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MORT DE BAUDELAIRE

Septembre 1867.

M. Charles Baudelaire, auteur d'un volume de poésies qui a fait un bruit regrettable, est mort hier, après une maladie de plusieurs années. Il a demandé et reçu les sacrements.

Il avait du talent; ses pensées du fond de l'âme valaient mieux que celles qu'il a montrées. Comme tant d'autres, il a été dans sa vie et dans ses œuvres le jouet des égarements de son esprit. Le frivole désir d'étonner lui a ouvert un. abîme où sa santé s'est perdue, où sa raison a presque péri. Il a joué, sinon sérieusement, mais on pourrait dire héroïquement, le personnage de son imagination, souvent contre sa propre nature. Pour être étrange, il a usé une force qui aurait pu lui permettre de devenir original.

Dieu a eu pitié de son âme, qu'il opprimait luimême ; il lui a donné le temps de réfléchir ; et la fin de Baudelaire console ceux qui, le connaissant mieux qu'il ne voulait se connaître, le plaignaient, le condamnaient et ne cessaient de l'aimer.

Il y a un livre de M. Hugo qui ne passe que malaisément la frontière. Il est intitulé : Les Châtiments. Je n'avais pu que l'entr'ouvrir lorsqu'il était dans sa fleur. Je viens de le lire tout entier, autant que la lecture en est possible. Dix mille vers, peut-ctre davantage! Le poète a fait cette dépense pour expliquer que ses ennemis politiques, la plupart autrefois ses compères, confrères et amis, sont — en toutes lettres — des voleurs, des brigands, des assassins, des brutes, des gueux et triples gueux, des gredins et triples gredins, des cancres, des escrocs, des bouchers, des vidangeurs, des ivrognes, des Jésuites.

Vers le cinquième millier, la fatigue se fait sentir, l'on commence à enjamber dans les strophes, à sauter même des pièces entières.

Jésuite paraît être l'injure que ce brillant nourrisson des Muses expectore avec le plus de soulagement. Quand il a épuisé le vocabulaire bien plus ample que je viens d'abréger; quand il a donné à ses ennemis le nom de tous les criminels célèbres, Cartouche, Mandrin, Papavoine, Poulailler, Poulmann, SoufTlard, Lacenaire, etc., etc. (car il en sait pour faire un die-

tionnaire des rimes), alors il leur crie : Jésuites f C'est comme un coup de trompette qui lui rend vigueur et l'empêche de s'endormir à ses propres chansons.

Ce trait si accusé est un signe de race. Il révèle dans M. Hugo l'abondance du sang havinite. M. Hugo est vraiment de cette famille d'esprits qui se nourrissent à la cuisine du Siècle. Qu'il pût cuisiner lui-même, je ne le dis pas. Les confectionneurs du Siècle, moins ingénus, savent bien ce qu'ils servent pour du jésuite. M. Hugo veut en manger comme eux : mais de plus il croit, comme un simple abonné, qu'il en mange, et qu'il se venge.

Oui, l'auteur des Contemplations est un métis du bonhomme Havin et de la Muse épique ! Voilà un étrange mystère, et je ne me charge pas d'expliquer comment a pu se faire la rencontre qui a donné ce produit surprenant; mais les marques de la double origine sont sans nombre. Partout dans l'œuvre si volumineuse de M. Hugo, souvent dans la même page et jusque dans le même vers, le génie épique et le génie havinique se montrent côte à côte ou merveilleusement enlacés. De là les gênes perpétuelles de l'admiration et de la critique. On a sous les yeux le plus grand poète et l'écrivain le plus saugrenu, des platitudes magnifiques, un sublime absurde.

M. Hugo semble ne pouvoir faire un vers prosaïque ni se servir d'une couleur qui ne soit aussi ensoleillée; l'inspiration ne le quitte pas ; sa parole, qui se sépare souvent de la pensée, ne se sépare jamais de l'image ; et cette richesse, volontiers accablante, décore fréquem-

ment une pauvreté volontiers ignominieuse. Des myriades de mouclics d'or et d'azur amoncelées sur quelque putridité !

