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ÉLOGE DE VIVIANI

nom ([iron a donnr au roi, et à la manière dont elle a été acquise. Une reconnaissance ingénieuse et difticile à contenter, n'a pu rien imaginer de plus nouveau et de plus noble qu'un pareil monument. Viviani, si digne par son savoir et par ses talents de recevoir les bienlails du roi, s'en rendait encore plus digne par l'usage qu'il en faisait après les avoir reçus.

Galilée n'a pas été oublié dans le plan de cette maison. Son buste est sur la porte, et son éloge ou plutôt toute rhistoire de sa vie, dans les places ménagées exprès ; et Viviani, pour répandre dans le monde un monument qui de lui-même n'était que durable, en a fait l'aire des estampes qu'il a mises à la fin de sa divination sur Aristée.

CARACTÈRE DE VIVIAM

11 avait cette innocence et cette simplicité de mœurs que l'on conserve ordinairement, quand on a moins de commerce avec les hommes qu'avec les livres et il n'avait point cette rudesse et une certaine fierté sauvage que donne assez souvent le commerce des livres sans celui des hommes. Il était affable, modeste, ami sûr et fidèle, et ce qui renferme beaucoup de vertus en une seule, reconnaissant au souverain degré. Il est vrai que le caractère général de sa nation peut lui dérober une partie de cette gloire. Les Italiens conservent le souvenir des bienfaits, et, pour tout dire aussi, celui des offenses, plus profondément que d'autres peuples qui ne sont guère susceptibles que d'impressions plus légères. Mais la reconnaissance que Viviani a fait éclater en toutes occasions pour tous ses bienfaiteurs, a été regardée comme extraordinaire, et s'est attiré de l'admiration même en Italie.

Éloge du maréchal de Vauban.

Sébastien le Prêtre, chevalier, seigneur de Vauban, Bazoche, Pierre-Pertuis, Pouilly, Cervon, la Chaume, Epiry, le Creuzet, et autres lieux; maréchal de France, chevalier des ordres du roi, commissaire général des fortifications, grand-croix de Tordre de Saint-Louis, et gouverneur de la citadelle de Lille, naquit le premier jour de mai 1633, d'Urbain le Prêtre, et d"Aimée de Carmagnol. Sa famille est d'une bonne noblesse du Nivernais; elle possède la seigneurie de Vauban depuis plus de 250 ans.

Son père qui n'était qu'un cadet, et qui de plus s'était ruiné dans le service, ne lui laissa qu'une bonne éducation et un mousquet. A lâge de dixsept ans, c'est-à-dire en 1651, il entra dans le régiment de Condé, compagnie d'Arcenay. Alors feu le Prince était dans le parti des Espagnols.

Les premières places fortifiées qu'il vit le firent ingénieur, par l'envie qu'elles lui donnèrent de le devenir. Il se mit à étudier avec ardeur la géométrie, et principalement la trigonométrie et le toisé; et dès l'an 1652, il fut employé aux fortications de Clermont en Lorraine. La même année, il servit au premier siège de Sainlc-Menehould, où il fit quelques logements, et passa une rivière à la nage sous le feu des ennemis pendant l'assaut, action qui lui attira de ses supérieurs beaucoup de louanges et de caresses.

ÉLOGi: DU >[AI{KCHAL DE VAL'HAN 149

En 1653, il fui pris par un ])ai'li franrais. Lo cardinal Mazarin le crut digne dès lors qu'il lûchût de rengager au service du roi, et il n'eut pas de peine à réussir avec un homme né le plus fidèle sujet du monde. En cette même année, Vauban servit d'ingénieur en second sous le chevalier de Clerville, au second siège de Sainte-Menehould, qui fut reprise par le roi; et ensuite il fut chargé du soin de faire réparer les fortifications de la place.

Dans les années suivantes, il fit les fonctions d'ingénieur aux sièges de Stenay, de Clermont, de Landrecy, de Condé, de Saint-Guilain, de Valenciennes. Il fut dangereusement blessé à Slenay et à Valenciennes. Il n'en servit presque pas moins. Il reçut encore trois blessures au siège de Montmédy en 1657 ; et comme la gazette en parla, on apprit dans son pays ce qu'il était devenu : car depuis six ans qu'il en était parti, il n'y était point relourné, et n'y avait écrit à personne ; et ce fut là la seule manière dont il y donna de ses nouvelles.

