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(Targent dans ces sortes d'occasions. Il enlermaitdcs réaux dans du pain qu'il poiiail sur lui, et qui était si noir et si dur, que quoiqu'ils le volassent fort exactement, et ne fussent pas gens à dédaigner, ils le lui laissaient avec mépris. Son inclination dominante lui faisait tout surmonter ; ces rochers affreux et presque inaccessibles qui l'environnaient de toutes parts, s'étaient changés pour lui en une magnifique bibliothèque, où il avait le plaisir de trouver tout ce que sa curiosité demandait, et où il passait des journées délicieuses. Un jour une méchante cabane où il couchait tomba tout à coup; il fut deux heures enseveli sous les ruines, et y aurait péri, si Ton eût tardé encore quelque temps à le retirer.
Il revint à Montpellier à la fin de 1681, et de là il alla chez lui à Aix, où il rangea dans son herbier toutes les plantes qu'il avait ramassées de Provence, de Languedoc, de Dauphiné, de Catalogne, des Alpes et des Pyrénées. Il n'appartient pas à tout le monde de comprendre que le plaisir de les voir en grand nombre, bien entières, bien conservées, disposées selon un bel ordre dans de grands livres de papier blanc, le payait suffisamment de tout ce qu'elles lui avaient coûté.
Heureusement pour les plantes, Fagon, alors premier médecin de la feue reine, s'y était toujours attaché, comme à une partie des plus curieuses de la physique et des plus essentielles de la médecine; et il favorisait la botanique de tout le pouvoir que lui donnaient sa place et son mérite. Le nom de Tournefort vint à lui de tant d'endroits différents, et toujours avec tant d'uniformité, qu'il eut envie de l'attirer à Paris, rendez-vous général de presque tous les grands talents répandus dans les provinces. Il s'adressa pour cela à iM*"^ de Venelle, sous-gouvernante des enfants de France, qui connaissait beaucoup toute la
famille Tourneforl. Elle lui persuada donc de venir à Paris; et en 1G83, elle le présenta à Fagon, qui dès la ïjflême année lui procura la place de professeur en botanique au Jardin Royal des plantes, établi à Paris par Louis XIII, pour Tinstruction des jeunes étudiants en médecine.
Cet emploi ne rempecha pas de faire différents voyages. Il retourna en Espagne, et alla jusqu'en Portugal. Il vit des plantes, mais presque sans aucun botaniste. En Andalousie, qui est un pays fécond en palmiers, il voulut vérifier ce que Ton dit depuis si longtemps des amours du mâle et de la femelle de cette espèce; mais il n'en put rien apprendre de certain : et ces amours si anciennes, en cas qu'elles soient, sont encore mystérieuses. Il alla aussi en Hollande et en Angleterre, où il vit et des plantes et plusieurs grands botanistes, dont il gagna facilement l'estime et Famitié. Il n'en faut point d'autre preuve que l'envie qu'eut Herman, célèbre professeur en botanique à Leyde, de lui résigner sa place, parce qu'il était déjà fort âgé. Il lui en écrivit au commencement de la dernière guerre avec beaucoup d'instance; et le zèle qu'il avait pour la science qu'il professait, lui faisait choisir un successeur non seulement étranger, mais d'une nation ennemie. 11 promettait à Tournefort une pension de 4 000 livres de messieurs les Etats-Généraux, et lui faisait espérerune augmentation quand il serait encore mieux connu. La pension attachée à sa place du jardin royal était fort modique; cependant lamour de son pays lui fit refuser des ofi'res si utiles et si flatteuses. Il s'y joignit encore une autre raison qu'il disait à ses amis, c'est qu'il trouvait que les sciences étaient ici pour le moins à un aussi haut degré de perfection qu'en aucun autre pays. La patrie d'un savant ne serait pas sa véritable patrie, si les sciences ny étaient florissantes.
