IMAGES D'EPINAL
J'en reçois une, qui est consacrée à Marchand. Une image d'Epinal comme il y en a peu. On me dit que les « légendes » en sont dues à la collaboration de deux académiciens. Elles ont en effet belle allure, et du rythme, et du « nombre » dans leur simplicité. Ecoutez celle-ci qui se termine par une antithèse charmante : « Après une expédition qui dure plus de trois ans et que les Anglais avaient déclarée impossible, il plante le premier le drapeau tricolore sur les bords du Nil à Fachoda, s'y établit
formidablement, — et y cultive des légumes et des fleurs. »
Ailleurs, c'est une note de bonne et saine sensibilité populaire : « Sorti brillamment de l'Ecole militaire de Saint-Maixent et nommé sous-lieutenant d'infanterie de marine, il vient embrasser son vieux père avant de s'embarquer. » — « Du fond des colonies, il épargne sur sa solde pour subvenir à l'éducation de ses jeunes frères. » — Et l'image représente, sous un palmier qui symbolise « les colonies » le lieutenant Marchand tendant une enveloppe cachetée à un planton.
L'artiste inconnu qui a dessiné les images s'est très heureusement appliqué. Ses bonshommes font des gestes clairs; ses paysages sont très suffisamment africains, et ses « foules » ont, ma foi, du mouvement. Et ces images sont tirées enhuit couleurs !
Ces cordiales enluminures ne sont pas séditieuses. Je ne vois pas sous quel prétexte nos tyrans pourraient les faire saisir. Sans doute on y voit Marchand « défiler en tête de l'armée de Paris, le 14 juillet, au milieu de l'amour de tout un peuple », et l'on y lit encore qu' « il est l'espoir de la France », ce qui est, après tout, une opinion innocente. Mais l'on n'y trouve même pas l'expression des doutes que d'affreux nationalistes ont pu concevoir, au moment de Fachoda, sur l'habileté et la clairvoyance de notre ministre des affaires étrangères, sinon sur sa fermeté et sur sa dignité. Sa conduite en cette occasion n'est rappelée qu'avec une discrétion extrême, sous cette forme détournée, correcte — et mystérieuse : « Les tristes nécessités de la politique... »
Ces images, où se déroule une vie héroïque, pure, harmonieuse, offrent une excellente leçon au peuple et aux petits enfants.
Ils y verront comment un enfant du peuple comme eux, le fils d'un menuisier, a pu rendre à son pays les plus éclatants services, être l'homme le plus populaire de France, et devenir lieutenant-colonel à trente-cinq ans ; et ils se diront : « Pourquoi pas moi aussi ? »
Ils y verront que ces grandes choses, Marchand les a accomplies sans doute parce qu'il avait de beaux dons intellectuels, mais plus encore, peut-être, parce qu'il avait des vertus : le courage, la ténacité, la patience, l'abnégation, l'énergie ensemble et la douceur. Or, s'il ne dépend pas d'eux d'avoir de grands talents, il ne tient qu'à eux d'avoir du courage et de la bonté ; et leur vraie valeur humaine, celle qui compte le plus, est absolument entre leurs mains. J'espère qu'ils feront cette réflexion, et qu'ils songeront : « Si je ne puis être le colonel Marchand, je puis être du moins un de ses soldats. »
Et, par bonheur, ces seize petits tableaux ingénieux et naïfs se sont point des tableaux de victoire brutale ni de mort. Marchand n'y apparaît pas comme un héros sanglant. Les crocodiles et l'infinité de la brousse, voilà ses ennemis. Son œuvre, c'a été d'augmenter, au profit de sa patrie, la connaissance que les hommes ont de leur planète. 11 nouait, autantqu'il pouvait, des relations amicales avec nos
frères attardés du continent afiicain. Une image le montre dirigeant les travaux de jardinage de ses compagnons noirs. Une autre le fait fraternellement asseoir aux côtés du digne empereur Ménélick. Il a bien mérité de ses Soudanais en les disciplinant et en faisant d'eux de si bons soldats : l'état moral où il les a élevés est évidemment fort supérieur à leur premier état. Aussi Tadoraient-ils.. . Ce Marchand est un chef, un conducteur. Il a l'imperturbable volonté et les grands yeux calmes d'un prophète d'Orient, d'un mahdi, avec une âme française, toute de générosité... Quel contraste entre l'expédition de Marchand et la guerre des Anglais au Transvaal !
