‹ Pages choisiesChapitre 18 sur 59 · STRATON, RAPHAËL D'URBIN · texte numérisé non relu

STRATON, RAPHAËL D'URBIN

Straton. — Je ne m'attendais pas que le conseil que je donnai à mon esclave dût produire des effets si heureux. Il me valut là-haut la vie et la royauté tout ensemble; et ici, il m'attire Tadmiration de tous les sages.

Raphaël d'Urbin. — Et quel est ce conseil?

Stratox. — .rétais à Tyr. Tous les esclaves de cette ville se révoltèrent, et égorgèrent leurs maîtres; mais un esclave que j'avais eut assez d'humanité pour épargner ma vie, et pour me dérober à la fureur de tous les autres. Ils convinrent de choisir pour roi celui d'entre eux, qui, à un certain jour, apercevrait le premier le lever du soleil. Ils s'assemblèrent dans une campagne. Toute cette multitude avait les yeux attachés sur la partie orientale du ciel, d'où le soleil devait sortir : mon esclave seul, que j'avais instruit de ce qu'il avait à faire, regardait vers l'occident. Vous ne doutez pas que les autres ne le traitassent de fou. Cependant, en leur tournant le dos, il vit les premiers rayons du soleil qui paraissent sur le haut d'une tour fort élevée, et ses compagnons en étaient encore à chercher vers Forient le corps même du soleil. On admira la subtihté d'esprit qu'il avait eue; mais il avoua qu'il me la devait, et que je vivais encore, et aussitôt je fus élu roi comme un homme divin.

Raphaël d'Urbin. — Je vois bien que le conseil que vous donnâtes à votre esclave vous fut fort inutile; mais je ne vois pas ce qu'il avait d'admirable.

Stratox. — Ah ! tous les philosophes qui sont ici vous répondront pour moi, que j'appris à mon

DIALOGUES DES MORTS d3

esclave ce que tous les sages doivent pratiquer; que pour trouver la vérité, il faut tourner le clos à la multitude, et que les opinions communes sont la règle des opinions saines, pourvu qu'on les prenne à contresens.

Raphaël d'Urbin. — Ces philosophes-là parlent bien en philosophes. C'est leur métier de médire des opinions communes et des préjugés; cependant il n'y a rien de plus commode, ni de plus utile.

Straton. — A la manière dont vous en parlez, on devine bien que vous ne vous êtes pas mal trouvé de les suivre.

Raphaël d'Urbln. — Je vous assure que si je me déclare pour les préjugés, c'est sans intérêt; car, au contraire, ils me donnèrent dans le monde un assez grand ridicule. On travaillait à Rome dans les ruines pour en retirer des statues, et comme j'étais bon sculpteur et bon peintre, on m'avait choisi pour juger si elles étaient antiques. Michel-Ange, qui était mon concurrent, fit secrètement une statue de Bacchus parlaitement belle. Il lui rompit un doigt après ravoir faite, et l'enfouit dans un lieu où il savait qu'on devait creuser. Dès qu'on l'eut trouvée, je déclarai qu'elle était antique. Michel-Ange soutint que c'était une figure moderne. .Je me fondais principalement sur la beauté de la statue, qui, dans les principes de l'art, méritait de venir dune main grecque; et à force d'être contredit, je i)oussai le Bacchus jusqu'au temps de Polyclèle ou de Phidias. A la fin, Michel-Ange montra le doigt rompu, ce qui était un raisonnement sans réplique. On se moqua de ma préoccupation; mais sans cette préoccupation, qu'eussé-jc fait? .J'étais juge, et cette qualité veut qu'on décide.

Straton. — Vous eussiez décidé selon la raison.

Raphaël d'Urbin — Et la raison décide-t-elle? Je

n'eusse jamais su^ en la consultant, si la statue était antique ou non ; j'eusse seulement su qu'elle était très belle : mais le préjugé vient au secours, qui me dit qu'une belle statue doit être antique : voilà une décision et je juge.

Straton. — Il se pourrait bien faire que la raison ne fournirait pas des principes incontestables sur des matières aussi peu importantes que celles-là: mais sur tout ce qui regarde la conduite des hommes, elle a des décisions très sûres; le malheur est qu'on ne la consulte pas.

