L'abbé Gaduel
a. L'Univers avait attaqué plusieurs opinions téméraires contenues dans le dictionnaire de Bouillet, qui portait en tète l'approbation de Mgr Sibour, archevêque de Paris.
naircs, n'ont jamais ouvert une auteur chrétien, jamais lu la vie d'un saint, ni les actes des martyrs. On ne leur a montre que les héros du paganisme, qui ont [tu être grands et mériter l'admiration des liommos, sans avoir pratiqué ni connu la loi de Jésus-Christ. — C'est un mal. La vie des saints est un grand enseignement. Cette étude est pour beaucoup dans le beau mouvement de l'Angleterre. Les Anglais ne connaissaient que le livre insulVisant d'Alban Huiler ; ils sont venus ici ; ils ont fait connaître chez eux la vie des saints, même de nos saints italiens, et les cœurs ont été touchés. La morale toute seule est bien sèclie. On se contente de l'admirer. Dans la vie des saints, la vertu est vivante. On l'aime et on l'imite, etc. Mais les évéques disent que c'est à eux, et non pas à vous, de régler les questions de l'enseignement. — Très Saint-Pcre, nous ne prétendons pas les régler. Nous les pressons de s'en occuper; et nous disons que, comme citoyens et comme pères de famille, nous y sommes trop intéressés, pour qu'on puisse nous interdire d'élever la voix. — Sans doute. »
J'ai entendu parler des Petites Sœurs des Pauvres; et je lui ai dit qu'elles étaient persécutées. « Et où donc? — Par l'archevêque de Paris. — Ah ! l'archevêque de Paris ! » 11 n'y avait pas moyen de se tromper à son sourire, accompagné d'un mouvement d'épaules. Je lui ai expliqué la prétention de l'archevêque. « Mais il faut que ces Sœurs me soumettent leurs constitutions! Jeteur donnerai un bref, et on les laissera en repos. )) J'ai répondu que cet envoi avait été dtjà fait et que le cardinal Fornari en était chargé. En même temps, j'ai pris la liberté d'appeler toute son attention sur celte affaire si intéressante pour la religion et pour les pauvres. Il m'a dit qu'il y songerait.
J'ai eu l'occasion de lui raconter aussi l'iiistoire de
révêque de Strasbourg, demandant à Bonaparte de lui obtenir une audience de Fortoul. Elle l'a fait beaucoup rire, u Ce Fortoul ne vaut rien? — Rien du tout, très Saint-Père. »
J'ai pensé que mon audience avait assez duré ; je lui ai demandé sa bénédiction pour V Univers et tous ses rédacteurs, a Oui, certainement, de bon cœur. Je les bénis tous. — Et pour mes sœurs, très Saint-Père. — Oui. — Et pour mes petites filles orphelines. J'en ai cinq. — Elles sont petites? — Très Saint-Père, l'aînée n'a pas sept ans. — Ah ! pauvre Veuillot, che pensiero ! » Il m'a pris une supplique que je tenais dans les mains, et par laquelle je lui demandais l'indulgence plénière à l'article de la mort, pour moi et mes parents jusqu'au troisième degré inclusivement. Après l'avoir lue, il a écrit : Bénigne annuimus pro gratia. Pius papa IX. Ensuite il a attaché les indulgences du chemin de la croix et de la bonne mort à un crucifix que j'avais apporté.
Très encouragé par son air bienveillant, je lui ai dit : « Saint- Père, au risque d'être indiscret, j'oserai solliciter encore une grâce. — Dites. — Je voudrais avoir le bonheur d'assister à votre messe privée et d'y communier. — Si, si, demandez à Mgr de Mérode ou à Mgr Talbot; ils vous introduiront. »
Là-dessus, il m'a donné sa main à baiser, il m'a béni, et je l'ai quitté, suivi jusqu'à la porte de son cabinet par son doux sourire et par son doux regard.
a 6 février.
Le soir même de mon audience, j'ai su par Mérode que le Pape avait été content de moi. Il avait conté,
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en riant de tout son cœur, l'histoire de l'évêque de Strasbourg. Néanmoins, Mérode a essayé de me persuader que le pape m'avait fait des observations critiques sur le journal, me disant que des paroles bienveillantes du Saint-Père, il faut en ôter la moitié, et que, quant aux critiques, il faut y ajouter le double, attendu que le Pape est fort bon et craint toujours d'allliger ceux à qui il parle. J'ai répondu que je ne pouvais pas croire que j'eusse intimidé le Souverain Pontife, et que je prenais ses paroles pour argent comptant. Ensuite, j'ai prié ce sagace Mérode de me conduire à la messe du Saint-Père. 11 m'a indiqué ce matin, à six heures et demie, et je suis arrivé en grand gala. Pour la première fois, depuis mon entrée dans Rome, il faisait un temps magnifique. Des galeries du Vatican je voyais une partie de la ville éclairée par le soleil du matin, la campagne verte et bleue, et, au loin, les Apennins couverts de neige. Je ne me suis pas évanoui*, mais c'était un beau spectacle.
