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SUR SA CONVERSION

Ayez pitié de moi ! C'était le cri de ma faiblesse ; car, au milieu de cette foi naissante, j'étais si combattu que je ne pouvais former un désir ; ou plutôt, tant de désirs contraires se succédaient en moi, et si vile, que je ne pouvais savoir ce que je désirais véritablement, et que je souhaitais toujours ce que je n'éprouvais pas. Pressé par ma raison, pressé par ma conscience, et (je crois que je puis le dire aussi) pressé de Dieu, me sentais-je tout près de faire enfin ma profession de foi chrétienne, d'aller enfin me jeter aux pieds d'un prêtre, et de mettre, entre mon passé et mon avenir, la barrière d'un engagement sacré?... tout aussitôt le regret de ce qu'il fallait quitter serrait mon cœur dans une étreinte de fer. Je me donnais les lâches raisons que l'on se donne toujours : que j'étais bien jeune ; que je n'avais pas commis tant de fautes ; que sans doute Dieu m'avait pardonné, puisqu'il me laissait vivre ; qu'il pardonnerait encore ; que des erreurs innocentes ou des emportements de jeunesse n'étaient pas dignes de son courroux ; que s'il était bon, je n'avais rien à craindre ; que s'il était injuste et sévère (pardonnez-moi ces blasphèmes.

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Seigneur !) mes prières ne me sauveraient pas, et que j'avais bien le droit de me révolter...

Et ces lâchetés ramenaient tous les doutes. Qui ^m'assurait de la divinité de l'Église? qui me persuadait que Dieu, par un décret renfermé dans sa pensée souveraine, n'avait pas abandonné le monde aux œuvres du monde ? ne s'était pas décidé à laisser vivre l'homme comme il l'entendrait, maître de suivre l'un ou l'autre des penchants divers qui le combattent toujours, ayant pour seule récompense et pour seule punition ou la paix ou le trouble de son âme ? Evitant d'envisager plus à fond ces sophismes, je me hâtais de secouer toute pensée, tout projet de conversion. Je laissais mes yeux, je laissais errer mon cœur, avec une ivresse emportée, dans le monde de tous mes anciens délires, comme dans un domaine enchanté dont j'avais failli échanger les jouissances contre la tristesse et l'ennui d'une prison. Il n'était coupe amère et breuvage empoisonné dont mes lèvres s'étaient détournées jadis avec dégoût, qui ne me parût délicieuse, et où je ne voulusse boire à satiété. J'entassais les projets, je rêvais toutes les indépendances, je me promettais de faire en sorte que je n'aurais à répondre ni de mes actions, ni de mes pensées ; il me semblait trop cruel même de ne pouvoir être fou. Réfugié au sein de mes mauvais souvenirs, et plus coupable dans mes vœux que je ne l'avais été dans mes œuvres mêmes, je me reprochais d'avoir été fatigué, de n'avoir pas saisi toutes les occasions de mal faire : C'est pour cela, me disais-je, que l'ennui m'a désolé. Et l'homme, le pauvre être misérable qui tout à l'heure s'enthousiasmait au spectacle de la vie des saints..., maintenant, évoquant d'autres images, se forgeait une espérance d'imiter ces héros de l'enfer qu'il avait vus, libres et gais sous le faix des