Le maréchal de la Ferté, sous qui il servait alors, et qui l'année précédente lui avait fait présent d'une compagnie dans son régiment, lui en donna encore une dans un autre régiment, pour lui tenir lieu de pension; et lui prédit hautement que si la guerre pouvait l'épargner il parviendrait aux premières dignités.

En 1658, il conduisit en chef les attaques des -ièges de Gravelines, d'Ypres et d'Oudenarde. Le cardinal Mazarin, qui n'accordait pas les gratifications sans sujet, lui en donna une assez honnête, et l'accompagna de louanges, qui, selon le caractère de Vauban, le payèrent beaucoup mieux.

Il nous suffît d'avoir représenté avec quelque détail ces premiers commencements, plus remarquables que le reste dans une vie illustre, quand la

vertu, dénuée de tout secours étrangers, a eu besoin de se faire jour à elle-même. Désormais Vauban est connu, et son histoire devient une partie de l'histoire de France.

Après la paix des Pyrénées, il fut occupé ou à démolir des places, ou à en construire. Il avait déjà quantité d'idées nouvelles sur l'art de fortifier, peu connu jusque-là. Ceux qui l'avaient pratiqué, ou qui en avaient écrit, s'étaient attachés servilement à certaines règles établies, quoique peu fondées, et à des espèces de superstitions, qui dominent toujours longtemps en chaque genre, et ne disparaissent quà l'arrivée de quelque génie supérieur. D'ailleurs ils n'avaient point vu de sièges, ou n'en avaient pas assez vu ; leurs méthodes de fortifier n'étaient tournées que par rapport à certains cas particuliers qu'ils connaissaient, et ne s'étendaient point à loutle reste. De Vauban avait déjà beaucoup vu, et avec de bons yeux; il augmentait sans cesse son expérience par la lecture de tout ce qui avait été écrit sur la guerre; il sentait en lui ce qui produit les heureuses nouveautés, ou plutôt ce qui force à les produire; et enfin il osa se déclarer inventeur dans une matière si périlleuse, et le fut toujours jusqu'à la fin. Nous n'entrerons point dans le détail de ce qu'il inventa; il serait trop long, et toutes les places fortes du royaume doivent nous l'épargner.

Quand la guerre recommença en 1667, il eut la principale conduite des sièges que le roi fit en personne. S. M. voulut bien faire voir qu'il était de sa prudence de s'en assurer ainsi le succès. 11 reçut au siège de Douai un coup de mousquet à la joue, dont il a toujours porté la marque. Après le siège de Lille, qu'il prit sous les ordres du Roi en neuf jours de tranchée ouverte, il eut une gratification considérable, beaucoup plus nécessaire pour contenter l'inclination

(lu niaîlrc, que celle du sujet. Il en a reçu encore en (liOerenles occasions un grand nombre et toujours plus fortes; mais pour mieux entrer dans son caractère, nous ne parlerons plus de ces sortes de récompenses, qui n'en étaient presque pas pour lui.

Il fut occupé en 10(')8 à faire des projets de fortifications pour les places de la Franche-Comté, de Flandres et d'Artois. Le roi lui donna le gouvernement de la citadelle de Lille qu'il venait de construire, et ce fut le premier gouvernement de cette nature en France. Il ne l'avait point demandé; et il importe et à la gloire du roi et à la sienne, que Ton sache que de toutes les grâces qu'il a jamais reçues, il n'en a demandé aucune, à la réserve de celles qui n'étaient pas pour lui. Il est vrai que le nombre en a été si grand, qu'elles épuisaient le droit qu'il avait <le demander.