Raphaël d'Urbin. — Consultons-la sur quelque point, pour voir ce quelle établira. Demandons-lui s'il faut qu'on pleure ou qu'on rie à la mort de ses amis et de ses parents. D'un côté, vous dira-t-elle, ils sont perdus pour vous; pleurez. D'un autre côté, ils sont délivrés des misères de la vie; riez. Voilà des réponses de la raison; mais la coutume du pays nous détermine. Nous pleurons, si elle nous l'ordonne : et nous pleurons si bien, que nous ne concevons pas qu'on puisse rire sur ce sujet-là : ou nous en rions, et nous en rions si bien, que nous ne concevons pas qu'on puisse pleurer.

Straton. — La raison n'est pas toujours si irrésolue. Elle laisse à faire au préjugé ce qui ne mérite pas qu'elle le fasse elle-même; mais sur combien de choses très considérables a-t-elle des idées nettes, d'oi^i elle tire des conséquences qui ne le sont pas moins?

Rai'hael d'Urbln. — Je suis fort trompé si elles ne sont en petit nombre, ces idées nettes.

Straton. — Il n'importe; on ne doit ajouter qu'à elles une foi entière.

Rapuael d'Urbln. — Cela ne se peut, parce que la raison nous propose un trop petit nombre de maximes certaines, et que notre esprit est fait pour en croire

davanla^o. Ainsi, le surplus de son inclinalion à croire va au prolit des préjugés, et les fausses opinions achèvent de la remplir.

Straton. — Et quel besoin de se jeler dans Terreur? Ne peut-on pas dans les choses douteuses suspendre son jugement? La raison s'arrête, quand elle ne sait quel chemin prendre.

Rai'iiakl dT'rhin. — Vous dites vrai; elle n'a point alors d'autres secrets, pour ne point s'écarter, que de ne pas faire un seul pas; mais cette situation est un état violent pour l'esprit humain; il est en mouvement, il faut qu'il aille. Tout le monde ne sait pas douter : on a besoin de lumières pour y parvenir, et de force pour s'en tenir là. D'ailleurs, le doute est sans action, et il faut de l'action parmi les hommes. Straton. — Aussi doit-on conserver les préjugés de la coutume pour agir comme un autre homme; mais on doit se défaire des préjugés de l'esprit, pour penser en homme sage.

Raphaël d'Urwn. — Il vaut mieux les conserver tous. ^'ous ignorez apparemment les deux réponses de ce vieillard Samnite, à qui ceux de sa nation envoyèrent demander ce qu'ils avaient à faire, quand ils eurent enfermé dans le pas des Fourches Caudines toute l'armée des Romains, leurs ennemis mortels, et qu'ils furent en pouvoir d'ordonner souverainement de leur destinée. Le vieillard répondit que l'on passât au fil de l'épée tous les Romains. Son avis parut trop dur et trop cruel, et les Samnites renvoyèrent vers lui pour lui en représenter les inconvénients. Il répondit que l'on donnât la vie à tous les Romains sans condition. On ne suivit ni l'un ni l'autre conseil, et on s'en trouva mal. Il en va de même des préjugés; il faut les conserver tous, ou les exterminer tous absolument. Autrement, ceux dont vous vous êtes défait vous font entrer en défiance de toutes les opinions

qui VOUS restent. Le malheur d'être trompé sur bien des choses, n'est pas récompensé par le plaisir de l'être sans le savoir; et vous n'avez ni les lumières de la vérité, ni l'agrément de Terreur.

Straton. — S'il n'y a pas de moyen d'éviter l'alternative que vous proposez, on ne doit pas balancer à prendre son parti. Il faut se défaire de tous ses préjugés.

Raphaël d'Urbin. — Mais la raison chassera de notre esprit toutes ces anciennes opinions, et n'en mettra pas d'autres en la place. Elle y causera une espèce de vide. Et qui peut le soutenir? Non, non, avec aussi peu de raison qu'en ont tous les hommes, il leur faut autant de préjugés qu'ils ont accoutumé d'en avoir. Les préjugés sont le supplément de la raison. Tout ce qui manque d'un côté on le trouve de l'autre.