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scandales, montrer effrontément partout un visage où la conscience anéantie ne faisait plus monter aucune rougeur. « Je ferai comme eux : je triompherai de moi et je triompherai d'eux encore; je les effacerai. » Et mille visions folles, stupides, m'emportaient loin de Rome, loin de mes amis, loin de Dieu surtout, au milieu de Paris, parmi les âmes infortunées que j'y avais aperçues ; rêvant les succès misérables qui s'y font, et les applaudissements des théâtres, et les éloges des journaux, et la confraternité des orgies, des trahisons, des luttes, tant que pourrait aller mon esprit, tant que pourrait aller mon corps, jusqu'à ce que je fusse épuisé, assouvi, repu... Et alors, disait une voix qui me faisait rougir, que j'aurais voulu ne pas entendre, mais qui partait des profondeurs de mon âme, alors tu te convertiras ! Je cachais dans mes mains mon visage, où il me semblait que ces odieuses pensées imprimaient un sceau de bassesse ; je versais des larmes de dépit, je m'écriais presque avec colère : « Si vous êtes Dieu, ayez pitié de moi. » Ces emportements me persécutaient au pied des autels comme ailleurs. Parfois je m'en faisais un argument contre Dieu, qui ne savait pas leur défendre l'entrée de ses temples ; parfois ils me rappelaient cette sage parole : Dieu habite les cœurs purs.

Mes regards se portaient sur ces chers amis, en prière à mes côtés ; et quelle douce paix je devinais dans leur prière ! Je les comparais à ceux que je me proposais tout à l'heure d'imiter. INe ferais-je pas mieux, me disais-je, de prendre pour modèles ceux-ci ? L'effort serait sans doute plus honnête ; serait-il moins glorieux? le prix en est-il mal assuré? Je cherche la paix, ils la possèdent; je souhaite des triomphes misérables : ils triomphent, eux, du sentiment qui me les fait souhaiter. Je les aime, je les estime, et tout le résultat de

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mes entreprises serait d'arriver à des succès dont ils me plaindraient, dans la fermeté de leur esprit et dans la délicatesse de leur cœur. S'il m'est facile de faire plus mal que d'autres, ne m'est-il pas au moins possible de faire aussi bien que ceux-ci ? J'aurais la force d'étouffer ma conscience, et je n'aurais pas celle de maîtriser mes passions ! Qu'est-ce que l'indépendance que je me promets, et, après tout, qui peut se vanter d'en jouir? Le plus effréné dépend de mille choses : que le remords se soit tu dans mon âme, il dépend toujours de ses impuissances, de ses craintes ; de l'opinion, s'il la respecte; du mépris public, s'il ne la respecte plus. Il dépend de la loi, aux barrières de laquelle arrivent bientôt ses désirs ; et s'il brave enfin les lois, alors il dépend des geôliers ; et tous les jours, à toute heure, il dépend de la mort. L'homme a beau s'abandonner à ses désirs, il n'en épuise pas le nombre ; et d'un seul désir assouvi, naissent des immensités d'autres désirs qu'il n'assouvira jamais. Vainement il en appelle à sa raison : qu'importe la mesure à qui veut 1 infini ? La raison lui fait toucher les murailles de l'impossible, et il va se désespérer avec elle au pied de ces limites inexorables, au-delà desquelles il place follement l'asile de ses félicités. Tout au contraire, le chrétien bornant ses souhaits et ses efforts au seul accomplissement d'une loi qu'il croit divine, n'a que des volontés dont il peut toujours atteindre le but; il ne dépend véritablement que de cette loi qu'il adore, et sa dépendance est aussi sa joie; il s'affranchit du joug que font peser sur nous les désirs, qu'elle lui ordonne de mépriser ; et, lorsque nous succombons enfin, pleins de regrets, d'épouvante et de colère, à la conviction de notre impuissance et de notre folie, lui, franchissant l'abîme de la mort comme un étroit fossé, se repose d'avance, par la foi, dans cet

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infini que nous désespérons de saisir. Ainsi, plus libre, plus sag^ et plus heureux, il acquiert tout, en renonçant à l'impossible ; tandis que tout le prix de nos efforts est de savoir que nous poursuivons en vain ce qu'il possède déjà.

