POLÉMIQUE
Entre les grands écrivains du grand parti de l'ordre, qui livrent tous les jours tant de grands combats en faveur des grands principes sociaux, M. Sainte-Beuve, de l'Académie française, mérite une mention spéciale et par sa diligence et par la qualité singulière des services qu'il rend à la vertu publique. Cet homme de lettres donne tous les huit jours au Constitutionnel un article qui tient un bon quart de la feuille. C'est l'accomplissement d'un vœu ; c'est pour sauver la patrie que M. Sainte-Beuve se condamne à la corvée hebdomadaire, en jeune homme, sans prendre garde qu'il porte un fagot de lauriers. Ayant vu la France du Gouvernement provisoire, il fut saisi d'un sentiment pressant et soudain qui, à grande volée de locomotive, l'envoya professer la littérature en Belgique et en Hollande. Sa Muse, un peu valétudinaire, n'aimait point l'air des lampions. En ces tristes jours, où rien ne semblait drôle, tout Paris s'amusa de cette hégire. Revenu quand l'inondation démocratique laissa voir un peu de terre ferme aux colombes du Parnasse, M. Sainte-Beuve
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parla comme le maître à danser de M. Jourdain : il avait médité dans son exil, et il avait vu que nos malheurs provenaient d'un défaut de littérature ; en conséquence, il allait reprendre le harnais et faire tous les huit jours une leçon de goût ; par là, il défendrait la religion, la famille et la propriété ; et les oreilles délicates n'entendraient plus l'air des lampions.
Ce dessein nous parut un peu haut. Quoi ! lui aussi, l'auteur de Volupté, le gardien du cimetière où dorment toutes les muses court-vêtues, et qui sait si bien leurs secrètes histoires, et qui fit ses délices de les narrer cent fois, à présent il va moraliser ! Mais nous songions à tant de prodiges que la Révolution a faits, à tous ces masques tombés, à cette pourpre de la splendeur matérielle si largement déchirée et qui a laissé voir à nu le corps afTaibli et gâté de la société française. Pourquoi un académicien ne verrait-il pas aussi bien qu'un autre ces choses lamentables ? M. Sainte-Beuve est un homme de mérite ; il sait, il pense, il a du talent, il se fait vieux : pourquoi ne changerait-il pas de voie et ne ferait-il pas la guerre aux mauvais livres ?
En effet, il parut vouloir démentir son passé littéraire, chargé de choses malsaines. Ses premiers articles semblaient rompre avec cette passion étrange qui donne le cachet à tout ce qu'il a écrit et qui fait de la collection entière nous ne savons quel ossuaire d'épicurisme, un temple à Vénus momifiée, desservi par un invalide mélancolique. Son style y gagnait. En guerroyant le pesant et le vide, il se garait du précieux et du tortillé. C'était une autre plume dans une autre main.
Cependant le temps se faisait meilleur ; l'inondation baissait toujours, s'écoulait en petits ruisseaux jusque par delà des frontières ; à l'air des lampions tout à fait éteints, avait succédé le Ça ira du Constitutionnel;
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notre académicien sentit tarir la veine catoniqne ; en môme temps, la veine janséniste et galante renflait. Car M. Sainte-Beuve est janséniste et ne tient guère moins de Porl-Koyal que de Paphos. Invincible nature ! A peine la garde municipale organisée, ce pénitent de Hollande recommença de déterrer des Cidalises. Il en restait quelques-unes qui étaient oubliées ou pas assez connues. On ne parlait plus de Mme de Courcelles, le public n'avait pas examiné à la loupe le compte rendu que cette coureuse a laissé d'elle-môme pour l'admiration des Saumaise futurs ; il n'existait aucun inventaire bien fait des grâces sexagénaires et philosophiques de Mme du DcfFant ; on savait mal l'histoire amoureuse de Mme GeofFrin ; quelques toiles d'araignées s'étaient formées sur madame du Ghâtelet. M. Sainte-Beuve arrive avec son époussetoir, rebrosse tout cela, l'enchâsse, fait vénérer aux lecteurs du Constitutionnel les reliques de ces dames qui eurent le double mérite d'être libres penseuses et de répondre aux feux des hommes de lettres de leur temps. Ce ne sont que beaux adultères, bien raisonnes, bien effrontés, bien philosophiques, accompagnés d'un charmant petit mépris pour les étroites prescriptions de la morale et de la croyance vulgaires. Si une de ces commères a laissé un mot hardi contre ses devoirs injuriés ou de chrétienne ou d'épouse, ou tout simplement de femme, M. Sainte- Beuve le ramasse, l'entoure d'une glose qui le met bien en saillie et bien en honneur. Ce sont ses friandises ; il a un goût à les trouver et une adresse à les assaisonner que personne n'égale. Quel écrivain de ce temps-ci a mieux connu l'art d'insinuer le venin par d'imperceptibles piqûres ? Ce n'est pas un furieux qui se rue contre les principes avec des cris de bête enragée ; ce n'est pas un visionnaire dont les déclamations ont pour excuse et
pour contrepoids la sincérité et l'évidence de sa folie ; ce n'est pas un romancier qui arrange des fictions : c'est un historien qui propose l'exemple du vice content, paisible et honoré. Cette femme qui a tout foulé aux pieds, eh ! mon Dieu ! mais elle était charmante, et spirituelle, et bonne ; elle écrivait bien, elle a été heureuse ; et, après le bonheur, elle a eu la gloire ; et depuis cent ans qu'elle est morte, il se rencontre encore, comme vous voyez, des gens d'esprit, d'honnêtes gens, qui prennent soin de sa mémoire ; elle a encore des amants.