On m'a fait entrer par des couloirs très simples et même pauvres dans la chapelle du Pape. C'est une petite chambre que tels prélats gallicans ne trouveraient pas assez vaste ni assez meublée pour leur grandeur. Le prie-Dieu du Saint-Père est au milieu. 11 y avait dessus son bréviaire que j'ai regardé et que j'aurais bien voulu fourrer dans ma poche. Je puis t'assurer que c'est le bréviaire romain. Je me suis agenouillé dans une salle attenante. Figure-toi la chambre d'Eugène, l'autel à la place de la cheminée, et moi à genoux dans une chaise, à quelques pas de mon bureau. Après quelques prières, le Pape a dit la messe. Je
I. Allusion à une damo qui disait s'être évanouie à l'aspect du Mont-Blanc.
regardais un peu en priant le bon Dieu de tout mon cœur et sans aucune distraction.
On ne peut rien imaginer de plus grave, de plus recueilli, ni qui paraisse plus pénétré de respect. Au moment de la communion, je me suis avancé. J'étais seul. On m'a donné le voile du calice, et j'ai reçu le corps de Notre-Seigneur des mains de Celui qui le représente ici-bas. Gomme j'ai pensé à vous tous dans ce moment qui m'a payé de tant de peines ! Je vous mettais tous aux pieds du bon Dieu, les enfants, et le frère, et toi, et Annette et le petit Louis, et toutes les mamans, et l'amie de la rue Saint-Guillaume avec les siens, et les frères du journal. Assurément, Jésus-Ghrist est partout présent sur les autels, et c'est vraiment Lui que le prêtre donne en nourriture à nos âmes. Mais le recevoir de la main de saint Pierre, il y a là je ne sais quoi qui le rend plus présent et plus vivant. J'ai renouvelé avec joie l'offrande, cent fois faite, de mes travaux, de mes peines, de toute ma vie, et je me suis senti bien fort contre tous les obstacles que je pourrai rencontrer dans l'accomplissement des devoirs que Dieu m'a donnés et que je n'ai point demandés. Gomment croire que, me voyant à ses pieds, purifié de mes fautes et plein du désir de servir Dieu, ce saint Pontife n'a pas demandé à notre divin Maître d'exaucer mes prières, et, s'il exige un sacrifice, de bénir ce sacrifice auquel je consens?
Après la messe, le Pape s'est remis à son prie-Dieu, et Ton a récité des litanies pour gagner l'indulgence du carême, pendant qu'un de ses aumôniers disait la messe d'actions de grâce. J'ai gagné cette indulgence en même temps que le pape lui-même. Je te laisse à penser si j'ai demandé au bon Dieu de vous en envoyer un petit morceau.
J'espérais qu'avant de se retirer le pape m'adresserait la parole; mais il est parti sans rien me dire. J'ai appris que le secrétaire d'i'^lat l'attendait et c'est sans doute pour cela que mon espérance a été trompée.
Sortant de la chapelle, j'ai retrouvé Mérode, qui m'a fait son sermon ordinaire sur la nécessité de savoir être abandonné*. Hélas ! comme nos joies passent vite ! De l'ivresse où j'étais, je suis tombé subitement dans une angoisse de cœur indescriptible. 11 m'a semblé que nous allions avoir quelque potion cruelle à avaler. Je ne me trompais pas. Dans mon chagrin, je suis allé faire ma prière au tombeau des apôtres dans Saint- Pierre, et une heure après, de retour à l'hôtel, j'y ai trouvé la circulaire de \***. Cet évêque de X*** était chez moi il y a quatre mois, me protestant qu'il avait signé la circulaire d'Orléans sans aucune mauvaise intention contre le journal, auquel il reconnaissait cent qualités et ne reprochait que de s'être trompé sur la question des classiques et de la liturgie.
Bernay -, ii septembre i856.
Alors, j'ai été vexé, quand j'ai vu que je n'avais pas mes souliers, mais (ja ne m'a pas empêché de monter en voiture. 11 y avait des gens qui avaient de bien belles couvertures ! J'ai vu que la mienne était t'honteuse et qu'elle laissait tous ses poils après mes habits. Les autres couvertures la regardaient avec dédain ; j'ai été
I. Mgr de Mcrode, alors prélat de la maison du pape en service actif, devait plus tard devenir pro-niiuislre des armes et aumônier de Sa Sainteté.
a. Bernay, dans le Cher, terre de la famille de Montsaulniu.
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revexé; mais ça ne m'a pas empêché d'arriver. La comtesse m'attendait au débarcadère avec Mimi. La nuit couvrait ma couverture et mes souliers. J'ai oublié mes malheurs, voilà que j'apprends qu'il faudra faire un voyage à ***. Survexé ; envie de revenir ; mais ça ne m'a pas empêché de dîner. Il y avait du sanglier jeune et tendre, qui ne sentait pas celui de Saint-Sulpice *. J'en ai mangé beaucoup, beaucoup, et j'ai demandé qu'on en tuât un. Voilà comme je réponds à ta couverture! Il sera tué et je le porterai, pour être reçu avec plaisir. Il faut bien que je me fasse aimer puisque cela ne va pas tout seul.