L'opiniâtre lâcheté de mes irrésolutions, l'inertie, indigne de tout être doué d'un peu de cœur et de bon sens, dans laquelle je me plongeais pour échapper aux infatigables persécutions de la grâce, me devenaient chaque jour et à chaque instant plus insupportables. Je n'y trouvais nul repos, nul allégement même passager. 11 ne suffit point de se boucher les yeux et les oreilles, lorsqu'on a une fois vu et entendu ce qui plaît ou ce qui épouvante : l'image reste en nous, plus séduisante ou plus terrible ; les échos de l'intelligence donnent un accent plus pressant ou plus sombre aux paroles qui les ont frappés, et, pour un grain de vérité qui pénètre en nous à l'aventure, bientôt germe un épi.

Mais, sans parvenir à rassurer mon âme, qui gémissait, et qui voulait être sauvée sans espérer que j'y dusse parvenir jamais, je voulais au moins relever, devant mes amis, l'honneur si compromis de mon amour-propre. Je cherchais continuellement des prétextes, des sophismes, qui pussent leur faire croire à des doutes que je n'avais déjà plus au moment où je les formulais ; et, toujours battu sur ces doutes, je m'appliquais toujours à en imaginer de nouveaux. Que disais-je? Je ne saurais ici le rapporter, et ce n'est pas par un reste de cet amour-propre coupable : c'est qu'en vérité, je ne m'en souviens plus. Mais vous, qui luttez encore contre

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Dieu, tenez pour assuré que je disais tout ce que vous dites sans y mettre vous-mêmes, probablement, plus de sincérité que je n'y en mettais ; car le bon sens, la saine intelligence, le savoir, je ne dis pas le mien qui est nul, mais le savoir le plus étendu, fournissent peu d'objections. L'orgueil, le délire des sens, le bestial attachement qui nous assujettit aux lois de la matière, voilà ce qui lutte, en se cachant sous le manteau de la raison.

Quel homme, en effet, osera dire franchement ; u Je ne suis rien, je ne puis rien créer, et tout ce que je vois me prouve un Créateur. Ce Créateur a fait toutes choses, et les a faites de rien ; car si l'intelligence même de l'homme est dépourvue des facultés créatrices, et ne peut faire naître spontanément par l'effort de sa volonté ni un brin d'herbe, ni un vermisseau, comment comprendre que la matière inintelligente se soit d'abord créée elle-même, puis, qu'elle ait formé l'ordre du monde, et enfin qu'elle ait enfanté en dehors d'elle cette vie de la pensée qu'elle n'a pas ! II y a donc un Créateur préexistant à lui-même, si je pouvais nier son éternité. Il est maître de la vie, il est maître de la mort ; il n'a point commencé, il ne doit point finir ; cela est évident, et de cette évidence il m'est aisé de conclure et sa toute-puissance et sa perfection. Comme tout ce qui est sur la terre, je suis sa créature : s'il m'a fait, il me connaît; il sait ce qui se passe dans mon cœur, il voit l'action de cette intelligence qu'il m'a donnée ; par le don de cette intelligence, refusée aux autres créatures, il m'impose envers lui des devoirs qu'elles n'ont pas. J'ai certainement autre chose à faire qu'à végéter comme la plante, et qu'à vivre comme l'animal : tout m'en avertit, tout me le prouve, et j'en suis d'accord. Qu'aije donc à faire ? je l'ignore ; mais on me dit que le

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Créateur a institue des hommes pour m'en instruire, et ma raison comprend sans peine qu'il doit être ainsi : la société spirituelle doit avoir sa législation et ses juges, comme la société corporelle a les siens, sans lesquels elle ne pourrait subsister. J'irai donc à ces hommes, et je leur demanderai de me faire connaître la législation qui régit les Ames... Non ! je n'irai pas ! ils me commanderaient des sacrifices auxquels je ne veux pas consentir ; ils exigeraient que j'acceptasse des croyances qui ne me sont pas parfaitement claires ; ils proposent des mystères, je prétends qu'il n'y ait pas de mystères pour moi. Si je veux bien croire que Dieu a fait le monde, je ne veux pas croire qu'il ait fait quelque chose de plus ; s'il a donné à l'univers des lois toujours obéies, je ne veux pas admettre qu'il m'ait donné des lois. La législation que je cherche est en moi-même, et si elle paraît insuffisante et obscure, je m'arrange de cette insuffisance et de cette obscurité. Je nierai le Créateur que tout me révèle, plutôt que d'avouer son pouvoir; ou j'avouerai son pouvoir et je ne m'y soumettrai pas. Je préfère le despotisme du monde à l'autorité de Dieu ; j'aime mieux les joies que je puis me procurer n'importe comment, — elles me sont plus chères, toutes souillées de la boue où je vais les chercher, — que ces joies douteuses de l'espérance, qu'il faut acheter par tant de privations. )>

