‹ Pages choisiesChapitre 112 sur 122 · ENTRETIEN AVEC PIE IX · texte numérisé non relu

ENTRETIEN AVEC PIE IX

Rome, avril i853.

Ma bien-aimée Sceur,

J'ai donc vu ce bon pape; c'est à toi que j'en veux faire le récit. Je suis arrivé au Vatican par le temps ordinaire de Rome, c'est-à-dire la plus chienne de pluie qui se puisse voir, et dont nos petites pluies de France ne peuvent donner aucune idée. Voilà quinze jours que •cette inondation me vexe ; mais, pour aujourd'hui je m'en souciais comme du lion de Tutude. J'avais fait une bonne prière avant de partir, demandant à Dieu, du fond de mon cœur, d'inspirer à son Vicaire les paroles qui seraient le plus utiles pour m'aider à remplir dignement les devoirs qu'il m'a donnés, et là-dessus j'étais devenu gai comme un pinson. Eugène te décrira les escaliers, les antichambres et les jolis estafiers qu'on y trouve. J'attends une heure, ce n'est rien. Il y avait

348 LETTRES A MA SCEUR

encore des personnes qui étaient arrivées avant moi, et j'avais fait provision de patience ; mais on me donne un tour de faveur, et j'entre dans le cabinet de Pie IX.

« Ahî vous voilà, monsieur Veuillot ; je suis content de vous voir ! » J'approche, je m'agenouille, je lui baise la main. Il me fait signe de me relever. « Non, Saint-Père, laissez-moi à vos pieds. » Il se tourne un peu vers moi ; je m'accoude sur son bureau, l'autre main sur son fauteuil, et nous causons. J'étais à peu près comme tu es devant moi, quand nous rendons compte de la journée de nos filles. Je le regardais en plein dans les yeux. Jamais je n'ai pris pareil plaisir à contempler un visage d'homme; pas même celui du petit frère, qui est pourtant bien gentil. Tu ne peux pas te peindre cette expression de douceur, de bonté, de patience; ces yeux noirs, fins et francs, et dont je n'oublierai de ma vie la sérénité paternelle. Je commençai de parler avec une émotion qui venait des sentiments de mon cœur, et qui n'était pas du tout de la timidité. On ne saurait être timide devant un pareil visage, ou il faudrait avoir besoin de mentir et de se déguiser. « Très Saint-Père, me voici à vos genoux. J'ai bien longtemps désiré ce moment, qui est l'un des plus heureux et des plus solennels de ma vie. — Vous n'êtes pas venu à Rome depuis mon pontificat ? — Non, très Saint-Père; autrement vous m'auriez déjà vu. Je suis venu à Uorne une première fois, il y a quinze ans, pour me convertir. — Oui, vous êtes venu pour le baptême, et maintenant vous venez pour la confirmation. — Précisément, très Saint-Père; Vous savez quelle œuvre je fais; cette œuvre est combattue. Je viens la mettre à vos pieds. Nous ne voulons autre chose que servir Dieu et l'Église. Moi et mes collaborateurs nous sommes vos enfants les plus soumis et les plus dévoués. — Si, si. — Très Saint-

LETTRES A MA SCliL'R 3^9

Père, notre volonté la plus ferme est d'obéir jusqu'à la mort, de nous dévouer entièrement. Jamais, dans aucune affaire grave, nous n'avons agi sans consulter le Nonce de Votre Sainteté ; jamais nous n'avons rien fait contre ses conseils. Nous avons fait cela sans solliciter aucune récompense, sans nous targuer d'aucun appui, d'aucun encouragement donné par Vous ; sans compromettre d'aucune manière, dans les discussions publiques, le nom du Saint-Père. C'est avec les mêmes sentiments que je viens vous demander, pour la satisfaction et la paix de ma conscience, s'il faut continuer cette œuvre, ou la modifier, ou l'interrompre. — Vous devez continuer. Les meilleures choses peuvent être améliorées. Elîorcez-vous de faire toujours mieux. Soyez prudents, évitez les querelles, mais l'œuvre est bonne et rend des services à la religion. — Très Saint- Père, nous évitons les querelles ; autant que nous pouvons ; mais on nous en fait à tout propos, et qui n'ont pas le sens commun. — Si, si, il faut prendre patience. Lorsqu'un évêque écrira quelque chose qui vous semblera singulier, laissez passer cela. Les évêques sont un corps respectable. En France, les évêques sont très bons. — Oui, Saint-Père; ceux qui vous aiment ! » Le Pape a souri et a dit quelques paroles que je ne me rappelle pas assez, mais qui entraient dans mon sentiment, au sujet des évêques ultramontains. 11 a repris : (( Dupanloupe lui-même est un bon évêque. 11 a de la vivacité, vous aussi. V^ous autres Français, vous voulez que tout se fasse immédiatement. Vous ne savez pas supporter un obstacle. Soyez bien respectueux pour les évêques. — Saint-Père, nous espérons n'avoir jamais manqué de respect envers eux et nous n'en manquerons jamais. Cependant, quelquefois, on nous pousse bien vivement. Tout sert de prétexte aux gallicans pour

nous persécuter. Voyez le procès que me fait en ce moment cet abbé d'Orléans* qui prétend que, nous autres laïcs, nous ne devons pas écrire, parce que nous ne connaissons pas la théologie. Je prétends que nous savons assez de théologie pour défendre la cause de Dieu et celle du Saint-Siège contre les autres journaux. Làdessus, il me fait un procès devant l'archevêque de Paris. » Le Pape a souri, en haussant les épaules. Il m'a parlé du Dictionnaire de Douillet. « Il aurait fallu, m'a-t-il dit, consulter le nonce sur ce mauvais livre approuvé, mais ne rien dire^ Il convient d'être modéré envers les évêques. )) Il est revenu sur ce point plusieurs fois. On lui en rabat les oreilles, et il reçoit à ce sujet, m'a dit Mérode, lettres sur lettres des gallicans.

Il m'a ensuite parlé de la question des classiques : « On fait bien du bruit de cela; cependant, c'est une chose fort simple. Vouloir bannir de l'éducation les auteurs païens, ce serait une sottise. N'y pas introduire les auteurs chrétiens, c'est une faute, una colpa. — Très Saint-Père, nous n'avons pas un autre programme. On nous fait dire que nous voulons bannir les païens, mais nous ne le disons pas. Nous disons qu'il faut les expurger davantage, et introduire les chrétiens dans une très forte proportion. Cela est plus nécessaire en France qu'ailleurs. Il n'y a plus chez nous, comme autrefois et comme aujourd'hui encore à Rome, des carrières qui obligent à une étude approfondie des choses de la religion. Si on ne s'en occupe pas au collège, on ne s'en occupera jamais que par hasard.

« Les jeunes gens, même ceux qui sortent des sémi-

Page 1