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La sienne ne fui pas ingrate. L'Académie des Sciences ayant été mise en 1692 sons linspcclion de Tabbé Hignon, un des premiers usages qu'il fit deson autorité, deux mois après qu'il en fut revêtu, fut de faire entrer dans cette compagnie TournefortetHomberg, qu'il ne connaissait ni Tun ni Tautre que par le nom qu'ils s'étaient fait. Après qu'ils eurent été agréés par le roi sur son témoignage, il les présenta tous deux ensemble à l'Académie, deux premiers nés pour ainsi dire, dignes de l'être d'un tel père, et d'annoncer toute la famille spirituelle qui les a suivis.
En 1094 parut le premier ouvrage de Tournefort, intitulé : Éléments de bolaniqiie, ou Mélhode pour connaître les plantes, imprimé au Louvre en trois volumes. Il est fait pour mettre de l'ordre dans ce nombre prodigieux de plantes semées si confusément sur la terre, et même sous les eaux de la mer^ et pour les distribuer en genre et en espèces, qui en facilitent la connaissance, et empêchent que la mémoire des botanistes ne soit accablée sous le poids d'une infinité de noms différents. Cet ordre si nécessaire n'a point été établi par la nature, qui a préféré une confusion magnifique à la commodité des physiciens; et c'est à eux à mettre presque malgré elle de l'arrangement et un système dans les plantes. Puisque ce ne peut être qu'un ouvrage de leur esprit, il est aisé de prévoir qu'ils se partageront, et que même quelquesuns ne voudront point de systèmes. Celui que Tournefort a préféré, après une longue et savante discussion, consiste à régler les genres des plantes par les fleurs et par les fruits pris ensemble; c'est-à-dire, que toutes les plantes semblables par ces deux parties seront du même genre ; après quoi les différences ou de la racine, ou de la tige, ou des feuilles, feront leurs différentes espèces. Tournefort a été même"plusloin; au-dessus des genres il a mis des classes qui ne se
règlent que par les fleurs, et il est le premier qui ail eu cette pensée beaucoup plus utile à la botanique qu'on ne se Timaginerait d'abord; car il ne se trouve jusqu'ici que 14 figures différentes de fleurs qu'il faille s'imprimer dans la mémoire. Ainsi quand on a entre les mains une plante en fleur dont on ignore le nom, on voit aussitôt à quelle classe elle appartient dans le livre des Éléments de botanique. Quelques jours après la fleur paraît le fruit qui détermine le genre dans ce même livre, et les autres parties donnent l'espèce ; de sorte que Ton trouve en un moment et le nom que Tournefort lui donne par rapporta son système, et ceux que d'autres botanistes des plus fameux lui ont donnés, ou par rapport à leur système particulier, ou sans aucun système. Par là on est en état d'étudier cette plante dans les auteurs qui en ont parlé, sans craindre de lui attribuer ce qu'ils auront dit de celle-là. C'est un prodigieux soulagement pour la mémoire, que tout se réduise à retenir 14 figures de fleurs, par le moyen desquelles on descend à 673 genres, qui comprennent sous eux 8 846 espèces de plantes, soit de terre, soit de mer, connues jusqu'au temps de ce livre. Que serait-ce s'il fallait connaître immédiatement ces 8 846 espèces, et cela sous tous les noms différents qu'il a plu aux botanistes de leur imposer? Ce que nous venons de dire ici demanderait encore quelques restrictions ou quelques éclaircissements; mais nous les avons donnés dans V Histoire de 1700 (p. 70 et suiv.), où le système de Tournefort a été traité plus à fond et avec plus d'étendue. Il parut être fort approuvé des physiciens, c'est-àdire (et cela ne doit jamais s'entendre autrement) du plus grand nombre des physiciens. Il fut attaqué sur quelques points par Rai, célèbre botaniste et physicien anglais, auquel Tournefort répondit en 1697 par une dissertation latine adressée à Sherard, autre An-
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ii^lais habile dans la même science. La dispute fut sans aigreur, et même assez polie de part et d'autre, ce qui est assez à remarquer. On dira peut-être que le sujet ne valait guère la peine qu'on s'échauflàt : car de quoi s'agissait-il? De savoir si les fleurs et les fruits suflisaient pour établir les genres; si une certaine })lantc était d'un genre ou d'un autre. Mais on doit tenir compte aux hommes, et plus particulièrement aux savants, de ne s'échauffer pas beaucoup sur de légers sujets. Tournefort, dans un ouvrage postérieur à la dispute, a donné de grands éloges à Rai, et même sur son système des plantes.