Voilà ce que l'on pense. On ne le dit pas ; car on est plus maître de le penser que de n'en point rougir ; et pour ne pas le dire, on se rejette ou dans la torpeur de la brute, ou dans la mauvaise foi des subtilités. On ne comprend ni la vie ni la mort, on ne se comprend pas soi-même, et l'on voudrait pénétrer clairement tous les secrets du ciel et de Dieu ! Dieu sait tout, permet tout ; pourquoi donc a-t-il permis le péché ? Pourquoi

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nous a-t-il donné des instincts contre lesquels nous devons lutter ? Pourquoi cette curiosité destinée à s'irriter contre tant de mystères ? Qu'est-ce que la Trinité ?.. . Mille questions semblables ! Et aucune réponse ne nous agrée, parce qu'au bout de toutes les solutions se présentent les devoirs que nous voulons éluder à tout prix.

M. l'abbé Gaduel, vicaire général d'Orléans, publie dans VAmi de la Religion une série d'articles destinés à constater le tort que font à la foi catholique les écrits et la réputation de M. Donoso Cortès. Ce publiciste, suivant M. Gaduel, se mêle de ce qui ne le regarde pas. 11 aborde des matières trop relevées pour ses connaissances, et auxquelles il n'entend rien. Sa renommée est un des méfaits deVUnivers, car en quel crime contre l'Église V Univers n'a-t-il pas un peu la main ? Gomme tout ce qui se rattache à cette école de l'Univers y M. Donoso Cortès, malgré ses intentions qu'on excuse, ne peut faire que du mal. On doit l'avertir, surtout avertir le public. Il est urgent de réprimer enfin ces laïques téméraires qui font de petits livres et des articles de journaux sur des questions auxquelles certains théologiens ont l'habitude de consacrer des in-quarto latins ou peu français. Tel est l'objet du travail de Monsieur l'abbé Gaduel. On y verra que l'Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme fourmille d'indiscrétions et M d'erreurs théologiques et philosophiques ». Déji\ le savant critique a prouvé, au moyen du théologien Witasse, que M. Donoso Cortès est trithéiste, et au moyen du théologien Billuart, qu'il côtoie le luthéra-

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iiisme, le calvinisme, le baïanisme et le jansénisme. On s'effraie : ce n'est rien encore 1 M. Donoso Cortès serait aussi un peu fataliste et un peu lamennaisien. Si l'on y ajoute l'ultramontanisme, dont le savant critique ne dit mot, mais que probablement il n'oublie pas, cela fera bien des erreurs que notre ami devra désavouer.