FERNAXD CORTEZ, MONTEZUME

Fernand Cortez. — Avouez la vérité. Vous étiez bien grossiers, vous autres Américains, quand vous preniez les Espagnols pour des hommes descendus de la sphère du feu, parce qu'ils avaient du canon, et quand leurs navires vous paraissaient de grands oiseaux qui volaient sur la mer.

MoNTÉzuME. — J'en tombe d'accord. Mais je veux vous demander si c'était un peuple poli que les Athéniens.

Ferxand Cortez. — Comment! ce sont eux qui ont enseigné la politesse au reste des hommes.

Montézume. — Et que dites-vous de la manière dont se servit le tyran Pisistrate pour rentrer dans la citadelle d'Athènes, d'où il avait été chassé? N'habilla-

t-il pas une femme en Minerve (car on dit que Minerve élail la déesse qui protégeait Athènes)? Ne monta-t-il pas sur un chariot avec cette déesse de sa ra(^on, qui traversa toute la ville avec lui, en le tenant par la main, et en criant aux Athéniens : « V^'oici Pisistrate que je vous amène, et que je vous ordonne de recevoir? >^ Et ce peuple, si habile et si spirituel, ne se soumit-il pas à ce tyran, pour plaire à Minerve, qui s'en était expliquée de sa propre bouche?

Fernand Cortez. — Qui vous en a tant appris sur le chapitre des Athéniens?

MoxTÉzuME. — Depuis que je suis ici, je me suis mis à étudier Thistoire par les conversations que j'ai eues avec dilTérents morts. Mais enfin, vous conviendrez que les Athéniens étaient un peu plus dupes que nous. Nous n'avions jamais vu de navires ni de canons : mais ils avaient vu des femmes ; et quand Pisistrate entreprit de les réduire sous son obéissance parle moyen de sa déesse, il leur marqua assurément moins d'estime, que vous ne nous en marquâtes en nous subjug-uant avec votre artillerie.

Fernaxd Cortez. — Il n'y a point de peuple qui ne puisse donner une fois dans un panneau grossier. On est surpris; la multitude entraîne les gens de bon sens. Que vous dirai-je? Il se joint encore à cela des circonstances qu'on ne peut pas deviner, et qu'on ne remarquerait peut-être pas, quand on les verrait.

MoNTÉzuME. — Mais a-ce été par surprise que les Grecs ont cru dans tous les temps, que la science de l'avenir était contenue dans un trou souterrain, d'où elle sortait en exhalaisons? Et par quel artifice leur avait-on persuadé, que quand la lune était éclipsée ils pouvaient la faire revenir de son évanouissement par un bruit efl'royable? Et pourquoi n'y avait-il qu'un petit nombre de gens qui osassent se dire à l'oreille, qu'elle était obscurcie par l'ombre de la

terre? Je ne dis rien des Romains, et de ces dieux qu'ils priaient à manger dans leurs jours de réjouissances, et de ces poulets sacrés, dont Fappétit décidait de tout dans la capitale du monde. Enfin, vous ne sauriez me reprocher une sottise de nos peuples d'Amérique, que je ne vous en fournisse une plus grande de vos contrées; et même je m'engage à ne vous mettre en ligne de compte que des sottises grecques ou romaines.

Fernand Cortez. — Avec ces sottises-là cependant les Grecs et les Romains ont inventé tous les arts et toutes les sciences, dont vous naviez pas la moindre idée.

MOxNïÉzuME. — Nous étions bien heureux d'ignorer qu'il y eût des sciences au monde; nous n'eussions peut-être pas eu assez de raison pour nous empêcher d'être savants. On n'est pas toujours capable de suivre l'exemple de ceux d'entre les Grecs qui apportèrent tant de soins à se préserver de la contagion des sciences de leurs voisins. Pour les arts, l'Amérique avait trouvé des moyens de s'en passer, plus admirables peut-être que les arts mêmes de l'Europe. 11 est aisé de faire des histoires, quand on sait écrire, mais nous ne savions point écrire, et nous faisions des histoires. On peut faire des ponts, quand on sait bâtir dans l'eau; mais la difficulté est de n'y savoir point bâtir, et de faire des ponts. Vous devez vous souvenir que les Espagnols ont trouvé dans nos terres des énigmes où ils n'ont rien entendu; je veux dire, par exemple, des pierres prodigieuses, qu'ils ne concevaient pas qu'on eût pu élever sans machines aussi haut qu'elles étaient élevées. Que dites-vous à tout cela? Il me semble que jusqu'à présent, vous ne m'avez pas trop bien prouvé les avantages de l'Europe sur l'Amérique.