Il se fit recevoir docteur en médecine de la faculté de Paris : et en 1698, il publia un livre intitulé : Histoire des plantes qui naissent aux environs de Paris^ avec leur usage dans la médecine. Il est facile de juger que celui qui avait été chercher des plantes sur les sommets des Alpes et des Pyrénées, avait diligemment herborisé dans tous les environs de Paris . depuis qu'il y faisait son séjour. La botanique ne serait qu'une simple curiosité, si elle ne se rapportait à la médecine; et quand on veut qu'elle soit utile, c'-est la botanique de son pays qu'on doit le plus étudier, non que la nature ait été aussi soigneuse qu'on le dit quelquefois, de mettre dans chaque pays les plantes qui devaient convenir aux maladies des habitants; mais parce qu'il est plus commode d'employer ce qu'on a sous sa main, et que souvent ce qui vient de loin n'en vaut pas mieux. Dans cette histoire des plantes des environs de Paris, Tournefort rassemble, outre leurs diiïérents noms et leurs descriptions, les analyses chimiques que l'Académie en avait faites, et leurs vertus les mieux prouvées. Ce livre seul répondrait suffisamment aux reproches que l'on fait quelquefois aux médecins de n'aimer pas les remèdes tirés des simples , parce qu'ils sont trop
faciles et d'un effet trop prompt. Certainement Tournefort en produit ici un grand nombre ; cependant ils sont la plupart assez négligés, et il semlile (ju'une certaine fatalité ordonne qu'on les désirera beaucoup, et qu'on s'en servira peu.
On peut compter parmi les ouvrages de Tournefort un livre, ou du moins une partie d'un livre, qu'il n'a pourtant pas fait imprimer. Il porte pour titre : Schola botanica, sive catologus plantariim, qiias ab aliquol annis in horlo regio Parisiensi studiosis indigitavit vir clarissimiis Josephas Pillon de Tourne forl, Doctor Mediciis, ut et Pauli Ilernianni paradisi batavi Prodomus, etc . Amstetodami, 1699. Un Anglais, nommé Simon Warton, qui avait étudié trois ans en botanique au jardin du roi, sous Tournefort, tlt ce catalogue des plantes qu'il y avait vues.
Comme les Éléments de botanique avaient eu tout le succès que l'auteur même pouvait désirer, il en donna en 1700 une traduction latine en faveur des étrangers, et plus ample, sous le titre d'Institutiones Rei herbaricv, en trois volumes in-4°, dont le premier contient les noms des plantes distribuées selon le système de l'auteur, et les deux autres leurs figures très bien gravées. A la tête de cette traduction est une grande préface, ou Introduction à ta Botanique, qui contient avec les principes du système de Tournefort ingénieusement et solidement établis, une histoire de la botanique et des botanistes, recueillie avec beaucoup de soin et agréablement écrite. On n'aura pas de peine à s'imaginer qu'il s'occupait avec plaisir de tout ce qui avait rapport à l'objet de son amour.
Cet amour cependant n'était pas si fidèle aux plantes, qu'il ne se portât presque avec la même ardeur à toutes les autres curiosités de la physique, pierres figurées, marcassiles rares, pétrifications et cristallisations extraordinaires, coquillages de toutes espèces.