Il] les désavouera sans doute, pour peu qu'il les ait commises. Il les désavouera plus vite que certains théologiens de profession, qui avaient pourtant lu Witasse et même étudié Baillay, n'ont récemment désavoué leurs livres condamnés de plus haut. M. Tabbé Gaduel reconnaîtra ce petit mérite à ces indiscrets laïques. S'ils se trompent, ce qui est arrivé à tant d'autres, voire à des vicaires généraux, du moins ils ne sont point têtus. Ils ne s'enfoncent point dans ces retraites inextricables, où le distinguo gallican trouve toujours un auteur contre l'autorité, un usage contre la loi, un « droit coutumier » contre le droit positif et général. Ils ne marchandent pas leur obéissance. Comme ils ont erré sans préjugé ni perversité d'école, ils rentrent avec empressement dans la bonne voie qu'ils n'avaient pas voulu quitter. Voilà de quoi M. Gaduel aura le plaisir de se convaincre, si son travail se trouve aussi solide qu'il en paraît content. Mais il permettra qu'on l'examine ! On a vu des théologiens s'enflammer violemment contre des doctrines très innocentes. Les petites passions, les petits intérêts, les petits esprits sont sujets à ce malheur. Laynez, l'une des lumières du Concile de Trente, fut accusé de pélagianisme par des docteurs qui prétendaient savoir leur métier. De quelle parole un homme suffisamment adroit ne fera-t-il pas sortir un grain d'hérésie? Puisque M. l'abbé Gaduel a cité Witasse (lui-même hérétique), nous lui conseillons de relire les passages où

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ce janséniste appelant, mais hors delà savant et raisonnable, s'élève contre les docteurs rogucs (jui taxent d'hérésie des hommes illustres et d'une foi pure, parce qu'il leur est échappé des expressions douteuses sur des matières ditTiciles, dont la terminologie propre est inconnue de quiconque n'a pas rigoureusement besoin de l'étudier.

Mais examinons d'abord avec M. Gaduel un point qui nous regarde personnellement. A travers le livre de M. Donoso Cortès, le rigoureux théologien a su nous atteindre, et peut-être n'est-ce pas le moindre but de sa critique. Voici son raisonnement. Le livre de M. Donoso Cortès fait partie d'une collection d'ouvrages pubUés sous la direction de M. Veuillot : donc M. Veuillot n'est pas moins tri théiste, baïaniste, fataliste, etc., que M. Donoso Cortès : et comme M. Veuillot est rédacteur en chef de ï Univers, il s'ensuit que l'Univers n'est pas moins luthérien, calviniste, lamennaisien que M. Veuillot. L'Univers une fois mis en cause par ce tour de logique, M. l'abbé Gaduel ne nous lâche plus. A toutes les hérésies qu'il trouve dans M. Donoso Cortès, et dont nous répondons, il en ajoute une quantité d'autres qui nous sont propres. Nous ne les mentionnerons pas, il y en a trop. La dernière, la tleur du bouquet est le pseudotraditionalisme. Terrible chose que d'apprendre, un matin au sortir de la messe, qu'on est pseudo-traditionaliste ! Le lecteur se peindra notre émotion. Néanmoins, un malheur plus grand nous menaçait. Pendant que M. l abbé Gaduel était en verve, qui l'empêchait de prouver que nous sommes athées ? Puisque la théologie d'Orléans nous fait grâce de l'athéisme, nous lui sommes très humbles et très obligés serviteurs. Va pour pseudo-traditionaliste et le reste !

Nous ne cherchons point à nous défendre sur le chef

de rhérésie, la bataille ne finirait point, mais il y a autre chose. Cette escrime est plus sérieuse qu'il ne semble. Elle poursuit un résultat pratique. Les articles de M. l'abbé Gaduel, théologie à part, se rattachent à un dessein vaste et magnifique, mené avec beaucoup d'ardeur par un athlète encore peu connu, M. l'abbé Cognât, principal rédacteur de l'Ami de la religion.

Il s'agit de délivrer l'Église de l'oppression que font peser sur elle les écrivains laïques ; non pas ceux qui l'attaquent, mais ceux qui la défendent, et parmi lesquels on distingue très spécialement les rédacteurs de l'Univers et leurs amis.