Je me représente M. Hugo comme un artiste sans égal en qui le sentiment de l'art s'est corrompu par la vanité d'étaler l'organisation particulière qui lui permet de vaincre la difficulté, et qui a cessé d'être musicien pour devenir exécutant. On raconte d'un homme de génie que je ne veux pas nommer, parce que je ne crois pas cette histoire, qu'il avait écrit un morceau de piano impossible. Pendant que les deux mains tenaient les deux extrémités du clavier, il fallait donner une note au milieu ; il la donna, en frappant la touche de son nez. Si le fait est vrai, le grand homme à qui on l'impute regretta d'avoir offensé l'art, il bannit de ses œuvres le morceau impossible. M. Hugo, au contraire, est fier de ces touches de nez, et ses œuvres en sont pleines. Nouveau trait de race havinique, le plus favorable peut-être à sa popularité.

Sa nature morale lui fait de plus mauvais tours. Il est vain, défaut que l'on n'oserait reprocher à un poète, mais il en abuse ; et il a une ame grossière et violente. Il s'en gène assez peu pour que l'on ne se gêne point d'en parler.

Il avait contre ces misères et ces plaies de nature, le même remède qui est offert à tout le monde contre des infirmités égales. Le remède était le christianisme. Il

l'a connu, il a préféré son mal; le genre humain tout entier sait avec quelle pompe, quelle ardeur et quel excès !

La vanité de M. Hugo s'enfle aisément lorsqu'on le critique ; elle tourne à l'orgueil lorsqu'on le censure, et aussitôt, de son âme grossière et violente s'élèvent de grossières et violentes pensées, dont l'expression très débordée le fait critiquer et censurer plus justement. Ces corrections plus justes lui sont plus amères, elle excitent davantage sa vanité, la poussent plus avant dans les fureurs de l'orgueil, et cette passion exaspérée enflammant de plus en plus son ame violente, y soulève plus épaisse la fumée des grossières et violentes pensées. Ce n'est pas le moyen d'étouffer la critique; elle y trouve de quoi dire, elle continue de parler : là, le poète ne se contient plus et le délire se déchaîne : il provoque ces éruptions de dix mille vers dont le but, plus ou moins déguisé, n'est au fond que d'éteindre et noyer le sifllet.

M. Hugo, peu fait pour la vie politique, s'y était gouverné de manière à devenir absolument ridicule, même odieux. La chute de la République fut pour lui la chute d'une pièce où il prétendait, bien à tort, une part d'auteur, et dans laquelle il croyait plus indûment encore représenter un principal rôle. Les Châtiments sont l'expression de sa double rancune d'auteur et d'acteur contre tous ceux qui l'ont sifllé ou qu'il en accuse. Profonde et inguérissable blessure !

J'ai trouvé dans ce volume, contre moi seul chétif, deux grandes pièces, sans compter quantité d'apostilles. Il me dit tout ce qu'il sait dire : il atteste que je ne crois

VICTOU HUGO ET LLS a CHATIMENTS )) Sq

pas en Dieu ; il iii'a]>pelle espion, Lacenaire, Patoiiillet et le reste ; le fou va jusqu'à insulter ma mère! Tout cela parce que j'ai un peu sifllé ses discours, qui le méritaient bien ; et j'en avais le droit, puisqu'il était mon représentant.

En vérité, je ne tenais pas à le persécuter ! Je défendais contre lui mes croyances, qu'il combattait, ou plutôt qu'il insultait à la tribune avec assez d'avantages sur moi. Par obéissance à la loi humaine, je payais ma part de ses vingt-cinq francs : saurait-il citer une loi de Dieu ou des hommes qui m'obligeât de ne le point juger totalement incompétent pour le discours public, ou qui pût m'empêcher de le dire? Ai-je insulté Madame sa mère ou Monsieur son père? Ai-je seulement contesté son génie ? Point du tout. Ferme dans les strictes limites du droit et des convenances, j'ai seulement dit que je le trouvais sot politique et sot orateur. C'était le sentiment le plus doux à son endroit de tous les bons bourgeois de France, et même, en ce temps-là, des Ilavinites.

Si j'avais eu le dessein de le faire souffrir, j'aurais bien réussi, puiqu'après des années mes piqûres lui cuisaient encore. Mais il s'est trop gratté et je ne visais point à produire cette grosse inflammation.