La paix d'Aix-la-Chapelle étant faite, il n'en fut pas moins occupé. Il fortifia des places en Flandre, en Artois, en Provence, en Roussillon, ou du moins fit des dessins qui ont été depuis exécutés. Il alla même en Piémont avec M. de Louvois, et donna au duc de Savoie des dessins pour Vérue, Verceil et Turin. A son départ, S. A. R. lui fit présent de son portrait enrichi de diamants. Il est le seul homme de guerre pour qui la paix ait toujours été aussi laborieuse que la gucirc même.

Quoique son emploi ne rengageai qu'à travailler à la sûreté des frontières, son amour pour le bien public lui faisait porter ses vues sur les moyens d'augmenter le bonheur du dedans du royaume. Dans tous ses voyages, il avait une curiosité dont ceux qui sont en place ne sont communément que trop exempts. Il s'informait avec soin de la valeur des terres, de ce qu'elles rapportaient, de la manière de les cultiver, des facultés des paysans, de leur nombre,

(le ce qui faisait leur nourriture ordinaire, de ce que leur pouvait valoir en un jour le travail de leurs mains; détails méprisables et abjects en apparence, et qui appartiennent cependant au grand art de gouverner. Il s'occupait ensuite à imaginer ce qui aurait pu rendre le pays meilleur, des grands chemins, des ponts, des navigations nouvelles; projets dont il n'élait pas possible qu'il espérât une entière exécution; espèces de songes, si Ton veut, mais qui du irioins, comme la plupart des vérilables songes, mar- (juaient Tinclination dominante. Je sais tel intendant (1(5 province qu'il ne connaissait point, et à qui il a écrit [)our le remercier d'un nouvel établissement utile qu'il avait vu en voyageant dans son département. Il devenait le débiteur de quiconque avait obligé l(î public.

La guerre, qui commença en 1072, lui fournit une infinité d'occasions glori(Mises, surtout dans ce grand nombre de sièges que le roi lit en personne, et que Vauban conduisit tous. (\g fut à celui de MaëstrichI, en 107.'i, (pi'il commença à se servir d'une méthode singulièi-e pour l'attaque des places, qu'il avait imaginée par une longue suite de réflexions, et qu'il a depuis lonjouis pratiquée. .lusque-là il n'avait fait que suivn; avec i)lus d'adresse et de conduite les règles déjà établies; mais alors il en suivit d'inconnues, et lit changer de face ù cette importante partie de la guerre. Les fameuses parallèles et les places d'armes parurent au jour : depuis ce temps il a toujours inventé sur ce sujet, tantôt les cavaliers de tranchée, tantôt un nouvel usage det> sapes et des demi-sapes, tantôt les batteries en ricochet; et par là il avait porté son art à une telle perfection, que le |)lus souvent ce qu'on aurait jamais osé espérer d(;vant les places les mieux défendues, il ne perdait pas i)lus de monde que les assiégés.

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C'était là son but principal, la conservation des hommes. Non seulement l'intérêt de la guerre, mais aussi son humanité naturelle les lui rendait chars. Il leur sacrifiait toujours l'éclat d'une conquête plus prompte, et une gloire assez capable de séduire; et ce qui est encore pins difficile, quelquefois il résistait en leur faveur à l'impatience des généraux, et s'exposait aux redoutables discours du courtisan oisif. Aussi les soldats lui obéissaient-ils avec un entier dévouement, moins animés encore par l'extrême confiance qu'ils avaient à sa capacité, que par la certitude et la reconnaissance d'être ménagés autant qu'il était possible.

Pendant toute la guerre que la paix de Nimègue termina, sa vie fut une action continuelle et très vive : former des dessins de sièges, conduire tous ceux ([ui furent faits, du moins dès qu'ils étaient de quelque importance; réparer les places qu'il avait prises, et les rendre plus fortes; visiter toutes les frontières; fortifier tout ce qui pouvait être exposé aux ennemis; se transporter dans toutes les armées, et souvent d'une extrémité du royaume à l'autre.

Il fut fait brigadier d'infanterie en 16G4, maréchal de camp en 1676, et en 1678 commissaire général des fortifications de France, charge qui vaquait par la mort du chevalier de Clerville. Il se défendit d'abord de l'accepter; il en craignait ce qui l'aurait fait désirer à tout autre, les grandes relations qu'elle lui donnait avec le ministre. Cependant le roi l'obligea d'autorité à prendre la charge; et il faut avouer que malgré toute sa droiture, il n'eut pas lieu de s'en repentir. La vertu ne laisse pas de réussir quelquefois, mais ce n'est qu'à force de temps et de preuves redoublées.