Ces derniers sont de beaucoup les plus fatigants, parce que, remarque M. l'abbé Gaduel, ils excellent à créer des courants d'opinion ; tort que l'on ne peut justement reprocher aux autres. Aussi ferait-on grâce à ces autres, si seulement l'on pouvait abattre ceux-ci. L'Ami de la religion y par exemple, quoique demi-laïque, devrait manifestement survivre à la ruine de ses confrères ; il n'est point créateur de courants. Les plumes laïques autrefois employées à l'Univers, mais qui ont su garder leur innocence sous la direction de M. Veuillot, ou la reconquérir sous la houlette de M. l'abbé Cognât, seront-elles jetées au vent comme celle de M. Donoso Cortès? Non ! Il y a de bons laïques. Tout ce qui n'est pas lu, tout ce qui ne fait point de bruit, tout cela sera conservé dans le trésor de l'exacte théologie et de la saine philosophie. Le reste est anathème, depuis le premier jusqu'au dernier, depuis Joseph de Maistre et Donoso Cortès jusqu'à M. Veuillot. Ceux que M. l'abbé Cognât néglige, d'autres abbés les reprennent et les exterminent. Il y a un de ces abbés qui, n'ayant point de journal et réduit à faire des livres, vient d'expédier à ses frais, dans une seule brochure, vingt-trois écrivains

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catholiques, parmi lesquels se trouve un certain Demaistre (sic) que l'on croit être l'auteur des Soirées de Saint- Pétersbourg.

Cette aversion pour les publications religieuses laïques n'est pas nouvelle ni exclusivement ecclésiastique. Nous la connaissons de longue date. Elle a eu souvent un visage politique, souvent encore une petite odeur commerciale mal déguisée. La plupart des abbés fondateurs, rédacteurs, propriétaires de journaux, l'ont toujours caressée extrêmement. Elle a aussi traversé les têtes voltairiennes et universitaires. Quel tort vous font les journaux religieux ! disaient aux évêques la Presse, le Journal des Débats, le Siècle et même le National, mus d'un tendre intérêt pour l'Église. Par journaux religieux, ils entendaient l'Univers, comme M. l'abbé Cognât ; ils excusaient aussi l'heureux Ami de la religion.

Ainsi les idées de M. l'abbé Cognât ne pouvaient nous étonner ; et comme elles ont été combattues en leur temps (ce qu'il paraît ignorer) par une autorité assez supérieure à la sienne, ses plans pour les réaliser ne nous ont pas inquiétés beaucoup. Depuis quatre mois il nous attaque ù tort et à travers, il cherche querelle à tous nos amis, il met sur les dents un bataillon de rédacteurs extraordinaires, et nous parlons de cette grande affaire pour la première fois.

Puisque nous y sommes, disons tout. Tant d'animosité contre les laïques qui se consacrent à la défense de l'Église, nous paraît un sentiment si étrange chez un prêtre, que nous sommes tenté d'y voir ou un de ces travers d'esprit qui ne sont susceptibles d'aucun redressement, ou un de ces travers de cœur qu'il faut souffrir en silence. L'on peut assurément faire peu de cas de nos services ; il nous paraît impossible qu'on mécon-

naisse notre bonne volonté. Voilà vingt ans que l'Univers est sur la brèche. Durant cette longue carrière, ses rédacteurs ont dû faire des fautes ; néanmoins, quoique ni les occasions difficiles, ni les adversaires, ni les ennemis ne leur aient manqué, ils n'ont été repris à aucun tribunal spirituel pour une erreur contre la foi, à aucun tribunal temporel pour une offense contre les personnes. Ils n'ont rien cédé aux ennemis de l'Église, rien demandé à ses amis. Ils n'ont brigué ni les emplois, ni les candidatures, on ne peut pas les soupçonner de courir les canonicats. Ils servent une puissance qui ne peut rien pour eux, sauf de bénir leur tombe, et ils la servent fidèlement. Malgré les défauts qui se mêlent à tout cela, comment tout cela ne touchera-t-il point le cœur d'un prêtre? Que ce passé, à mesure qu'il se remplit des humbles œuvres que nous pouvons faire, nous signale chaque jour davantage à la haine et aux insultes de ceux qui haïssent et insultent par-dessus tout ce que nous défendons, c'est-à-dire l'autel et le prêtre, rien de plus simple ; mais comment expliquer que parmi tant d'hommes ardents à nous diiîamer, les plus ardents soient des prêtres? Travers d'esprit ou travers de cœur ?