Et lui, quel chagrin espère-t-il me causer en m'appelant Lacenaire ? S'il veut dire que je l'ai assassiné, il fera rire. Qu'importe d'être traité d'assassin par M. Hugo, ou d'athée par Poivreux, ou d'espion par Lapouille I Un jour M. xVbout m'a appelé Marat ; un autre jour, quelqu'un qui est à M. Buloz m'a appelé Rabelais ; il y

a aussi Philibrand qui jure ses grands dieux que je suis l'auteur secret d'un livre obscène : purs traits d'esprit, purs havinismes !

M. Hugo nourrit une autre idée. Il assure, à diverses reprises, que ses vers sont un pilori, qu'il fait la fonction du bourreau, que ceux qu'il marque sont marqués à jamais. C'est une prétention de poète, qu'avait eue déjà un fameux marqueur nommé Barthélémy, lequel, je crois, n'a marqué personne autant que luimême. Pour mon compte, je passe à M. Hugo de prendre ce plaisir, — que je conçois très bien. Mais il devait craindre son intempérance et n'y pas mettre tout le monde, à ce terrible pilori. Je m'y vois en compagnie de Pie IX !.. . Je pense que Pie IX s'en tirera et me déclouera : et je m'en irai dans la suite de Pie IX, laissant une réputation pour le moins aussi respectable que celles d'About, Lapouille et Philibrand.

Quant à M. Hugo, c'est un grand et ilhistre poète, qui se verra pardonner beaucoup de grands et misérables torts. La postérité, toutefois, lui fera certaines difficultés.

Il disait jadis que le romantisme était le libéralisme en littérature, et que ce libéralisme réussirait comme l'autre. En effet ! Le libéralisme littéraire a réussi exactement comme le libéralisme politique : il a emporté la place, il n'y a rien laissé, il n'y mettra rien, il n'y demeurera pas, et son passage ne sera marqué que par

des brèches probablement irréparables. Je vois encore du havinisme dans cette destinée. La postérité chicanera M. Hugo là-dessus, et sur d'autres points. Elle le trouvera court dans ses longueurs, mesquin dans ses tapages, enflé, détonnant, plus chevillé que de raison, trop embeso;,^né de montrer l'esprit qui lui manque, mauvais cultivateur du merveilleux héritage qu'il a reçu. La pompe de son bagage sera fort réduite. Déjà quelques-unes de ses immenses baudruches se dégonflent, et l'admiration de M. Havin, pesant sur ces fragilités, en précipitera l'irrévocable aplatissement.

Et ce n'est pas tout ! Les Châtiments ont paru en i853. En 1866, il se trouve que les événements, favorisés par la main la plus injuriée et la plus mordue, ont réalisé presque tout le programme du poète. L'Italie est (( affranchie », d'autres grosses choses sont faites ou sont mûres, la démocratie est en progrès. 11 faut donc que M. Hugo s'accuse de n'avoir pas eu la moindre perspicacité, ou qu'il se confesse ingrat. Il ne peut plus tarder d'exprimer les mêmes sentiments qui rendaient si criminels à ses yeux :

Les âmes de... et de... ces gueuses !

D'un autre côté, sil'on considère Pie IX et les évêques et religieux de l'Italie, leur pilori ressemble de plus en plus à l'échafaud des martyrs. Sur les marches de cet autel, l'ancien « poète serein » de l'ère philippienne prend une belle figure, avec ses outils de bourreau, souflletant de ses vociférations les seuls hommes qui fassent honneur à la conscience humaine !

Depuis que ces pages sont écrites, j'ai lu les Chansons des Rues et des Bois, et il est arrivé un fait que je n'aurais pas attendu à cette occasion.

Les Chansons, sœurs très ressemblantes des Châtiments, et filles comme eux de l'âme grossière et violente, sont cependant singulièrement mieux tournées. L'auteur n'a pas donné de pièces de métier où paraissent autant la force et la dextérité de sa main. Gela est plein, sonore, d'une sûreté, d'une netteté, d'un relief admirables. Peu de coton, peu de chevilles, c'est de la chair vivante et ferme qui bondit de la seule vigueur des muscles et palpite de la seule chaleur du sang. Je voudrais oser dire que ce recueil est le plus bel animal qui existe en langue française.

J'en loue aussi, dans une certaine mesure, l'inspiration.