La paix de Nimègue lui ùla le pénible emploi de prendre des places, mais elle lui en donna un plus

grand nombre à fortifier. Il fit le fameux port de Dunkerque, son chef-d'œuvre, et par conséquent celui de son art. Strasbourg et Casai, qui passèrent, en 1081, sous le pouvoir du roi, furent ensuite ses travaux les plus considérables. Outre les grandes et magnifiques fortifications de Strasbourg, il y fit faire pour la navigation de la Bruche, des écluses, dont l'exécution était si difficile, qu'il n'osa la confier à personne, et la dirigea toujours par lui-même.

La guerre recommença en 1683, et lui valut Tannée suivante la gloire de prendre Luxembourg, qu'on avait cru jusque-là imprenable, et de le prendre avec fort peu de perle. Mais la guerre naissante ayant été étouifée par la trêve de 108 i, il reprit ses fonctions de paix, dont les plus brillantes furent laqueduc de Maintcnon, de nouveaux travaux qui perfectionnent le canal de la communication des mers, Mont-Royal et Landau.

Il semble qu'il aurait dû trahir les secrets de son art par la grande quantité d'ouvrages qui sont sortis de ses mains. Aussi a-t-il paru des livres dont le titre promettait la véritable manière de forlitier selon Vauban; mais il a toujours dit, et il a fait voir par sa pratique, qu'il n'avait point de manière. Chaque place différente lui en fournissait une nouvelle, selon les dift'érentes circonstances de sa grandeur, de sa situation, de son terrain. Les plus difficiles de tous les arts sont ceux dont les objets sont changeants, qui ne permettent point aux esprits bornés l'application commode de certaines règles fixes, et qui demandent à chaque moment les ressources naturelles et imprévues d'un génie heureux.

En 1688, la guerre s'étant rallumée, il fit sous les ordres de Monseigneur, les sièges de Philisbourg, de Manheim et de Frankendals. Ce grand prince fut si content de ses services, qu'il lui donna quatre pièces

(le canon î\ son choix, pour nicllie on son cliàloau de Bazochc : récompense vraiment militaire, [)rivilège unique, et qui, plus que tout autre, convenait au père de tant de places fortes. La même année, il fut fait lieutenant général.

L'année suivante, il commanda à Dunkerquc, Bergues et Ypres, avec ordre de s'enfermer dans celle de ces places qui serait assiégée; mais son nom les en préserva.

L'année 1690 fut singulière entre toutes celles de sa vie; il n'y fit presque rien, parce qu'il avait pris une grande et dangereuse maladie à faire travailler aux fortifications d'Ypres, qui étaient fort en désordre, et à être toujours présent sur les travaux. Mais cette oisiveté, qu'il se serait presque reprochée, finit en 1691 par la prise de Mons, dont le roi commanda le siège en personne. Il commanda aussi Tannée d'après celui de Namur, et Vauban le conduisit de sorte qu'il prit la place en trente jours de tranchée ouverte, et n'y perdit que huit cents hommes, quoiqu'il s'y fût fait cinq actions de vigueur très considérables.

Il faut passer par-dessus un grand nombre d'autres exploits, tels que le siège de Charleroi en 93, la défense de la Basse-Bretagne contre les descentes des ennemis en 9i et 95, le siège d'Ath en 97, et nous hâter de venir à ce qui touche de plus près cette Académie. Lorsqu'elle se renouvela en 99, elle demanda au roi M. de Yauban pour être un de ses honoraires; et si la bienséance nous permet de dire qu'une place dans cette compagnie soit la récompense du mérite, après toutes celles qu'il avait reçues du roi en qualité d'homme de guerre, il fallait qu'il en reçût une dune société de gens de lettres en qualité de mathématicien. Personne n'avait mieux que lui rappelé du ciel les mathématiques, pour les

occuper aux besoins des hommes, et elles avaient pris entre ses mains une utilité aussi glorieuse peutêtre que leur plus grande sublimité. De plus, l'Académie lui devait une reconnaissance particulière de Testime qu'il avait toujours eue pour elle; les avantages solides que le public peut tirer de cet établissement, avaient touché l'endroit le plus sensible de son âme.