Le bel exemple ! Sans parler du profit général qui en résulte pour les mœurs du grand parti de l'ordre, combien ce cours de « saine littérature » doit devenir utile à la religion, k la famille et même à la propriété, à celle du moins que constitue le mariage !
Mais M. Sainte-Beuve ne se contente pas d'être revenu à son penchant ; il se livre, il enfonce. Ce fleuve où chantent les sirènes adultères roule sur un fond de boue. S'y tenir à fleur d'eau n'est pas longtemps possible ; dès que l'on s'engage, il faut toucher le fond et que Vanimalis homo se déclare. M. Sainte-Beuve subit cette loi vengeresse. Sa dernière leçon de « saine littérature » est une apologie de Rabelais.
Rabelais ne trouvera jamais un juge qui le caractérise avec plus d'indulgence que La Bruyère : « Rabelais u est inexcusable d'avoir semé l'ordure dans ses écrits. (( Son livre est une énigme. C'est un monstrueux (( assemblage d'une morale fine et ingénieuse et d'une « sale corruption. Où il est mauvais, il passe bien loin (( au-delà du pire, c'est le charme de la canaille ; où il « est bon, il va jusqu'à l'exquis et l'excellent ; il peut « être le mets des plus délioats. » Évidemment, La
Bruyère ménage ses coups, par un efTet de cette faiblesse qu'il avait comme auteur pour le talent, et conmie mécontent pour les libres penseurs et les gens d'opposition.
Si la délicatesse est un mélange de goût, d'honnêteté et de bon sens, Rabelais, malgré tout son génie, n'a pas une page qui soit « le mets des plus délicats ». L'ordure le souille de toutes parts. Quel contentement peut recevoir un noble esprit de cet éternel rire, encore ignoble dans les rares instants où il n'est pas odurier? Les admirateurs de Rabelais peuvent avoir leurs raisons ; pour me le faire admirer, leur escrime est vaine. Le bouffon n'est qu'un esprit inférieur. Il s'arrête au rire, pour n'avoir pas su monter jusqu'à la source haute et sacrée des larmes ; il est grotesque par impuissance d'être beau ; il ne sait peindre l'humanité sous d'abjectes couleurs, il ne la montre lâche, vile, ridicule, que parce qu'il la voit telle en lui et clouée à la terre par d'infâmes asservissements. Jamais ame ne fut plus enchaînée à l'ignominie que celle de Rabelais, moine apostat et prêtre sacrilège. 11 fut une vivante incarnation de cette fureur de la chair qui ferme l'esprit aux choses élevées et saintes, et c'est là le mot de son livre, qui n'est pas du tout une énigme. L'homme charnel, Yanimalls homo, la bête y hurle ce qu'elle peut rêver de plus immonde, s'y vautre dans ce qu'elle peut trouver de plus dégoûtant. Ce qu'il y avait primitivement de noble dans sa nature, elle ne le voit plus, elle ne le sait plus, elle ne le sent plus que pour le nier et le haïr. Animalls homo non percipU ea qiix sunt Dei. Par conséquent, toutes ces lumières de Dieu qui illuminent la conscience et qui deviennent le mobile des grandes actions, ce saint amour du bien, ce sentiment exquis et divin de la beauté morale, cette haine vigoureuse du
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mal, cette vue profonde et en même temps miséricordieuse des faiblesses humaines qui tempère l'indignation et l'incline à la piété, tout cela est retiré à l'homme charnel ; et il rit au spectacle du monde, comme l'idiot qui voit des marionnettes, ou comme un truand qui s'amuse d'un supplice. Gomment ce rire pourrait-il beaucoup ou longtemps plaire à des hommes qui se connaissent une âme immortelle?