Quant au caractère intime de cette inspiration, je n'essaie même pas de formuler le sentiment que j'en ai. Elle est un châtiment, et d'autant plus terrible que l'auteur n'en sait absolument rien.

M. Hugo est né en 1802 ; ce qui le mène aux environs du point de maturité où se trouvaient les deux vieillards qui s'introduisirent près de Suzanne. Sous la copie du tableau que Rubens a fait de l'entreprise de ces amoureux, le graveur a écrit : Turpe Senilis amor ! Il n'en faut pas davantage ici. Le mérite que j'y loue, c'est la sincérité. M. Hugo se l'est donné pleinement, à la Diogène. Si les vieillards de Suzanne chantaient, nul doute qu'ils chantaient les Chansons des Rues et des Bois. Nous avons là toute leur âme. Non, je ne pense pas qu'il existe en français un autre livre de ce ton ni de ce fonds ! Je crois reconnaître que Henri Heine a chanté la note initiale et créé l'instrument ; mais on l'imite en maître ou plutôt en inventeur, et comme le pauvre Laurent Pichat, qui eut la première idée des Petites Epopées y il est absorbé.

Quant au fait imprévu qui se manifeste à l'occasion

des Chansons, c'est le complet insuccès de ces vers si bien frappes et de cette peinture si profonde. Régnier disait :

Je fais des \ors qu'cncor qu'Apollon les advoue, Peut-être dans la cour on leur fera la moue.

Voilà tout justement l'aventure des Chansons, le public leur fait la moue. Vainement une claque industrieuse s évertue à les pousser, la froideur s'obstine, et pour citer notre grand-père Brébeuf :

Le soleil étonné voit mourir ses rayons.

L'eût-on voulu croire, que des Chansons de M. Hugo pussent devenir ce qu'on appelle en librairie « un rossignol » 1

Ce n'est pas la seule surprise mal gracieuse qu'aient éprouvée depuis quelque temps les libraires du poète. 11 y a aussi un tome sur Shakespeare, qui s'attarde ; et les Travailleurs de la Mer, enveloppés d'un calme plat, n'ont pu sortir du port que par le secours d'un hardi remorqueur, lequel n'a pas pris, dit-on, autant de harengs qu'il pensait.

Que signifie ceci? — Est-ce que M. Hugo perd la note havinienne ? — Est-ce que ses derniers vers sont d'une littérature trop belle et trop raffinée? — Tout est supposable plutôt qu'un accès de pudeur du public. Le public festoie toujours Béranger, et ne peut s'assouvir de Thérésa, ni de Rocambole.

Est-ce qu'enfin l'heure serait venue, l'heure inévitable où la foule se détache de ceux qui l'ont caressée et abaissée ?

Quand une force véritable entreprend de corrompre, elle prend un grand empire, et réussit au gré de ses vœux. Le moment vient où cette foule qui a obéi long-

temps, brise avec d'indignes maîtres. Mais ce n'est pas pour en prendre de meilleurs, c'est pour se donner d'indignes favoris. Elle n'aspire pas à remonter, elle veut, au contraire, descendre plus bas, descendre toujours, entraînée par le tempérament même que ses corrupteurs lui ont fait à chercher toujours des fanges plus épaisses, vouée à la bêtise, à l'abjection, au goût des perversités et des puanteurs.

Cependant les premiers corrupteurs avaient du génie, et le génie a des ailes. Gênés par leurs ailes, ils ne peuvent plus précéder cette foule qui descend ni même la suivre d'assez près. Elle les abandonne alors, ne les voit plus, ne les écoute plus, ne les comprend plus, et son indifférence

Laisse insensiblement mourir un long amour.

N'importe ! M. Hugo peut se vanter d'avoir produit un livre rare, et écrit en maîtres vers, et qui peint bien son homme, et qui lui fait sa statue comme il faut!

Seulement ses autres poésies en sont assez déparées. A côté de ces hennissements, l'ancienne pompe et l'ancienne vertu perdent fort de leur lustre ; tout semble blafard, — et cafard !

De telles choses marquent bien le dédain avec lequel Dieu laisse tomber les dons qui gagnent la gloire humaine, de même qu'il a laissé aux Romains, destinés à lui faire tant la guerre, u l'empire du monde, dit Bossuet, comme un présent de nul prix » !

3 août 1869.

Toute la presse pousse des cris d'horreur. Paris vient d'être témoin d'un sacrilège !