Fernand Cortez. — Ils sont assez prouvés par tout

ce (|ui peut dislinguer les peuples polis d'avec les peuples barbares. La civilité règne parmi nous; la force et la violence n'y ont point de lieu; toutes les puissances y sont modérées par la justice; toutes les guerres y sont fondées sur des causes légitimes; et môme, voyez à quel point nous sommes scrupuleux, nous n'allâmes porter la guerre dans votre pays, qu'après que nous eûmes examiné fort rigoureusement s'il nous appartenait, et décidé cette question pour nous.

MoNTpzuME. — Sans doute, c'était traiter des barbares avec plus d'égards qu'ils ne méritaient; mais je crois que vous êtes civils et justes les uns avec les autres, comme vous étiez scrupuleux avec nous. Qui ôterait à l'Europe ses formalités, la rendrait bien semblable à l'Amérique. La civilité mesure tous vos pas, dicte toutes vos paroles, embarrasse tous vos discours, et gêne toutes vos actions; mais elle ne va point jusqu'à vos sentiments; et toute la justice qui devrait se trouver dans vos desseins, ne se trouve que dans vos prétextes.

Ferxa>îd Cortez. — Je ne vous garantis point les cœurs : on ne voit les hommes que par dehors. Un héritier qui perd un parent, et gagne beaucoup de bien, prend un habit noir. Est-il bien affligé? Non, apparemment. Cependant, s'il ne le prenait pas, il blesserait la raison.

MoNTÉzuME. — J'entends ce que vous voulez dire. Ce n'est pas la raison qui gouverne parmi vous, mais ^ du moins elle fait sa protestation que les choses devraient aller autrement qu elles ne vont; que les héritiers, par exemple, devraient regretter leurs parents : ils reçoivent cette protestation; et pour lui en donner acte, ils prennent un habit noir. Vos formahtés ne servent qu'à marquer un droit qu'elle a, et que vous ne lui laissez pas exercer; et vous ne

faites pas, mais vous représentez ce que vous devriez faire.

Fernand Cortez. — ?s "est-ce pas beaucoup? La raison a si peu de pouvoir chez vous, qu'elle ne peut seulement rien mettre dans vos actions, qui vous avertisse de ce qui y devrait être.

MoNTÉzuME. — Mais vous vous souvenez d'elle aussi inutilement, que de certains Grecs dont on m'a parlé ici, se souvenaient de leur origine. Ils s'étaient établis dans la Toscane, pays barbare selon eux, et peu à peu ils en avaient si bien pris les coutumes, qu'ils avaient oublié les leurs. Ils sentaient pourtant je ne sais quel déplaisir d'être devenus barbares, et tous les ans, à certain jour, ils s'assemblaient : ils lisaient en grec les anciennes lois qu'ils ne suivaient plus, et qu'à peine entendaient-ils encore; ils pleuraient, et puis se séparaient. Au sortir de là, ils reprenaient gaiement la manière de vivre du pays. Il était question chez eux des lois grecques comme chez vous de la raison. Ils savaient que ces lois étaient au monde; ils en faisaient menlion, mais légèrement et sans fruit : encore les regrettaient-ils en quelque sorte; mais pour la raison que vous avez abandonnée vous ne la regrettez point du tout. Vous avez pris l'habitude de la connaître et de la mépriser.

Fernand Cortez. — Du moins, quand on la connaît mieux, on est bien plus en état de la suivre.

MoxTÉzuME. — Ce n'est donc que par cet endroit que nous vous cédons? Ah I que n'avions-nous des vaisseaux pour aller découvrir vos terres, et que ne nous avisions-nous de décider qu'elles nous apparie-* naientî Nous eussions eu autant de droit de les conquérir, que vous en eûtes de conquérir les nôtres.

Lettres galantes du Chevalier d'Her...

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