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fie. On sort de ses mains hué, humilié, bafoué, lardé, lacéré et dégradé. Il vous séduit et vous désarme par la continuelle plaisanterie d'un style toujours supérieurement littéraire. Avec cola facile à se radoucir, prêt à causer, acceptant la discussion, offrant les colonnes de son journal à Montalembcrtet à Proudhon, qui l'estimait fort et disait de lui : « 11 a le coup de maillet sincère. )) A moins d'être blessé à mort, comment, d'ailleurs, ne pas reconnaître la probité de ses convictions ? Comment s'empêcher d'approuver les trois quarts des choses dont il prend la défense? Que défend-il en somme? Ce qui est noble, respectable, élevé, morale, religion, devoir, propriété, famille, idéal. Que condamne-t-il ? Ce qui est blâmable, douteux, ridicule, équivoque : grossièreté de l'athéisme, nudité du Salon, prétentions de la Science, insolence des négateurs, la niaiserie de Garibaldi, la pose de Byron, le dilettantisme de Sainte- Beuve, l'ineptie de Déranger, les palinodies d'Hugo, cuistrerie, sottise, comédie politique, immoralité universelle. On est émerveillé que quarante années d'un pareil combat n'aient pas un instant affaibli cette prodigieuse faculté d'improvisation. Dans ce métier, où le succès est si éphémère, où le style se fane si vite, il est le seul publicistc qu'on relise avec plaisir et qui ait résisté à l'épreuve de la réimpression.
C'est qu'il eut le don exceptionnel d'écrire solidement ce qu'il écrivait promptement. Sa pensée n'avait besoin que de naître pour se fixer. Ce prosateur spontané savait pourtant le prix du travail et corrigeait assidûment quand on lui en laissait le loisir. Dans les conseils littéraires qu'il donne à la fin de Rome et Lo-
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rette, il est d'avis que nous devons « viser à faire de notre mieux tout ce que nous faisons, qu'il faut donner à nos écrits toute la solidité et tout l'agrément possible, qu'il faut passer des jours et des nuits sur un seul chapitre ». — « Cherchons le style, disait-il, c'est par là que nous serons lus... Le style est l'art sublime qui bâtit des palais impérissables à la pensée humaine. « Il déplore la « facilité de produire sans labeur », et il pense qu' a à force de travail, on devient un écrivain pur, clair, correct, élégant même ». Malgré sa grande facilité, Veuillot, on le voit, gardait de bonnes traditions de l'art d'écrire.
On peut suivre, dans l'œuvre biographique de son frère, les intéressantes étapes de cette belle carrière sans arrêt et sans défaillance. Les trois volumes d'Eugène Veuillot, précieux témoignage d'impartialité et de juste vénération, contiennent non seulement l'histoire d'un grand journal et d'un beau caractère, mais ils font merveilleusement revivre, à travers une documentation pittoresque, les luttes politiques, les mœurs, les passions et les événements de toute une époque. Converti par son frère au catholicisme militant, Eugène Veuillot combattit pendant quarante ans à ses côtés avec une fidélité touchante. Louis en mourant lui légua sa plume (i883). Le survivant ne faiblit pas sous ce poids. Vingt ans encore il continua l'œuvre commencée et fut lui-même un très noble écrivain, certainement un des premiers journalistes de notre temps. L'Univers a prospéré dans ses mains et aujourd'hui son fils, M. Pierre Veuillot, maintient par son effort et son talent le prestige et la fortune du lourd héritage.
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Peu de journaux ont eu la célébrité de l'Univers ; il n'y en a pas où il se soit dépensé plus de talent. La rumeur de la bataille s'est apaisée, mais le bruit que fit Veuillot s'entend encore. A la distance où nous sommes, on peut dire que la postérité a commencé pour lui, et que le moment est unique pour apprécier mûrement l'intention et les résultats de son œuvre. Montalembert eut-il raison de le considérer comme c l'ennemi le plus redoutable de la religion que le XIX<^ siècle ait produit »? Aucun catholique, je crois, ne le pensera. Le service que Veuillot a rendu à la religion n'est pas de ceux qui se pèsent matériellement ni qu'on puisse toucher du doigt. Il est tout intérieur. Le directeur de Y Univers a renouvelé l'énergie, le courage, la vitalité du parti catholique. Il n'a pas changé l'esprit de son siècle, puisque son siècle est en train de creuser un plus profond abîme entre la religion et l'État. Mais, en l'épurant au feu des disputes, Veuillot a laissé le catholicisme peutêtre plus persécuté, à coup sûr beaucoup plus fort. A l'heure qu'il est, tous les esprits impartiaux, sans distinction d'opinion, ont senti la nécessité de soutenir la cause religieuse, qui se confond désormais avec la cause de la liberté. Certes, Veuillot manqua parfois de confiance dans l'épreuve, et il lui est arrivé de voir l'avenir sous des couleurs un peu sombres. Ainsi il ne comprit la Papauté qu'avec le pouvoir temporel. Or, le pouvoir temporel est tombé, et il s'est trouvé que le Pape a grandi devant l'Europe, et que les consciences civilisées lui ont refait un trône intangible. Mais que de victoires acquises pour quelques erreurs passagères ! Une large portion de la liberté d'enseignement, que Veuillot récla-
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mait, demeure aux mains des catholiques. Veuillot a terrassé le gallicanisme, qui menaçait politiquement l'autorité doctrinale de Rome. Il a vu proclamer le dogme de l'infaillibilité pontificale, qu'il appelait de tous ses vœux comme la condition même de l'unité religieuse. Dans le domaine des questions où son intervention a tenté d'achever par la presse ce que de Maistre avait commencé par le livre, on reconnaîtra qu'il n'existe plus guère aujourd'hui de dissidences. Veuillot ne pouvait pas prévoir les derniers problèmes qui restent à résoudre, comme la crise exégélique, que Rome tranchera quand elle voudra, et l'entrée en scène du parti catholique républicain qui, une fois établie la séparation des Églises et de l'État, n'aura plus sa raison d'être.