Comme après la paix de Ryswick il ne fut plus employé quà visiter les frontières, à faire le tour du royaume, et à former de nouveaux projets, il eut besoin d'avoir encore quelque autre occupation, et il se la donna selon son cœur. Il commença à mettre par écrit un prodigieux nombre d'idées qu'il avait sur différents sujets qui regardaient le bien de l'Etat, non seulement sur ceux qui lui étaient les plus familiers tels que les fortifications, le détail des places, la discipline militaire, les campements, mais encore sur une infinité d'autres matières qu'on aurait cru plus éloignées de son usage ; sur la marine, sur la course par mer en temps de guerre, sur les finances, sur la culture des forêts, sur le commerce et siA^ les colonies françaises en Amérique. Une grande passion songe à tout. De toutes ces différentes vues, il a composé douze gros volumes manuscrits, qu'il a intitulés ses Oisivetés. S'il était possible que les idées qu'il y propose s'exécutassent, ses oisivetés seraient plus utiles que tous ses travaux

La succession d'Espagne ayant fait renaître la guerre, il était à Xamur au commencement de l'année 1703, et il donnait ordre à des réparations nécessaires, lorsqu'il apprit que le roi l'avait honoré du bâton de maréchal de France. Il s'était opposé lui même, quelque temps auparavant, à cette suprême élévation (jue le roi lui avait annoncée ; il avait représenté qu'elle empêcherait qu'on ne l'employât avec des généraux

du me^me rang, cl ferait nailro des embarras contraires au bien du service. Il aimait mieux être plus utile, et moins récompensé; et pour suivre son goût, il n'aurait fallu payer ses premiers travaux que par d'autres encore plus nécessaires.

Vers la fin de la même année, il servit sous Monseigneur le duc de Bourgogne au siège du Vieux- Brisac, place très considérable, qui fut réduite à capituler au bout de treize jours et demi de tranchée ouverte, et qui ne coûta pas trois cents hommes.

C'est par ce siège qu'il a fini, et il fit voir tout ce que pouvait son art, comme s'il eût voulu le résigner alors tout entier entre les mains du prince qu'il avait pour spectateur et pour chef.

Le litre de maréchal de France produisit les inconvénients qu'il avait prévus: il demeura deux ans inutile. Je l'ai entendu souvent s'en plaindre; il prolestait que pour Fintérèt du roi et de l'élat, il aurait foulé aux pieds la dignité avec joie. Ill'aurait fait, et jamais il ne l'eût si bien méritée, jamais même il n'en eût si bien soutenu le véritable éclat.

Use consolait avec ses savantes oisivetés. Il n'épargnait aucune dépense pour amasser la quantité infinie d'instructions et de mémoires dont il avait besoin, et il occupait sans cesse un grand nombre de secrétaires, de dessinateurs, de calculateurs et de copistes. II donna au roi, en 1704, un gros manuscrit, qui contenait tout ce qu'il y a de plus fin et de plus secret dans la conduite de l'attaque des places; présent le plus noble qu'un sujet puisse jamais faire à son maître, et que le maître ne pouvait recevoir que de ce seul sujet.

En 1706, après la bataille de Ramiliy, le maréchal deVauban fut envoyé pour commander à Dunkerque et sur la côte de Flandres. Il rassura par sa présence les esprits étonnés; il empêcha la perte d'un pays

qu'on voulait noyer pour prévenir le siège de Dunkerque, et le prévint d'ailleurs par un camp retranché qu'il fit entre cette ville et Bergues, de sorte que les ennemis eussent été obligés de l'aire en même temps rinvestiture de Dunkerque, de Bergueset decccamp, ce qui était absolument impraticable.