On ne sait quel monstre a insulté le groupe de M. Carpeaux, représentant, dit-on, la Danse. 11 l'a insulté sur le seuil du sanctuaire, à la porte du nouvel Opéra.

Nous n'avons pas encore parlé de cet ouvrage. 11 en faut dire deux mots. D'après les journaux qui le vantent, il est indescriptible. Du moins les caractères d'imprimerie n'ont pas le droit d'étaler toutes les perfections que le statuaire y a mises. La pudeur particulière de notre époque crierait à la garde, si quelqu'un se permettait de décrire ce qu'elle se laisse montrer.

Les figures de M. Carpeaux, beaucoup plus que nues, ne dansent pas le menuet. Si c'est la noble ïerpsichore qui leur a donné des leçons, la noble Terpsichore avait énormément soupe cette nuit-là.

L'œil même de la police, si accoutumé et si complaisant, s'est troublé du spectacle. On a délibéré de les enlever de la rue, ces merveilleuses figures, tant il semble juste que personne ne soit forcé de les voir. Si, par la puissance de quelque magicien, elles pouvaient descendre sur le pavé, certainement elles seraient empoignées aussitôt, et le violon deviendrait le digne asile de leur condition, de leur parure, et de leur beauté.

Ces grâces de 1869 ont donc été insultées. Un malveillant, resté inconnu (mais on le cherche !), les a fouettées d'une bouteille d'encre corrosive, et l'on craint que l'une d'elles en reste estropiée. Il faut entendre le flot de déplorations, de malédictions et d'exécrations qui écume contre le vandale !

Si on le happe, celui-là, il peut compter sur le maximum de la peine, et il fera bien de ne pas reparaître dans la société. L'excommunication sera perpétuelle, inexorable.

Nous aimons d'ailleurs ce soulèvement de piété sauvage. Qui osera dire encore que le sens du respect n'existe plus ? Les danseuses de M. Carpeaux ont autant de dévots sur le pavé de Paris que le zouave Jacob y créa soudain de croyants.

Observons ce culte.

Casser une bouteille d'encre sur les choses ou sur les gens n'est pas, dans notre civilisation, généralement réputé crime. C'est au contraire une industrie fort encouragée.

Quantité d'individus en vivent et en reluisent. Ainsi, le joli Renan, avec un applaudissement enragé, jeta son encre très infecte au visage de Jésus-Christ, et son visage à lui fut partout offert à l'admiration française ; les journaux célébrèrent jusqu'aux furoncles dont il était fleuri, ils y virent les indices d'un feu intérieur. Ainsi,

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sans relâche, la bande bien payée des caricatnrislcs s'évertue à souiller d'un jet d'encre inrimonde toute dignité humaine. Que d'autres exemples nous p^ni nions citer ! M. Carpeaux lui-même, illustre victime de la bouteille d'encre, ne l'emploie-t-il pas à sa manière? Les attitudes 011 il vient de plier le corps humain, peuvent assurément passer pour une dégradation assez caractérisée de cet ouvrage de Dieu.

Mais l'opinion fait tout. Elle déclare innocents ou louables ces actes brutaux, car les choses qu'ils offensent, la pudeur, la forme humaine, la religion, n'ont pas la majesté, la sainteté, la divinité de l'Art, dont resplendit le cancan sculptural de M. Carpeaux. Telle est la théorie intéressante qui se dégage de l'immense clameur soulevée par le sacrilège de l'Opéra.

Quelques points restent obscurs. Est-ce l'art qui sacre le cancan, est-ce le cancan qui sacre l'art? Nous ne savons pas. Il y a quelque temps un fou cassa le bras et le nez d'une des villes qui regardent passer l'omnibus sur la place de la Concorde. Personne ne plaignit cette bonne bourgeoise honnêtement habillée pour sortir, et aucun journal ne manifesta le moindre désir de ronger le foie du fou.

