PREMIÈRE RÉDACTION
Cependant ces poMes célrbres, tant fêtés, tomberont par grands morceaux et quelques-uns inème quasi tout entiers, pour n'avoir pas été dans les conditions nationales de la poésie. Le fond de la nation ne les a pas, n'a pas véritablement
INTRODUCTION XXXi
épousé ces muscs, qui ne lui ont jamais parlé sa vraie langue ou qui n'ont jamais eu ses vrais sentiruenls. Elles ont triomphé conmie des maîtresses, ailes en auront tout le s(>rt, la passion assouvie s'élni/ulra, elles seront lâchées comme des maîtresses. Les vapeurs vides de Lamartine, inrjécises de couleur, forme de couleur et môme de ton, l'athéisme enfantin et cxoti([ue de Musset trop entré dans la peau de Byron ; les bariolages effrénés et perpétuels de M. Ilugo, les tours de force enracjés et insensés de M. Hugo et enfin le grossier matérialisme de Déranger soldatesque, bachique, culinaire et libertin, le tout à faux et à froid, ne sont pas ce qu'il faut au français. H veut de la raison, de Li finesse, les sentiments forts et vrais. Ce bronze a comme besoin qu'on y grave des choses justes, pensées justes, durables et éternelles. Le faux s'en elTace tout seul et en même temps dissout le fier métal sur lequel on a prétendu le buriner. En un mot, le français en prose comme en vers veut premièrement être respecté et secondement parler raison. Qui ne lui fait pas raison le violente et sera tôt ou tard vaincu. Il a la prétention de mettre d'accord la raison et la rime et n'admet pas leur vieille inimitié. Il exige (ju'elles s'entendent ou il cesse d'écouter. Déjaut non sans cause, proclamant non sans justice qu'il ne lui plait nullement de savoir les langues étrangères, attendu qu'elles n'ont point été faites pour lui. Sans doute il se contentera souvent et longtemps d'un semblant ; mais il lui faut, requiert au moins ce semblant. C'est par ce semblant que Voltaire Ta pris et qu'il a fallu un siècle avant qu'on vît tomber les stupides plâtras de la Ilenriade et du Discours en vcj^s. C'est par la vigueur de la /'aison élégante que vivent Boileau, par la finesse et la justesse de l'esprit et de l'expression que viveiit iioilcau, La Fontaine et Molière.
J'ai rimé sur cette règle. J'y ai pris l'audace de ramasser
mes vers gisants. Bien ou mal, /ai voulu, j'ai essayé de dire
quelque chose, et si j'ai failli, ce n'est pas faute de bonne
volonté. J'espère qu'en tombant, j'ai du moins montré qu'au
moins je suis tombé sur le bon chemin et qu'en tombant
montrant le but que ma faiblesse ne peut atteindre. Ici
comme ailleurs J'ai fait de mon mieux, souhaité faire de mon
mieux par respect pour les idées que je défends et pour les
lecteurs près desquels elles m'ont valu une sorte de crédit.
XXXII INTRODUCTIOIf
On le verrait davantage, si le tourbillon où me jette mon service me permettait de moins produire et de me corriger avec plus d'assiduité... Par nature, il me plairait de ne blesser personne et de faire paix à l'erreur pour ne pas toucher l'errant.