Maintenant que les clameurs se sont tues et qu'ont disparu toutes les rancunes, on peut avouer, sans manquer de charité, que la véhémence de Louis Veuillot ne fut peut-être pas tout à fait un mal. 11 fallait frapper fort pour bien montrer que la religion savait utiliser l'arme qu'on exploitait contre elle et que Veuillot le premier a fait passer dans ses mains. On se souviendra désormais qu'elle a pu, elle aussi, sur le terrain du journalisme, combattre d'égal à égal, élever la voix, faire valoir ses titres, lutter pied à pied et à découvert. L'emploi de cette arme nouvelle a pu inquiéter un instant les libébéraux, mais, je crois, n'a pas desservi l'Église. Contestera-t-on que cette intransigeante apologie ait largement contribué à la propagation des idées religieuses? Ce qui, du moins, n'est plus discuté, c'est que Veuillot fut réellement un grand écrivain. Étudiée et bien com-
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prise, (Icfinitivcmcnt ('datante depuis qu'elle ne blesse plus personne, son œuvre s'explique et se justifie. On peut aujourd'hui mesurer à sa taille ce fier catholique. Il a dépassé ses contemporains et il nous dépasse encore de toute la grandeur d'un héroïsme violent dont le dernier mot nous échappe. Il mit au service du Christ et de l'Église les ressources d'un talent de premier ordre et la fidélité d'une longue vie irréprochable. Je ne récuse pas la sincérité de ses adversaires ; je n'ai pas qualité pour décider entre les croyances. Mais, quand on connaît bien l'idéal de Veuillot et comment il l'a réalisé, on est forcé de convenir que toutes les opinions ne font pas si haute figure dans le monde. Il y a des doctrines plus faciles à porter et qui exigent de moindres sacrifices. Le scepticisme, qui n'engendre que l'incertitude morale, sera toujours une théorie infiniment plus commode. Croire à Dieu, pratiquer la religion, faire accorder sa conduite avec sa foi, tout soumettre à l'unique direction d'une pensée surnaturelle, c'est certainement avoir de la vie une conception plus élevée et plus pure. Pour ma part, je ne connais rien de plus grand ni qui soit plus digne de respect et d'admiration.
Antooe ALBALAT.
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Les corrections manuscrites de Veuillot
L'œuvre de Veuillot est surtout une œuvre de journaliste, c'est-à-dire d'improvisateur. Le journalisme est une profession terrible. Inspiré ou non, il faut écrire, s'arracher les idées. Le talent de Veuillot fut toujours à la hauteur de cet effort, qui eût tari la verve des mieux doués. Ses articles ne sentent jamais la hâte ; la langue en est toujours solide et le ton se soutient jusqu'au bout. Son aimable secrétaire, M. Tavernier, nous disait qu'il écrivait presque d'un trait quand le sujet l'inspirait. D'autres fois la verve n'arrivait pas, et il peinait horriblement. Quand il fit des livres et qu'il put travailler, il travailla énormément. Ses théories sur le style suffiraient à nous l'apprendre, si ses manuscrifs ne nous en donnaient la preuve.
Notre volume d'extraits contient les principaux passages du chapitre sur le travail littéraire qu'il publia dans Rome et Lorette. Le lecteur s'y reportera. Veuillot conseille de « consacrer du temps à son œuvre )) ; de (( perfectionner la forme, de retrancher... de renfermer en une phrase ce qu'on aurait dit en deux pages ». — (( 11 faut travailler à bien dire... chercher le style. » II pense qu'on ne dure que par le style. Il croit à la formation du talent par le travail. « A force de travail, dit-il, on devient un écrivain pur, clair, correct, élégant même. » Il recommande surtout d'étudier et de lire les
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classiques français. On retrouve souvent dans sa correspondance la trace de son application et de son labeur. Rassurant sa sœur sur un article qu'il envoie de Rome, il écrit : « Sois tranquille sur le premier article du nouvel Univers. Il est fait, et le public, qui n'a pas va les corrections, le trouvera de main de maître. D'ailleurs, les corrections sont corrigées*. » Et ailleurs : u Le père abbé n'est pas d'avis que je jette mon manuscrit au feu... Quand Je l'aurai refait, à la bonne heure'... »
MM. Pierre et François Yeuillot, avec une amabilité infiniment cordiale et toute désintéressée, ont bien voulu me communiquer différents manuscrits du célèbre polémiste. Ce sont des brouillons, des recopies, des projets, des articles inédits. Presque tous sont retouchés, couverts de ratures, et bien des passages refaits plusieurs fois. Citons quelques exemples de ces corrections.
Voici d'abord deux rédactions d'un même passage. Les phrases imprimées en italique sont celles qui ont été biffées par Yeuillot.