J'ai bien dormi dans la chambre jaune. Mais, ce matin, je me suis trouvé en face de mes rasoirs. Oh I ma sœur ! n'avoir pas voulu qu'on allât m'acheter un rasoir, tandis que je travaillais pour Eugène et pour Maria ! J'ai eu envie de me couper la gorge, pour te rendre enfin ce que tu m'as fait souffrir. J'ai résisté à cette pensée coupable ; j'espère que j'y résisterai toujours. Cependant, si je me coupe une fois la tête, ce sera la faute des rasoirs. Ça ne m'a pas empêché de prendre mon café au lait. Petit café, mais quel lait I Il en restait une couche de plusieurs kilomètres sur la cuiller. Décidément je ne renoncerai au café qu'à Paris.
On va bien, on t'aime beaucoup, on chasse fort. Demain je dois suivre une chasse.
J'ai l'honneur d'être ton très humble serviteur ; c'est bien triste, mais je t'aimerai toujours, quand ce ne serait que pour le vexer. Tu finiras par avoir des remords d'être tant aimée et de rester si féroce.
I. Pendant plusieurs années, on a pu voir un sanglier derrière une grille, au coin de la place Saint-Sulpice, dans la boutique d'un déménageur.
La photographie de Luce paraît charmante, celle d'Agnès calomnieuse, la mienne atroce. Il est vrai (pie c'est la grosse laide. Il faudrait ici la sentimentale; si lu en as une, envoie-la.
La comtesse veut te suppléer dans tes fonctions d'oculiste. Quel charmante femme !
Paris, mai 1857.
Tu te rappelles notre ci-devant Hortense, qui n'avait pas seulement un cheveu qui pensât à se marier ? Eh bien! pas seulement un de mes cheveux n'a pensé à faire faire par les maçons les réparations que tu dis, pas plus que Jeanne ne pense à fermer les portes, à moins qu'elle trouve un mari qui la balte pour cela, et il fera bien. Voilà 1 Voilà ! Quant à Ion tapis, il est pauvre, mais il n'est pas malheureux. Les maçons ne se sont pas permis de passer une seule fois chez nous. Ils arrivaient sur les toits, par les toits, et je crois que s'ils avaient eu quelque chose à faire dans les appartements, ils auraient encore voulu entrer par les fenêtres. Cela me faisait pitié, en songeant aux facilités qu'ils prenaient pour se rompre le cou ; mais je n'ai rien dit pour ne pas faire abîmer mon tapis. Qu'on est canaille! La prochaine fois, je continuerai de ne rien dire, puisque j'ai commencé.
Nous avons eu vingt-quatre heures d'orage qui continuent par la pluie. Je n'étais pas à mon aise du tout. Il paraît que j'ai des nerfs qui s'agacent par ces temps d'électricité. Gela, joint à la peur que j'ai du tonnerre, me met dans un état de souffrance des plus désagréables. J'aime mieux la pluie, quoique ce ne soit pas
beau. Hier, pendant qu'il tonnait, est venu me voir, pour la seconde fois, un prêtre de Tulle, chargé par son évêque de me questionner sur les affaires générales de l'Église et du monde, sans négliger les particularités. Je ne pouvais pas le renvoyer à cause du temps : il est resté trois heures, me demandant ce que je pensais de Rouland et des affaires de la Chine, et pourquoi l'impératrice va au spectacle, et quel âge ont mes filles, et si Coquille est blond, et si je crois que Gondon sera bien remplacé par Chantrel. « Monsieur Yeuillot, est-il marié M. Chantrel? Monsieur Yeuillot, que pensez-vous du Journal de Bruges ? Savez-vous, monsieur Yeuillot, si M. Chamboran est à Paris ? M. de Lamartine se convertira-t-il, monsieur Yeuillot? Moi, monsieur Yeuillot, je crois que beaucoup de monde se ruine à Paris. N'est ce pas votre avis, monsieur Yeuillot ? »
Tu ris, mais moi, je ne riais pas. Pauvre évêque de Tulle ! C'est un de ses aigles, curé important, grave comme saint Sulpice, chauve comme Desquers. L'évêque de Toronto' est venu heureusement faire une petite diversion, et nous a secoués de sa grosse voix. Il te fait bien ses compliments, et, sachant où tu es, il en profite pour saluer tes hôtes. Nous avons eu aussi la visite de l'évêque de Bourbon-, et il te salue aussi. Nous le reverrons. Je te ménage un dîner avec l'excellent et charmant évêque de Biblos et avec son confrère des Missions, Mgr Guillemin, qui t'a apporté la lettre de Mme de Lestanville, non moins aimable et vénérable. Celui-ci a eu dernièrement une audience à Saint-Cloud, où il a beaucoup intéressé. Eugénie l'a reconduit dans l'antichambre, et là, elle lui a demandé sa bénédiction.