VIE DE P. CORNEILLE
coûta deux OU trois cent mille écus, et pour laquelle il fit bAtir celte i^rande salle de son palais, qui sert encore aujourd'hui à ce spectacle. Aussi est-elle intitulée : Oiiverliire du Palais Cardinal. » J'ai ouï dire que les applaudissements que Ton donnait à cette pièce, ou plutôt à celui que Ton savait qui y prenait beaucoup d'intérêt, transportaient le cardinal liors de lui-même; que tantôt il se levait et se tirait à moitié du coi'ps hors de sa loge pour se montrer à l'assemblée; tantôt il imposait silence pour faire entendre des endroits encore plus beaux. On peut voir dans l'histoire de l'Académie, un autre exemple très remarcjuable de ses faiblesses d'auteur et en même temps de sa grandeur d'ame à l'occasion de la grande paslorale dont il avait fourni le sujet, et fait beaucoup de vers. Il avait donné le plan et l'intrigue des Tuileries et de V Aveugle de Smgrne, pièce dont il fît faire les cinq actes à cinq auteurs différents, qui furent de Boisrobert, Corneille, Colletet, del'Estoile, etRotrou. Le plus grand mérite de ces comédies consiste dans le nom de Finventcur et la singularité de l'exécution. Ici, je ne puis m'empècher de dire que je soupçonnerais volontiers le cardinal d'avoir aussi eu part à l'Europe de Desmarets. C'est une allégorie politique. Francion et Ibère sont amoureux d'Europe. Ibère s'en fait haïr par des manières hautaines et dures, par un génie tyrannique. Francion plaît par des qualités tout opposées. Ibère et Francion, quoique amants de la reine Europe, ne laissent pas de faire la cour à des princesses d'un moindre rang, telle qu'est Austrasie. Francion, toujours heureux en amour, obtient d'elle trois nœuds de cheveux, qui, quand on a ôté le voile de l'allégorie, se trouvent être les places deClermont, Stenay et Jametz. Toute la pièce est de ce caractère, qui sent bien le ministre poète. Le cardinal qui, par ses oralanteries, avait obtenu les trois nœuds de
cheveux, a bien l'air de se vanler de ses bonnes fortunes. Quand le Cid parut, le cardinal en fut aussi alarmé que s'il avait vu les Espagnols devant Paris. Il souleva les auteurs contre cet ouvrage, ce qui ne dut pas être fort difficile, et se mit à leur tête. De Scudéry publia ses observations sur le Cid, adressées à rAcadémie française, qu'il en fait juge, et que le cardinal, son fondateur, sollicitait puissamment contre la pièce accusée : mais afin que l'Académie pût juger, ses statuts voulaient que l'autre partie, c'est-à-dire Corneille, y consentît. On tira de lui une espèce de consentement qu'il ne donna qu'à la crainte de déplaire au cardinal, et qu'il donna pourtant avec assez de fierté. Le moyen de ne pas ménager un pareil ministre, qui était son bienfaiteur! car il récompensait, comme ministre, ce même mérite, dont il était jaloux comme poète; et il semble que cette grande âme ne pouvait pas avoir de faiblesse qu'elle ne réparât en même temps par quelque chose de noble. L'Académie française donna ses Sentiments sur le Cid] et cet ouvrage fut digne de la grande réputation de cette compagnie naissante. Elle sut conserver tous les égards quelle devait, et à la passion du cardinal, et à l'estime prodigieuse que le public avait conçue de cet ouvrage. Elle satisfit le cardinal en reprenant exactement tous les défauts du Cid, et le public en le reprenant avec modération, et même souvent avec des louanges. Corneille ne répondit point à la critique. La même raison, disait-il, gnon a eue pour la faire, m'empêche d'y répondre. Cependant le Cid a survécu à cette critique. Toute belle qu'elle est, on ne la connaît presque plus, el il a encore son premier éclat.