Dans cette même campagne, plusieurs de nos places ne s'étant pas défendues comme il l'aurait souhaité, il voulut défendre par ses conseils toutes celles qui seraient attaquées à Tavenir, et commença sur cette matière un ouvrage qu'il destinait au roi, et qu'il n'a pu finir entièrement. Il mourut le 30 mars 1707, d'une lluxion de poitrine accompagnée d'une grosse fièvre qui l'emporta en huit jours, quoiqu'il fût d'un tempérament très robuste, et qui semblait lui promettre encore plusieurs années de vie. Il avait soixantequatorze ans moins un mois.

Il avait épousé Jeanne d'Aunoy, de la famille des barons d'Espiry en Nivernois, morte avant lui. lien a laissé deux filles, madame la comtesse de Villebertin, et madame la marquise d'Ussé.

Si l'on veut voir toute sa vie militaire en abrégé, il a fait travailler à trois cents places anciennes, et en a fait trente-trois neuves; il a conduit cinquante-trois sièges, dont trente ont été faits sous les ordres du roi en personne, ou de Monseigneur, ou de Monseigneur le duc de Bourgogne, et les vingt-trois autres sous différents généraux; il s'est trouvé à cent quarante actions de vigueur.

Jamais les traits de la simple nature n'ont été mieux marqués qu'en lui, ni plus exempts de tout mélange étranger. Un sens droit et étendu, qui s'attachait au vrai par une espèce de sympathie, et sentait le faux sans le discuter, lui épargnait les longs circuits par où les autres marchent; et d'ailleurs sa vertu élail en quelque sorte un instinct heureux si prompt qu'il

prévenait sa raison. Il mépi'isait celle politesse sn[U'r(icielle dont le monde se contente, etqni couvre souvent tant de barbarie ; mais sa bonté, son humanité, sa libéralité lui composaient une autre politesse plus rare, qui était toute dans son cœur. Il seyait bien à tant de vertu de négliger des dehors, qui à la vérité lui appartiennent naturellement, mais que le vice emprunte avec trop de facilité. Souvent le maréchal de \'auban a secouru de sommes assez considérables des ofliciers qui n'étaient pas en état de soutenir le service; et quand on venait à le savoir, il disait qu'il prétendait leur restituer ce qu'il recevait de trop des bienfaits du roi. Il en a été comblé pendant tout le cours d'une longue vie, et il a eu la gloire de ne laisser en mourant qu'une fortune médiocre. Il était passionnément attaché au roi, sujet plein d'une iidélité ardente et zélée, et nullement courtisan; il aurait inliniment mieux aimé servir que plaire. Personne n'a été si souvent que lui, ni avec autant de courage, l'introducteur de la vérité; il avait pour elle une passion presque imprudente, et incapable de ménagement. Ses mœurs ont tenu bon contre les dignités les plus brillantes, et n'ont pas même combattu. En un mot, c'était un Romain qu'il semblait que notre siècle eût dérobé aux plus heureux temps delà république.

Éloge de Tournefort.

Joseph Pitton de Tournefort naquit à Aix en Provence le 5 juin 1656, de Pierre Pitton, écuyer, seigneur de Tournefort, et d'Aimare de Fagoue, d'une famille noble de Paris.

On le mit au collège des jésuites d'Aix : mais quoiqu'on l'appliquât uniquement, comme tous les autres écoliers, à l'étude du latin, dès qu'il vit des plantes, il se sentit botaniste; il voulait savoir leurs noms; il remarquait soigneusement leurs différences; et quelquefois il manquait à sa classe, pour aller herboriser à la campagne, et pour étudier la nature, au lieu de la langue des anciens Piomains. La plupart de ceux qui ont excellé en quelque genre n'y ont point eu de maître. Il apprit de lui-même en peu de temps à connaître les plantes des environs de sa ville.

Quand il fut en philosophie, il prit peu de goût pour celle qu'on lui enseignait. Il n'y trouvait point la nature qu'il se plaisait tant à observer; mais des idées vagues et abstraites, qui se jettent, pour ainsi dire, à côté des choses, et n'y touchent point. II découvrit dans le cabinet de son père la philosophie de Descartes, peu fameuse alors en Provence, et la reconnut aussitôt pour celle qu'il cherchait. Il ne pouvait jouir de cette lecture que par surprise et à la dérobée, c'était avec d'autant plus d'ardeur; et ce père, qui s'opposait à une étude si utile, lui donnait sans y penser une excellente éducation.

