UN ÉCRIVAIN QUI SE FAIT UO.OOO FRAXCS PAR AN
i4 février 1868.
Un terrible monsieur de lettres, c'est M. Pierre Véron, rédacteur au Charivari, au Siècle, en vingt autres lieux. D'après une évaluation du Figaro, M. Pierre Véron livre annuellement au public pour 40.000 francs de sa prose, en petites pesées. Même quand l'année avait été neigeuse, l'autre fameux Véron, qui vient de s'éteindre, tirait à peine autant de ses mous de veau stomachiques et bachiques. Il y a plus de sots qui lisent que de sots qui s'enrhument.
M. Pierre Véron est démocrate et fort ennemi de « l'ultramontanisme ». 11 accuse l'ultramontanisme d'avoir inventé la résignation et propagé l'idée antilibérale des récompenses éternelles u dans le monde hypothétique ». 11 estime sans doute que cette idée empêche encore bon nombre de démocrates de lui acheter de la prose.
Quant à lui, ni Dieu ni la postérité ne lui paraissent solvables, il ne veut pas leur faire crédit. Ce ne serait pas mal raisonner, si les écrivains de sa sorte pouvaient
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compter sur l'oubli de Dieu comme sur celui de la postérité. Nous approuvons davantage le mépris de M. Pierre Véron pour les temps antérieurs, les temps barbares des Pascal, des Sévigné, même des Voltaire, et la préférence qu'il donne à ce temps-ci, quoique encore souillé d'ultramontanisme. En quel autre moment de l'histoire aurait-il pu se faire, non des années de Ao.ooo francs, mais une journée de chaussetier ?
Le métier d'écrire met en évidence des malingreux si nuls, qu'ils semblent le faire exprès, ou si raflés, qu'on les croit victimes d'une triste aventure, ou si monstrueusement déformés, qu'on les soupçonne d'avoir étudié dans quelque cour des Miracles. M. Véron laisse une impression plus étrange : l'impression qu'il est venu ainsi. 0 formidable jeu de la nature : le rien visible ! Et il fait 4o.ooo francs !
Depuis longtemps nous cherchons une image qui aide à se rendre compte de ce phénomène ; mais il faut sortir du réel et tomber dans le fantastique. Le génie tout particulier de M. Pierre Véron s'offre à nos yeux sous la figure d'une grosse éponge.
Elle serait douée (mais comment ?) de quelque faculté de locomotion ; elle se traînerait de table en table dans les tavernes basses, elle absorberait tout le résidu qu'elle y trouve, elle le rendrait par une force de contraction automatique, elle le repomperait aussitôt, elle le réévacuerait immédiatement, et elle ferait cela toujours : et il y aurait quantité de gens qui recueilleraient ce liquide, et des multitudes qui le boiraient à petits verres à prix d'or !...
Voilà comment nous expliquons le fonctionnement et la fortune de M. Piere Véron. Nous sentons que c'est absurde et peu clair.
On a beau connaître bien la presse, et ses industries,
QUI Si: FAIT ^0.000 FR. PAR AN 83
et ses clientèles; les /|0.ooo francs de M. Pierre Véron demeurent inexplicables. Les voilà, c'est bien. Pourquoi, alors, CoUetet cherche-t-il son dîner? Pourquoi Farel n'a-t il pas de chemise? Pourquoi Damon n'est-il vêtu que de simple bureau? Sont-ils cléricaux, ont-ils quelque teinture de la politique et des lettres, leur est-il jamais échappe un éclair, une phrase, quoi que ce soit qui fasse suspecter cette belle intégrité du rien qu'on sent tout d'abord en M. Pierre Véron? Nullement. Et cependant ils jeûnent, et M. Véron boulange ses Ao.ooo francs. Non seulement rien visible, mais rien créateur ! On est pris de vertige.
Encore que M. Véron soit incrédule comme le néant, si ses perpétuels engloutissements et déglutissements lui laissaient le temps de réfléchir, son cas ne l'étonneraitpaspeu. Gomment explique-t-il qu'il puisse tirer Ao.ooo francs de sa littérature, et en France? Nous voudrions soumettre la question à un jury d'écrivains, M. Sainte-Beuve en tête, et M. Sarcey à sa place, en queue. Force leur serait bien d'avouer que l'intelligence française subit en ce moment de graves détériorations, ou que, suivant les thèses de la génération spontanée, la fermentation du papier imprimé a fait éclore une classe de liseurs qui ne sont plus français que géographiquement.
Le Pays, l'autre jour, a pesé sur l'éponge. Il en est sorti ceci que nous ramassons pour compléter un portrait peut-être impossible. M. Pierre Véron ne saurait être peint que par lui-même, et encore !
Il exhorte la u démocratie » h. se défaire de a l'ultramontanisme ». 11 a pompé sur une table fortement tachée ; nous le prenons dans un bon moment :
« La même passion ultramontaine qui a arraché na-