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Il est vrai que du nombre de ces sortes d'infidélités on en pourrait excepter son goût pour les pierres; car il croyait que c'étaient des plantes qui végétaient, et qui avaient des graines : il était même assez disposé à étendre ce système jusqu'aux métaux, et il semble qu'autant qu'il pouvait, il transformait tout en ce qu'il aimait le mieux. Il ramassait aussi des habillements, des armes, des instruments de nations éloignées, autre sorte de curiosités qui, quoiqu'elles ne soient pas sorties immédiatement des mains de la nature, ne laissent pas de devenir philosophiques pour qui sait philosopher. De tout cela ensemble il s'était fait un cabinet superbe pour un particulier, et fameux dans Paris; les curieux l'estimaient 45 ou 50000 livres. Ce serait une tache dans la vie d'un philosophe qu'une si grande dépense, si elle avait eu tout autre objet. Elle prouve que Tournefort, dans une fortune aussi bornée que la sienne, n'avait pu guère donner à des plaisirs plus frivoles, et cependant beaucoup plus recherchés.
Avec toutes les quaUtés qu'il avait on peut juger aisément combien il était propre à Olre un excellent voyageur; car j'entends ici par ce terme, non ceux qui voyagent simplement, mais ceux en qui se trouvent et une curiosité fort étendue, qui est assez rare, et un certain don de bien voir, plus rare encore. Les philosophes ne courent guère le monde, et ceux qui le courent ne sont ordinairement guère philosophes; et par là un voyage de philosophe est extrêmement précieux. Aussi nous comptons que ce fut un bonheur pour les sciences, que l'ordre que Tournefort reçut du roi en 1700, d'aller en Grèce, en Asie et en Afrique, non seulement pour y reconnaître les plantes des anciens, et peut-être aussi celles qui leur auront échappé; mais encore pour y faire des observations sur toute l'histoire naturelle, sur la géographie an-
cienne et moderne, et même sur les mœurs, la religion et le commerce des peuples. Nous ne répéterons point ici ce que nous avons dit sur ce sujet dans l'Histoire de 1700 (p. 79 et suiv.). Il eut ordre d'écrire le plus souvent qu'il pourrait au comte de Pontchartrain, qui lui procurait tous les agréments possibles dans son voyage, et de Tinformer en détail de ses découvertes et de ses aventures.
Tourneforl, accompagné de Gundelsheimer, Allemand, excellent médecin, et de Aubrier, habile peintre, alla jusqu'à la Irontière de Perse, toujours herborisant et observant. Les autres voyageurs vont par mer le plus qu'ils peuvent, parce que la mer est plus commode, et sur terre ils prennent les chemins les plus battus. Ceux-ci n'allaient par mer que le moins qu'il était possible; ils étaient ioujours hors des chemins, et s'en faisaient de nouveaux dans des lieux impraticables. On lira bientôt avec un plaisir mêlé dhorreur le récit de leur descente dans la grotte dAntiparos, c'est-à-dire dans trois ou quatre abîmes affreux qui se succèdent les uns aux autres. Tournefort eut la sensible joie d'y voir une nouvelle espèce de jardin, dont toutes les plantes étaient différentes pièces de marbre encore naissantes ou jeunes, et qui, selon toutes les circonstances dont leur formation était accompagnée, n'avaient pu que végéter. En vain la nature s'était cachée dans des lieux si profonds et si inaccessibles pour travailler à la végétation dos pierres; elle fut, pour ainsi dire, prise sur le fait par des curieux si hardis.
L'Afrique était comprise dans le dessein du voyage de Tournefort; mais la peste, qui était en Egypte, le fit revenir de Smyrne en France en 1702. Ce fut là le premier obstacle qui l'eût arrêté. Il arriva, comme Ta dit un grand poète, pour une occasion plus brillante et moins utile, chargé des dépouilles de r Orient. Il
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rappoi'lail, oiilro une infinité (robsorvalions dillérentes, 1 .'^56 nouvelles espèces de plantes, dont une t»rande ])artie venaient se ranii^er d'elles-mêmes sous quelqu'un des 673 genres qu'il avait établis. II ne fut obligé de créer pour tout le reste que 25 nouveaux genres, sans aucune augmentation des classes; ce qui prouve la commodité d'un système, où tant de plantes étrangères, et que Ton n'attendait point, entraient si facilement. lien fit son Corollariiim instiliilionum rei herbariœ, imprimé en 1703.