KLOGE DE TOURNEFORT 101

Gomme il le destinait à l'église, il le fit étudier en llîéoloii^ie, et le mit même dans un séminaire. Mais la destination naturelle prévalut; il fallait qu'il vît des plantes : il allait l'aire ses études chéries, ou dans un jardin assez curieux qu'avait un apothicaire d'Aix, ou dans les campagnes voisines, ou sur la cime des rochers; il pénétrait par adresse ou par présents dans tous les lieux fermés, où il pouvait croire qu'il y avait (les plantes qui n'étaient pas ailleurs : si ces sortes de moyens ne réussissaient pas, il se résolvait plutôt à y entrer furtivement; et un jour il pensa être accablé de pierres par des paysans qui le prenaient pour un voleur.

Il n'avait guère moins de passion pour l'anatomie et pour la chimie que pour la botanique. Enfin la physique et la médecine le revendiquèrent avec tant de force sur la théologie, qui s'en était mise injustement en possession, qu'il fallut qu'elle le leur abandonnât. Il était encouragé par l'exemple d'un oncle paternel qu'il avait, médecin fort habile et fort estimé; et la mort de son père^ arrivée en 1677, le laissa entièrement maître de suivre son inclination.

Il profita aussitôt de sa liberté, et parcourut en d678 les montagnes de Dauphiné et de Savoie, d'où il rapporta quantité de belles plantes sèches, qui commencèrent son herbier.

La botanique n'est pas une science sédentaire et paresseuse, qui se puisse acquérir dans le repos et dans l'ombre d'un cabinet, comme la géométrie et Thistoire, ou qui tout au plus, comme la chimie, l'anatomie et l'astronomie, ne demande que des opérations d'assez peu de mouvement. Elle veut que l'on coure les montagnes et les forêts, que l'on gravisse contre des rochers escarpés, que l'on s'expose aux bords des précipices. Les seuls livres qui peuvent nous instruire à fond de cette matière, ont été jetés

au hasard sur toute la surface de la terre, et il faut se résoudre à la fatigue et au péril de les chercher et de les ramasser. De là vient aussi qu'il est si rare d'exceller dans cette science : le degré de passion qui suffit pour faire un savant d'une autre espèce, ne suffit pas pour faire un grand botaniste; et avec cette passion même, il faut encore une santé qui puisse la suivre, et une force de corps qui y réponde. Tournefort était d'un tempérament vif, laborieux, robuste; un grand fonds de gaieté naturelle le soutenait dans le travail, et son corps, aussi bien que son esprit, avait été fait pour la botanique.

En 1679, il partit d'Aix pour Montpellier, où il se perfectionna beaucoup dans Tanatomie et dans la médecine. Un jardin des plantes, établi en cette ville par Henri IV, ne pouvait pas, quelque riche qu'il fût, satisfaire sa curiosité; il courut tous les environs de Montpellier à plus de dix lieues, et en rapporta des plantes inconnues aux gens mêmes du pays. Mais ces courses étaient encore trop bornées : il partit de Montpellier pour Barcelone au mois d'avril 1681: il passa jusqu'à la Saint-Jean dans les montagnes de Catalogne, où il était suivi par les médecins du pays, et par les jeunes étudiants en médecine, à qui il démontrait les plantes. On eût dit presque qu'il imitait les anciens gymnosophistes, qui menaient leurs disciples dans les déserts où ils tenaient leur école.

Les hautes montagnes des Pyrénées étaient trop proches pour ne le pas tenter. Cependant il savait qu'il ne trouverait dans ces vastes solitudes qu'une subsistance pareille à celle des plus austères anachorètes, et que les malheureux habitants qui la lui pouvaient fournir n'étaient pas en plus grand nombre que les voleurs qu'il avait à craindre. Aussi fut-il plusieurs fois dépouillé par les miquelets espagnols. Il avait imaginé un stratagème pour leur dérober un peu

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