L n rédacteur du Réveil, qui touche aux arts par la photographie, éperdu de courroux et de douleur, — faible d'ailleurs dans l'art d'écrire, — cherche à deviner qui a pu perpétrer (prêtez-nous le mot, M. de la Bédollière) un si horrible forfait. 11 trouve tout de suite les cléricaux :

« Nous ne saurions trop nous indigner contre cet acte de vandalisme, qui ne peut être attribué qu'à un misérable fanatisé par les passions scolastiques ou religieuses. — Et. Carjat. ))

Cet inquisiteur se presse un peu. Il nous permettra

de lui dire qu'il n'est pas assez clerc pour apprécier comme il faut les sentiments que sa propre dévotion se hâte d'accuser. Nous l'instruirons là-dessus brièvement et complètement. Pour les chrétiens et pour ceux qui ont la notion chrétienne de l'art, les chefsd'œuvre comme celui de M. Carpeaux sont l'objet d'un mépris et d'une patience sans limite. Nous les condamnons, nous les supportons, et nous sommes fort indifférents à ce qui leur peut arriver. S'ils subsistent, ils nous servent d'arguments. S'ils disparaissent, que nous importe ? Nous savons bien qu'on en fera d'autres et que la veine d'où ils sortent ne s'épuisera pas dans l'humanité. Nous savons bien aussi que nous ne les verrons pas éternellement, et que ces œuvres de nuit n'outrageront pas l'impérissable lumière.

Quant à l'auteur du crime, nous regrettons extrêmement qu'il ait voulu, pour parler le français du Réveil, « bénéficier du lâche avantage de l'anonymat ». Sa défense pourrait être curieuse.

C'est peut-être un Pygmalion blessé par une de ces Galathées lascives, et qui dirait comme Antony : « Elle me résistait, je l'ai assassinée. » On ne pourrait alors, suivant la règle littéraire et judiciaire, que compatir à sa passion malheureuse, si flatteuse d'ailleurs pour le talent de M. Carpeaux. Les avocats provoqueraient l'émotion, le président ferait un résumé doux, le jury, frappant à regret le coupable, lui décernerait des circonstances atténuantes et des pleurs.

Il se peut aussi que le coupable soit un jaloux. L'on ne saurait être sans pitié pour cette autre folie que développe si puissamment le vacarme contemporain. Jaloux, Erostrates, amants refusés de la gloire, autant d'infortunés que la société appelle de tous les lointains

au banquet de la vie, et qu'elle emp<lche de s'y asseoir. Nous ne sommes plus justes si nous refusons toute indulgence aux écarts des victimes de cette passion de la gloire, dont nous faisons l'unique ressort de toute vertu.

Nous ne prévoyons qu'un seul cas où l'ofTenseur des Higolboches de marbre pourrait demeurer sans excuse : ce serait qu'il fût un honnôte homme, emporté par le désir de rendre une offense qu'il se considérerait comme ayant lui-même reçue par l'exhibition de ces danseuses magnifiques, mais trop débridées. Sans doute, celui-ci encore aurait beaucoup à dire. Nous le condamnerions néanmoins pour s'êtrefait justice à lui-même, lorsqu'il pouvait tout simplement intenter un procès à M. le préfet de la Seine ou à toute autre autorité compétente, sur le chef d'excitation publique et permanente à l'incorrection des gestes, des costumes et des mœurs.

2 septembre 1869.

M. GuérouU intervient assez malhonnêtement sur la question des demoiselles Carpeaux. Habituellement, il a le mérite de se distinguer davantage des collaborateurs plus qu'ignorants et plus qu'incultes dont il s'entoure. Nous l'avons toujours combattu avec assez de mesure, et, il nous permettra de le dire, avec assez de bonne pitié, pour lui conseiller de laisser à cette escouade les termes qu'il emploie aujourd'hui.

Tout ce qu'il dit est sans doute très convenable s'il

s'agit de nous faire lapider au moment opportun. C'est très insuffisant pour nous empêcher de donner tout haut notre avis, et tout à fait nul pour nous convaincre que notre avis est sans valeur et sans droit.

Défendant la décence des demoiselles Carpeaux, il nous dit que ce qu'elles font à la porte de l'Opéra n'est rien, comparé à ce qui se fait dans l'intérieur, sous les yeux de l'élite de la société, en présence du chef et des premiers de l'Etat, qui donnent le signal des applaudissements. Il exagère un peu. Mais quand ce serait exactement la même chose, l'argument ne vaut rien. Ceux qui vont voir cela, qui mènent là leurs femmes et leurs filles, n'ont pas à se plaindre. Ils savent ou ils croient savoir ce qu'ils font; ils le font exprès. Quand ils en ont trop, ils peuvent se retirer. Rien ne les contraignait d'entrer, rien ne les retient, rien ne les force à revenir. M. Carpeaux envoie ses demoiselles sur la place publique, elles sautent aux yeux des passants.