Nous errons, disent-ils. Nous errons ! Les évoques ne le disent pas, le pape ne le dit pas. Quelques prélats nous ont blâmés, non pour des erreurs contre la foi, non pour des révoltes contre la discipline, mais pour des écarts de polémique et d'improvisation, pour des doctrines, autorisées d'ailleurs, qui ne sont condamnées nulle part, et dont les principales au moins ne le seront jamais, ce que beaucoup de nos adversaires n'oseraient pas affirmer des leurs. Nous errons, et comment errons-nous ? Parce que, dit M. l'abbé de la Gazette de France, nous combattons les principes de 1682 ; parce que, dit M. l'abbé

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de la Presse religieuse, nous combattons les principes de 1789 ; parce que, disent MM. les abbés de VAmi de la religion^ nous préférons les sentiments de M. l'abbé Gaume à ceux de M. Lenormant, la philosophie de M. Bonald à celle du P. Ghastel, le génie de Donoso Cortès à celui de M. l'abbé qui ne sait pas écrire le nom de Joseph de Maistre. M. l'abbé Gaduel ajoute que nous nous sommes laïques, que nous n'avons pas assez lu Witasse, ni assez médité Billuart, et que nous créons des courants d'opinions. Avec un peu de franchise, tout se réduirait à un seul mot : Nous errons, parce que nous sommes ultramontains.

Mais soit, nous errons. Ceux de MM. les abbés qui font des journaux, au même titre ni plus ni moins que nous, et ceux qui, ne pouvant faire des journaux, font des livres, lesquels paraissent sans approbation, comme les nôtres, et quelquefois sans nom d'auteur et d'une façon clandestine ; ces Messieurs ne pourraient-ils pas signaler nos erreurs sinon avec bienveillance, du moins sans colère et sans impolitesse? C'est bien assez qu'ils soient les plus âpres de nos adversaires, sans prendre encore à tâche, comme ils font presque tous, d'en être les plus mal élevés. Ils ont un style ordinaire dont l'indécence répugnerait aux plus mauvais journaux. Cciit fois un sentiment de pudeur nous a fait supporter de leur part des attaques que nous n'aurions pu relever sans attirer l'attention du public sur les rusticités, les platitudes, les pensées basses et indignes auxquelles ils ne rougissent pas d'accrocher leur nom. Qu'on lise les turlupinades dont, en ce moment même, l'Ami de la religion accompagne la réponse que M. Bonnety a été obligé de faire à des imputations pleines de malice et d'inexactitude : les derniers routiers du journalisme n'ont pas de plus vilaines industries pour échapper à

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la responsabilité de leurs injustices et décourager la patience d'un homme de cœur. Ce sont les façons de ces abbés ; voilà comme ils honorent la robe qu'ils portent, la mission qu'ils se donnent, l'éducation qu'ils ont reçue, et comme ils interprètent le Vos estis sal terrœ. En vérité, la presse catholique aurait une belle réputation, si elle se trouvait uniquement dans leurs mains, ou si la discrétion qu'ils mettent encore dans leur audace leur permettait de se prendre à d'autres adversaires que nous ! Mais ils ne s'y aventurent pas. Ils craindraient de prononcer notre nom si nous étions un adversaire de l'Église, ou ils ne le prononceraient qu'avec des égards aussi misérables que leur impertinence.

