VIII INTRODUCTION
(( C'était, dit Le Beau, son confrère à l'Académie des Inscriptions, un vase d'une matière fine et d'un ouvrage délicat, que la nature avait placé au milieu de la France pour l'ornement de son siècle etqui subsista longtemps sans aucun dommage, parce qu'il ne changeait pas de place et qu'il n'était remué qu'avec précaution. » L'idée est aussi juste que l'expression est ingénieuse.
Fontenelle avait conscience d'être cette belle urne fragile, et il ne l'exposa jamais aux chocs brutaux qui pouvaient la briser. Avant de considérer sa pensée, il est bon de voir quelles précautions il prit pour en prolonger ici-bas l'exercice le plus longtemps possible. C'est, en raccourci, un art de devenir centenaire. Il est fort difficile à pratiquer pour bien des causes, et en particulier parce qu'il dépend surtout de nous-mêmes et de notre raison.
D'abord Fontenelle suivit une bonne hygiène ; il avait la poitrine délicate : il se ménagea de ce côté. Il aima mieux écouter que parler, dont il tira sûrement un double profil. On observa que ses rares infirmités s'accordèrent, pour ainsi dire, avec son génie et lui furent clémentes. La goutte, pour s'approcher de lui, perdit son acreté coutumière, et la surdité, qui le prit sur le tard, lui fit prêter à ses interlocuteurs plus d'esprit qu'ils n'en possédèrent naturellement. D'autre part, il n'avait qu'à se louer de son estomac : c'est là un avantage considérable, qui permet l'égalité dans le caractère et la continuité dans l'effort.
On lui attribue, parmi bien d'autres, un mot assez dur : « II faut, pour être heureux, avoir l'estomac bon et le cœur mauvais. » C'est une boutade, dont nous acceptons la première partie, et dont nous ne croyons qu'à demi la seconde. Avec toutes les maximes de Fontenelle, recueillies ou inventées, on composerait un assez joli bréviaire de cynisme. Chamfort, comme on peut croire, s'y délecte, et un honnête universitaire de Normandie, qui s'occupa de son compatriote, M. Charma, s'en afUige grandement. Ce n'est point là qu'il faut aller ciiercher Fontenelle. Il a calomnié son cœur pour n'en point paraître dupe. Il a dit avec un sourire des impertinences que certaines personnes ont prises au grand sérieux. On sait ce qu'il en a coûté à Ernest Renan pour avoir librement parlé, mb rosa, devant des auditeurs d'esprit borné.
>^ Non, d'après Fontenelle lui-même, il ne faut pas avoir le