'ancien rond-de-cuir s'est fait bûcheron, terrassier, maçon, charpentier, menuisier, éleveur, boulanger, jardinier, planteur. Il n'a eu recours que sobrement aux services des ouvriers européens ou canaques. Il s'est habitué vite au travail de la terre. Dès la fin de sa première année, il se tirait d'affaire, avec sa basse-cour, ses porcs, ses vaches, ses ruches, son potager; et il avait planté, pour commencer, 4,000 caféiers, qui rapporteront dans trois ans, et auxquels je souhaite de tout cœur un ciel propice. Et alors il s'est trouvé si bien qu'il a appelé auprès de lui son frère et ses deux nièces.

Or, M. Villaz a fidèlement noté sur un carnet, chaque jour, en quelques lignes, Femploi de sa journée, ses espoirs, ses succès, ses déceptions, ses joies, et la température, et la pluie, et les orages, et sa lutte contre le ciel et la terre, et contre les rats et les émouchets. Et, tous les quinze jours, en envoyant son carnet à son frère, il y ajoute quelques réflexions pratiques. — Tout cela, comme j'ai dit, sans aucun art, heureusement! Mais ce journal, dans son humilité, est du même intérêt humain que l'illustre Robiri' son Crusoé et rend, en sourdine, le même son moral.

Tout seul la plupart du temps, M. Villaz ne s'ennuie jamais. C'est, d'abord, qu'il vit en compagnie d'une idée, de « son » idée, qui est d'avoir 4,000 caféiers la première année, 10,000 la deuxième, et ainsi de suite. C'est aussi que, pour lui, chaque journée ressemble à une bataille. Il est content, parce qu'il

déploie sa force et sa volonté et qu'il « crée », et qu'il jouit de l'ouvrage de ses mains. Il a des mots très simplement significatifs de son état d'ame. « C'est toujours pour moi une nouvelle émotion quand je vois les résultats de mon travail. » — « Quel heureux changement dans mon existence I » — « Anniversaire de mon premier coup de pioche. Je ne puis me défendre d'un mouvement d'orgueil en voyant le travail accompli cette année. » — « Tu dois sourire d'une aussi grande satisfaction pour un si mince résultat ; mais vois-tu, ma concession, c'est ma création, c'est ma fatigue, ma peine, mon travail. »

Resté à Paris, ce petit employé eût pu, comme tant d'autres, se laisser duper par la rhétorique spécieuse et violente des journaux révolutionnaires. De Sarraméa, il voit les choses parisiennes, et notamment celles de la politique, comme elles sont. Ecoutez cette invective, d'une éloquence vulgaire, naïve et rude. L'argumentation n'en est pas à dédaigner, puisqu'elle s'appuie sur l'observation d'un fait, et que c'est donc de la politique expérimentale :

« Je lis lesjournaux avec beaucoup d'intérêt, quoique parfois ils soient pas mal écœurants. Ah ! si les Jaurès, consorts et C'^, au lieu de s'occuper des grèves et autres billevesées, mettaient leur talent et leur énergie au service de la cause coloniale, ils seraient beaucoup plus intéressants et rendraient de réels services à leur pays.

« D'ailleurs nous avons ici un exemple de ce fameux

collectivisme prêché par les Révérends Guesde et G'®, et qui doit, selon eux, ramener l'âge d'or et la satisfaction univervelle. Le Ganaque hors de sa case ne possède rien et possède tout. Les plantations se font en commun et appartiennent à tous. Mais si, en dehors du travail de la communauté, l'un d'eux fait une culture, tous les autres s'en emparent. S'il a élevé du bétail ou gagné de l'argent, il s'en voit dépouillé au profit de tous, surtout des fainéants.

« Le résultat est clair. En dehors de la communauté, même celui qui aurait envie de travailler ne fait rien. Pourquoi d'ailleurs, puisqu'il ne peut jouir de son travail personnel ?

« Si quelques-uns travaillent chez les colons, ils ont bien soin, avant de rentrer à la tribu, de se gorger de tafia et de victuailles, pour arriver à la tribu sans le sou, sachant qu'ils seraient immédiatement dépouillés.

« Et c'est à ce régime de sauvages que Ton voudrait astreindre des Français ! »

De si loin, enfin, ce brave homme aime mieux son pays : « Sarraméa, 10 décembre 1896. — J'ai lu les journaux relatant la réception de l'empereur et de l'impératrice de Russie. Quelle magnificence ! Paris s'est surpassé. Gette lecture m' a procuré de douces émotions ; à certains passages, les larmes m'en venaient aux yeux... Espérons que cette entente cordiale de deux grands peuples assurera la paix , etc. »

(Ai-je besoin d'ajouter que, s'il n'a eu qu'à se louer du gouverneur de la Nouvelle-Galédonie, M. Feillet, quia même eu la bonté d'écrire une pré-

face pour son petit livre, M. Villaz n'a pas lieu de penser beaucoup de bien des fonctionnaires coloniaux subalternes : « Ici le fonctionnaire est une plaie ; il y en a des tas, et tous se récrient si on leur procure la moindre besogne. » — Vous l'auriez deviné, n'est-ce pas ? )

Conclusion : la colonisation est tout à fait propre à parachever les honnêtes gens (je ne parle pas des fonctionnaires coloniaux, mais des explorateurs, des industriels et des colons).

Les conditions où elle nous place exigent et développent l'énergie et en font goûter le salutaire orgueil. On se « simplifie », on revient à la vie naturelle par le plus long, ce qui en est le meilleur chemin et ce qui empêche cette vie-là d'être « naturelle » à la façon de celle des sauvages. — On est maître chez soi ; on a l'existence la plus indépendante et la plus vraiment royale ; on a la joie de « commander » utilement et noblement. — On sent la vanité et l'absurdité de la plupart des conventions et usages de la société où l'on a vécu auparavant. On reconnaît le néant des plaisirs de Paris et même de ses gloires. On se sent supérieur aux plus brillants mondains, aux pluséminents vaudevillistes, et même à ces personnages singuliers que l'on désigne ordinairement du nom de députés, et que Georges Lecomte, dans son véridique roman, appelle « les Valets ». On juge sainement, à cette distance, les vaines et basses agitations de la politique. — Vi-

vant en contact avec des races inférieures, on conçoit des doutes sur la vérité de cette philosophie abstraite qui fut chère à la Révolution et à laquelle nous devons le suffrage universel : mais, si Ton n'a pas mauvais cœur, on traite d'autant mieux ces frères inachevés, noirs ou jaunes, et l'on s'aperçoit que les offices de fraternité et de bonté se peuvent exercer beaucoup plus efficacement envers des « inférieurs » publiquement reconnus tels, qu'envers les douteux « égaux » que crée chez nous la fiction de la loi.

(Opinions à répandre.)

Société française d'Imprimerie et de Librairie.

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