Mais nous ne voulons pas ici chicaner sur le goût littéraire et moral des amateurs de Rabelais ; et nous aurions laissé M. Sainte-Beuve courir au parfum qui l'attire de ce côté, si, pour relever encore plus son auteur, il ne jugeait pas à propos de nous vanter sa vie, ses doctrines, ses mœurs, tournant cette apologie en satire de tout ce que Rabelais abjura. 11 est naturel qu'un disciple de Rabelais haïsse les couvents, les moines, la rigueur de la discipline catholique ; néanmoins, cette aversion ne dispense pas de toute raison et de toute justice ceux qui veulent s'en exprimer publiquement.
M. Sainte-Beuve commence par un portrait de pleine fantaisie. Il se persuade que l'auteur de Pantagruel devait, en certaines occasions, « avoir un air vénérable « de docteur et de maître, et représenter en lui la « majesté de la science ». Le portrait de Rabelais est à Versailles à côté de celui de Luther. Jamais la pensée n'a pu sortir majestueusement de ces lèvres d'où le blasphème semble s'exhaler en fumée livide avec une essence de fromage et de gros vin. Rabelais est assurément le seul prêtre à qui nos libres penseurs puissent pardonner un pareil visage. Mais ce n'est rien. Personne n'ignore que Rabelais, d'abord religieux franciscain, s'échappa de son couvent ou en fut chassé, à la suite d'une polissonnerie, commise probablement après
beaucoup d'autres déjà pardonnées. Voici comment M. Sainte-Heuve tourne ce détail :
(( Il avait commencé par être moine, et moine cordelicr. Le sérieux et Y élévation de ses goûts, la liberté naturelle et généreuse de ses inclinations, le rendirent bientôt un objet déplacé dans un couvent de cet ordre, en cet âge de décadence. Il en sortit, essaya d'un autre ordre moins méprisable, de celui des bénédictins, mais il ne put s'en accommoder davantage ; c'est alors qu'il quitta l'habit régulier, c'est-à-dire monacal, pour prendre celui de prêtre séculier. »
Ainsi, c'est par vertu toute pure que Rabelais quitta successivement les deux ordres où il avait fait profession ! Que dirait M. Sainte-Beuve, si les cordeliers ou les bénédictins avaient gardé ce confrère ?
Plus loin, à propos de l'éducation de Gargantua, dont M. Sainte-Beuve fait l'éloge d'un seul mot, en disant qu'elle est la première notion du système développé par Rousseau dans VEmile, il revient sur le compte des moines :
« Le jeune Gargantua (avant d'être confié aux soins de Ponocrates) se conduit déjà comme le plus cancre et le plus glouton des moines de ce temps-là, commençant sa journée tard, dormant la grasse matinée, débutant par un déjeuner copieux, entendant nombre de messes qui ne le fatiguent guère, et en tout adonné au ventre, au sommeil et à la paresse. En lisant ces descriptions, comme on sent bien le dégoût que Rabelais dut éprouver de cette ignoble vie, quand il était cordelier 1 »
En vérité ! c'était de trop boire, de trop manger, de trop dormir, en un mot, qui dégoûtait Rabelais du régime monastique I
M. Sainte-Beuve sait parfaitement à quel point il se
trompe et sur Rabelais et sur les moines du temps de Rabelais. Sans doute, beaucoup de désordres affligeaient alors les couvents ; il n'en faut pas d'autres preuves que la quantité de huguenots qui s'y trouvèrent. On faisait, dit Bossuet, de bons protestants avec ces mauvais moines. M. Sainte-Beuve n'ignore pas davantage quelle fut la principale amorce des apôtres luthériens pour attirer au nouveau culte les prêtres et les religieux qui avaient les généreuses inclinations de Rabelais. Mais enfin, si ce dernier ne souffrait que de l'oisiveté et des bombances de ses confrères, s'il voulait plus de travail, plus de fatigues, plus de mortifications, il pouvait se contenter sans sortir du cloître ni de la famille de saint François. Ce siècle si méprisable et si mal élevé, selon M. Sainte-Beuve, et qui cependant a fourni à l'Église et au monde les évêques du concile de Trente, ne manquait pas de couvents austères ni de religieux menant une vie apostolique et sainte. Qui empêchait Rabelais d'aller dans un de ces couventslà, satisfaire son goût pour l'étude et pour la pénitence ?