Et quel contraste aussi entre la vie d'un Marchand et celle d'un de nos politiciens ! Encore une idée qu'il conviendrait d'enfoncer dans l'esprit du peuple et des petits enfants. Je crois qu'une autre image d'Epinal n'y serait pas inutile.
Ce serait l'histoire d'un homme politique sous la troisième République, l'histoire du« député Leveau », si vous voulez. Je la vois d'ici, cetteinstructive image. Elle serait représentative et symbolique ; et, pour cela, nous ne craindrions pas d'y mettre — sur un fond de vérité trop certaine, — un peu d'utile exagération. Et les légendes, de ton populaire, pourraient être telles, ou à peu près :
— Elevé dans un séminaire, zélateur des Enfants de Marie, il montre une piété intolérante et étroite et trompe ses maîtres par son hypocrisie précoce. • —
Etudiant à Paris, il dépense en grossières orgies l'argent péniblement économisé par ses parents. — Il séduit une jeune ouvrière qu'il abandonne avec son enfant. — Il entre dans la franc-maçonnerie. — Il se fait nommer député grâce à l'appui des francsmaçons et en promettant à ses électeurs plus de beurre que de pain. — Il épouse, pour son argent, la fille d'un tenancier de bal public. — Il empêche des grévistes d'entrer en accommodement avec leur patron, et, quand les ouvriers meurent de faim, il se retire devant les gendarmes. — Il mène une vie luxueuse, et il est, dans sa maison, le plus impérieux et le plus dur des maîtres. — Il dénonce et fait destituer les fonctionnaires de son arrondissement qui ne pensent pas comme lui, et les remplace par ses agents électoraux. — Il reçoit de l'argent dans l'affaire du Panama. — Il reçoit de l'argent dans l'affaire des chemins de fer du Sud. — Il reçoit de l'argent dans l'affaire Dreyfus. — Après avoir dansé le pas du maître au-dessus du cadavre d'Hiram, il prépare, dans le mystère des loges, l'hypocrite « loi de scolarité ». — Il fait décorer, en échange de ses factures acquittées, le couturier de sa femme. — Il vote avec une lâcheté obstinée tous les ordres du jour de confiance en faveur du scandaleux ministère Waldeck- Millerand-Galliffet. — Nommé sénateur, il commet le crime de forfaiture en se déclarant compétent dans le procès des faux complots. — Il se dispense d'assister aux séances, mais il vote le maximum de la peine contre les accusés et condamne Déroulède acquitté par le jury. — Possesseur d'actions des mines d'or, il seréjouitdes succès des Anglais et, en
apprenant la capitulation de Cronje, il s'écrie, avec rimpartialité de Tartufe : « Honneur aux deux combattants !» — Il est un des soixante-douze caïmans qui, uniquement pour le plaisir, condamnent Marcel Habert... Etc.
Le ferons-nous finir au bagne ou à l'Elysée ? Peu importe.
Jamais, je pense, dans aucun temps ni dans aucun pays, les gouvernants (et j'y comprends les « législateurs », puisqu'un de nos maux c'est la confusion des pouvoirs exécutif et législatif), jamais, — dis-je, les gouvernants n'ont été aussi méprisés, dans leur ensemble, par le plus grand nombre des gouvernés.
— Ce sont pourtant ceux-ci qui ont choisi ceux-là.
— Oui, quelquefois, bien que, en étudiant les élections de près, on s'aperçoive que la majorité des Chambres ne représente que la minorité du pays. Et, dans cette minorité, tant de gens ont voté, jusqu'à présent, sans savoir pourquoi I Ou, quand ils le savent, ils en donnent de si singulières raisons ! J'ai entendu dire à de braves gens : « Oui, un tel, notre député, est certainement une canaille ; mais il est obligeant et bon garçon ; et puis le pauvre diable a besoin de son traitement de député pour vivre. Nous n'avons pas voulu lui ôter son gagne-pain. »
Ce mépris que je constate est profond et tranquille. Je le crois durable. Il attend patiemment son jour. La naïve image d'Epinal que je rêve serait très propre à répandre et à propager ce mépris jusque
dans la masse épaisse de ce peuple à qui les politiciens ont tant menti. Ce serait, aux prochaines élections législatives, une sorte de mémento de l'électeur.
(Opinions à répandre.)
Société française d'Imprimerie et de Librairie.