Or, précisément parce que la rue est à tout le monde, la rue n'est pas pour tout faire, et l'on peut trouver que c'est une police très injuste et très tyrannique même, que celle qui ne purge pas la rue, sinon de toute obscénité et de tout immondice, au moins qui n'en écarte pas le plus gros. Le groupe de M. Carpeaux est très gros en ce genre.

M. Guéroult, comme en général tous les libéraux, a d'étranges délicatesses sur les égards et les respects qui sont dus aux yeux du public. Les demoiselles à la Carpeaux et leur innombrable bande ne les offensent point. En marbre, en peinture, en lithographie et en photographie, elles leur plaisent. Mais les processions, les files de premières communiantes en voile blanc, conduites par des Sœurs de charité, les offusquent

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beaucoup. Ils demandent (jaun leur ote ces spectacles. Quant aux processions, il faut leur coder. Si nous voulions résister, ils y mettraient bon ordre : ils y jetteraient de l'encre, leurs réservoirs ne sont pas taris I et l'État leur prêterait main-forte.

La majorité calholicjue est légalement contrainte de renfermer le culte dans les églises, partout où se rencontre une minorité de protestants ou de juifs. Point de Féte-Diea ; bien plus, point de clergé ostensible et point de croix aux enterrements ! Ils ont eu cette dureté d'ôter de nos yeux la croix, lorsque nous suivons un cercueil. iN'ous subissons cela.

La question Carpeaux est de savoir si, quand on nous supprime la croix, l'on peut nous imposer des bacchanales, parce que tel est le bon plaisir d'un architecte, d'un artiste quelconque, et de n'importe quel comité anonyme et inconnu.

Notez que c'est à nos frais que cela se fait. Quand M. Garnier, architecte de l'Opéra, et M. Carpeaux présenteront leur compte, nous aurons à payer notre part. C'est bien le moins que nous fassions nos remontrances.

En dehors de l'accident survenu aux danseuses Carpeaux, et qui n'est pas plus surprenant que toute autre chose qui puisse arriver dans une ville de deux millions d'âmes, il y a ce point de droit à établir : Les concitoyens sont-ils forcés d'admettre, dans la rue, une œuvre qui relève uniquement du caprice de l'auteur et de ses amis, et qui n'aura été probablement soumise à aucun jugement?

Que dirait M. Guéroult, si l'on bâtissait, par exemple, un calvaire sur le chemin qu'il aurait coutume de prendre pour aller à ses précieuses occupations ou à ses précieux plaisirs ?

02 LES DEMOISELLES GARPEAUX

Mon Dieu ! on est large, et il y a assez de choses partout qui montrent que les honnêtes gens à qui ces choses ne peuvent plaire sont très accommodants. Rien n'est laid, par exemple, et rien n'est nu comme un certain groupe de M. Garpeaux, qui illustre le jardin des Tuileries.

Gela représente Ugolin délibérant de manger ses fils. — Ugolin se mord les doigts ! — On ne demande pas que l'État fasse habiller ces vilains corps, et c'est assez qu'on ait placé ce gauche ouvrage en face de Lâocoon. A défaut du goût, la justice est satisfaite. Mais il y a des excès qui indignent, et le groupe de l'Opéra est un excès sans compensation.

Nous demandons que les demoiselles Garpeaux soient jugées. Et nous conseillons à M. Guéroult de s'appliquer à raisonner plus juste et à parler plus honnêtement.

P. S. — N'oublions pas une bonne nouvelle. Les demoiselles sont guéries ! Une application de poudre de riz leur a rendu leur blancheur native. Le traitement s'est fait sur place. Plus heureuses que d'autres, ces filles de marbre n'iront point à l'hôpital.

Elles continueront de décorer la place publique, types officiels de l'art chorégraphique de l'époque de la grande maturité du second Empire. La postérité verra cette merveille. Elle dira : G'est ainsi qu'ils dansaient! Elle dira aussi combien de temps a duré la danse et comment elle a fini. Et peut-être que ceci expliquera cela.

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