Il faut que la passion contre l'Église catholique soit bien forte pour que des gens qui n'ont rien de plus cher que l'honneur de leur esprit risquent tout, même de se faire accuser d'ignorance, dans le seul but de l'outrager et d'affranchir ce qu'elle réprime. Ce seizième siècle, qui produisit Luther, Calvin et Rabelais comme l'expression la plus complète de la révolte contre la loi de Dieu, vit l'Église remporter par sa seule sagesse et par sa seule vertu son plus mémorable triomphe, après celui par lequel elle se fonda. A côté de sa face humaine, représentée par Luther, Calvin et Rabelais, le seizième siècle en a une autre, toute céleste, toute rayonnante de science et de piété, près de laquelle
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ces prétendus grands honrimes ne paraissent et ne sont que la figure hideuse de la bestialité vaincue. En butte à toutes les forces et h toutes les trahisons du monde, l'Église répondit par une floraison merveilleuse de docteurs, d'apôtres et de saints. Tandis que Rabelais bouironnait dans les cabarets et dans les antichambres, tandis que Luther tendait la main à l'islamisme, dont il avait adopté les dogmes impies et impurs, l'Église établissait sa foi et réformait sa discipline au concile de Trente ; elle voyait naître la Compagnie de Jésus, elle se rajeunissait en Europe dans le martyre, elle conquérait l'Amérique à son Christ persécuté, elle ouvrait partout des écoles illustres, elle perdait des royaumes sans diminuer l'abondance de ses charités. 11 est permis à M. Sainte-Beuve d'ignorer l'histoire des saints de la famille franciscaine qui fleurirent à l'époque où Rabelais se trouvait trop vertueux pour l'habit de saint François. Nous ne lui parlerons pas de saint Pierre d'Alcantara, de saint Félix de Cantalice, de saint Pascal Baylon, de saint Benoît de Philadelphe, de saint Séraphin, de vingt autres ; mais il ne lui est pas permis d'ignorer que le seizième siècle produisit saint Jean de Dieu, saint Thomas de Villeneuve, saint Jean de la Croix, sainte Thérèse, saint Ignace, saint François-Xavier, saint Charles Borromée, saint François de Borgia, saint Pie V ; que c'est le temps où écrivaient Bellarmin, Suarez, Tolet, Siret et Maffei ; où saint Philippe de Néri fondait l'Oratoire avec Baronius, le savant Tarugi, l'orateur, Silvio Antoniano, le poète ; que si la muse des mauvais lieux vomissait Rabelais, la muse chrétienne inspirait Camoëns et le Tasse ; que si un apostat faussait la science historique par les centuries de Magdebourg, Clavius, Muret, Baronius et tant d'autres léguaient à la postérité des travaux que la critique n'a
point ébranlés ; et que ce siècle enfin, où la civilisation chrétienne, un moment submergée en Allemagne, avait failli périr dans toute l'Europe, vit, à son terme, l'islalisme écrasé par la main d'un pape à la bataille de Lépante, et légua au siècle suivant saint François de Sales, saint Vincent de Paul et le règne de Louis XIV, cette splendeur de la France, où certainement l'esprit de Rabelais n'est pour rien.
Que serait-il arrivé, que fussent devenus les lettres, les arts, les sciences, et que fût devenue l'Europe entière si tout ce qu'il y avait de moines, de prêtres et de catholiques dans la première moitié du seizième siècle eussent eu les allures, les goûts et les « généreuses inclinations » de Rabelais ? S'il ne s'était pas trouvé tant d'hommes saints et forts de leur sainteté, qui, foulant aux pieds les séductions de l'orgueil et de la chair, auxquelles les auteurs et les fauteurs de la révolte cédaient lâchement, ont aimé la foi catholique jusqu'à monter pour elle sur tous les bûchers et sur tous les gibets que leur dressait l'hérésie ? Car c'est ainsi que l'on aime l'Église et qu'on l'aimera toujours, en dépit des bourreaux et des beaux esprits qui montrèrent alors et qui montreront toujours à quel point on peut la haïr.
Mais, si tout est plaisir dans cette haine, tout n'y est pas profit, et il faut que M. Sainte-Beuve et le Constitutionnel le sachent bien : c'est cette haine, quand elle a trop duré et s'est trop contentée, qui met le peuple en rumeur et qui force les gens de lettres à se sauver en Hollande.
M. DESGHANEL, POÈTE