SUR LA NOBLESSE
Restez dans vos terres, gentilshommes ; dépensez là vos revenus, dont vous venez dans les villes engraisser vos pires ennemis. Restez dans vos terres, élevez-y vos enfants, la charrue et le fusil sous la main, parmi ceux qu'ils devront un jour protéger et qui sauront les défendre. Quel besoin avez-vous que vos fils soit docteurs en droit et sachent pérorer aux tribunes? Employez à leur donner une éducation robuste et chrétienne et à leur faire des amis les sommes énormes que vous coûtent leurs inutiles diplômes ; vendez les diamants de vos femmes pour fonder des écoles de Frères, pour restaurer les églises, pour établir dans les campagnes des œuvres religieuses ; laissez les avocats, les gens de négoce et les gens de littérature faire des discours, faire des lois, faire des gouvernements ; contentez-vous d'être les premiers des paysans et de faire des hommes. Vous avez été mal inspirés quand vous avez accepté ces combats de la plume et de la langue où vous n'avez pas fourni un athlète ; car ceux des vôtres qui s'y sont distingués, séduits et bientôt perdus par d'injurieuses louanges, sont devenus des forces contre vos principes,
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contre vous, contre la société, vous ont séduits vousmêmes. Combien un Lescure vous vaudrait mieux qu'un Chateaubriand !
Vous avez trois vocations : la charrue d'abord, l'épée ensuite, en troisième lieu la magistrature. Au-dessus de cela il n'y a pour vous que le sacerdoce ; au-dessous il n'y a rien ; au-dessous vous n'êtes plus vous-mêmes. Vous n'êtes partout ailleurs que des apostats reçus par grâce, toujours suspectés, toujours jalousés, et, conséquence naturelle de vos qualités, toujours inférieurs. Vous n'avez pas le génie bourgeois, vous n'êtes pas souples, caressants et despotes. Votre astre en naissant ne vous a pas faits employés.
Si vous aviez été prêtres, agriculteurs, militaires et magistrats, au lieu de vous faire journalistes, députés, industriels, ou ne rien faire du tout; si vous aviez consacré à vous pousser dans ces carrières les dix-huit ans de règne de Louis-Philippe, au lieu de les perdre en intrigues de parti et en plaisirs ruineux, vous seriez devenus, par la force des choses, Louis-Philippe n'étant plus là, les maîtres de la France, et vous auriez fait ce que vous auriez voulu ; car vous n'auriez rien voulu que de grand et d'utile, et que toutes les bonnes influences de la société n'eussent voulu avec vous et comme vous.
Retrempez-vous dans la vigueur de votre origine chrétienne et rurale ; elle vous fera reconquérir bien vite l'autorité militaire et judiciaire. Abandonnez les villes, où vous n'êtes et ne serez rien que des consommateurs ; retournez dans les campagnes, où vous serez tout. Cessez d'enrichir les bourgeois, assistez les paysans. Redevenez les seigneurs, c'est-à-dire les anciens du pays, les gardiens de la tradition civile et politique. Sur ce terrain ne craignez point la concurrence du né-
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gociant enrichi, qui vous hait, vous tracasse et vous diffame. Laissez-le devenir fonctionnaire : en même temps que la puissance il aura les vices, ses vices propres et ceux de la fonction ; il sera hautain, orgueilleux et ladre ; il se ruinera dans le luxe, les spéculations et les plaisirs ; tandis que vous ferez l'aumône, il fera l'usure ; lorsque vous donnerez la main au paysan, il le regardera dédaigneusement et l'éclaboussera du haut de sa grandeur. Le peuple alors connaîtra ses vrais amis, et la lie des villes pourra fermenter, faire des révolutions, lancer sur vous des décrets immondes. Toute cette insolence expirera sans force à la lisière des champs. Le flot boueux n'atteindra pas le seuil de vos châteaux, défendus par un rempart de chaumières.
Que s'il est trop tard, ou si je vous demande trop, si le mal est fait et s'il est irréparable ; si vous-mêmes ne pouvez plus vous relever ; si vous n'avez plus dans vos âmes le conseil des grands sacrifices et des résolutions généreuses ; s'il vous faut la ville et ses plaisirs, toutes les ivresses du bruit, toutes les jouissances de la fortune ; si vous voulez être écrivains, orateurs, employés, sujets et courtisans de la popularité, savez-vous ce que cela signifie ? C'est que la plus grande de vos ruines est consommée irrévocablement. Vous avez perdu l'esprit de votre ordre, c'est-à-dire l'esprit politique, et plus rien ne vous distingue de la Révolution qui vous combat, sauf peut-être une dernière étincelle d'esprit chevaleresque. Cette étincelle pourra suffire à faire de vous les premiers et les plus courageux défenseurs de la propriété, les derniers martyrs de la société expirante : c'est l'honneur et la consolation que je souhaite à vos noms antiques, moins obscurcis encore que vos antiques vertus. Mais selon toute apparence, cet honneur sera stérile. Vous périrez noblement, vous ne sauverez
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rien, ni la société, ni vous-mêmes. Nous entrerons dans une période séculaire de barbarie, où, d'éléments que Dieu seul connaît, sous le pilon des révolutions et dans les ténèbres, se recomposera la force sociale que vous avez laissée périr.