Hâtons-nous de le dire, ces reproches qu'une imbécile persécution nous arrache, ne s'adressent point à M. l'abbé Gaduel. 11 n'a pas l'impétuosité et cassante et mal apprise de ses alliés. Tout au contraire, il est grave et même solennel ; il ne marche que remparé de vingt traités de théologie qui traînent sur ses marges, Witasse de ci, Billuart de là, et d'autres tout autour. Dans ce majestueux appareil, il cherche bien le mot pour rire, faisant son possible pour égayer par un peu de raillerie son aride matière; mais rien ne dépasse la limite : une gaieté de professeur, une épigramme de casuiste, et puis tout de suite Witasse, Billuart et les conciles, et jamais d'injure. C'est pourquoi nous lui répondons, heureux de pouvoir nous défendre sans avoir rien d'extrême à lui dire. Obliges d'expliquer à quel projet ses critiques se rattachent, nous croyons volontiers qu'il n'en voit point les misères, et qu'il a voulu servir la vérité, non l'esprit de parti.

Les théologiens vivent plus avec leurs livres qu'avec le monde, et raisonnent souvent sur l'idée qu'ils se font d'une chose plus que sur la chose elle-même.

Dans ces occasions, il leur arrive d'écrire de beaux traités, bien conduits, très logiques, dont le seul défaut est d'aboutir à des conclusions absurdes. Pour n'en citer qu'un exemple, le P. CafFaro, bon théologien et religieux édifiant, n'avait jamais mis les pieds dans un théâtre, lorsqu'il s'avisa de donner une dissertation munie d'autorités illustres, pour prouver que la comédie est un divertisement fort honnête et qui n'offense en rien les mœurs. Bossuet lui fit voir qu'il se trompait, quoiqu'il eût ou qu'il crût avoir derrière lui saint Chrysostome, saint Antonin, saint Thomas, saint Charles et quelques canons.

Le P. Gaffaro répondit qu'il s'était Jait une idée de la comédie qui n'était pas celle que lui en donnait M. l'Évêquede Meaux, et il retira sagement sa dissertation. INous n'avons pas l'honneur de connaître M. l'abbé Gadael, mais nous sommes assurés qu'il ne perd pas son temps à lire les journaux, les brochures et toutes les petites productions de l'incrédulité moderne. Il ne sait pas que c'est là l'unique nourriture intellectuelle de tout un peuple. Ignorant le mal, il ignore aussi l'utilité du remède, et encore plus sa qualités nécessaire et la manière de l'appliquer. Quand M. l'abbé Cognât, tout hérissé, lui vient annoncer, au milieu de ses gros livres, qu'il y a des gens, des laïques, des profanes qui se mêlent d'écrire sur la religion et qui prétendent combattre les erreurs du temps avant d'avoir consulté quinze ou vingt auteurs : Bon Dieu, dit-il, où allons-nous ! Là-dessus il se fait une idée de la presse religieuse, et cette idée est un monstre, et le voilà parti. Ecrasons la presse religieuse ! De même que l'excellent P. Caffaro, d'après son idée, ne voyait aucun inconvénient dans la comédie, M. l'abbé Gaduel, d'après son idée, ne voit aucun avantage dans la

presse religieuse. Le P. Caffaro ne songeait pas que ses renseignements sur la comédie lui avaient été fournis par des auteurs de comédies ; M. Tabbé Gaduel ne fait pas réflexion que ses principaux renseignements sur le journalisme religieux laïque lui sont fournis par des journalistes abbés. 11 va sur son idée ; il pousse, il sabre ; il croit chasser les vendeurs du temple : Vous êtes des imprudents, vous êtes des ignorants, vous êtes des révoltés, vous êtes des hérétiques, vous séduisez le clergé, vous perdez l'Église ! En somme, sur un ton plus adouci, et avec un désintéressement sans doute sincère, c'est toute l'éloquence des abbés qui cherchent des abonnements. Ainsi le P. Caffaro poussait les gens au théâtre et voulait que les Pères, les docteurs et les conciles fissent les affaires de Boursault et de Molière. Voilà les mésaventures des théologiens qui veulent parler de ce qui se passe dans la rue, sans sortir de leurs bibliothèques. Ils ouvrent des livres, il faudrait ouvrir la fenêtre.

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