Quand il fut revenu à Paris, il songea à reprendre la pratique de la médecine, qu'il avait sacrifiée à son voyage du Levant, dans le temps qu'elle commençait à lui réussir beaucoup. L'expérience fait voir qu'en tout ce qui dépend d'un certain goût du public, et surtout en ce genre-là, les interruptions sont dangereuses; l'approbation des hommes est quelque chose de forcé, et qui ne demande qu'à finir. Tournefort eut donc quelque peine à renouer le fil de ce qu'il avait quitté : d'ailleurs il fallait qu'il s'acquittât de ses anciens exercices du Jardin Royal; il y joignit encore ceux du Collège Royal, où il eut une place de professeur en médecine : les fonctions de l'Académie lui demandaient aussi du temps. KnOn il voulut travailler à la relation de son grand voyage, dont il n'avait rapporté que de simples mémoires informes et intelligibles pour lui seul. Les courses et les travaux du jour, qui lui rendaient le repos de la nuit plus nécessaire, l'obligeaient au contraire à passer la nuit dans d'autres travaux; et malheureusement il était d'une forte constitution, qui lui j^ermettait de prendre beaucoup sur lui pendant un assez long temps, sans en être sensiblement incommodé. Mais à la fin, sa santé vint à s'altérer, et cependant il ne la ménagea pas davantage. Lorsqu'il était dans cette mauvaise disposition, il reçut par hasard un coup fort violent dans la poi-
trine, dont il jugea bientôt qu'il mourrait. Il ne fil plus que languir pendant quelques mois, et il mourut le 28 décembre 1708.
Il avait fait un testament, par lequel il a laissé son cabinet de curiosités au roi pour Tusage des savants, et ses livres de botanique à Tabbé Bignon. Ce second article ne marque pas moins que le premier son amour pour les sciences; c'est leur faire un présent, que d'en faire un à celui qui veille pour elles dans ce royaume avec tant d'application, et les favorise avec tant de tendresse.
Des deux A^olumes in 4*^, que doit avoir la relation du voyage de Tournefort, le premier était déjà imprimé au Louvre quand il mourut, et Ton achève présentement le second sur le manuscrit de Fauteur, qui a été trouvé dans un état où il n'y avait rienà désirer. Cet ouvrage, qui a conservé sa première forme de lettres adressées à M. de Pontchartrain, aura 200 planches en taille-douce très bien gravées, de plantes, d'antiquité, etc. On y trouvera, outre tout le savoir que nous avons représenté jusqu'ici dans Tournefort, une grande connaissance de l'histoire ancienne et moderne, et une vaste érudition dont nous n'avons point parlé, tant nos éloges sont éloignés d'être flatteurs. Souvent une qualité dominante nous en fait négliger d'autres, qui mériteraient cependant d'être relevées.
Éloge de Carré.
Louis CaiTc naquit le 26 juillet 1GG9 d"un bon laboureur de CloContaine, près de Nani^is, en Brie. Son père le fit étudier pour être prêtre; mais il ne sV sentit point appelé. Il fit cependant par obéissance trois années de théologie, au bout desquelles, comme il refusait toujours d'entrer dans les ordres, s'on père cessa de lui fournir ce qui lui était nécessaire pour subsister à Paris. Assez souvent on se fait ecclésiastique pour se sauver de Tindigence : il aima mieux tomber dans l'indigence que de se faire ecclésiastique. On pourra juger parle reste de sa vie, que Textrême opposition qu'il avait pour cet état n'était fondée que sur ce qu'il en connaissait trop bien les devoirs. La même cause qui l'en éloignait l'en rendait digne.
Sa mauvaise fortune produisit un grand bien. Il cherchait un asile, et il en trouva un chez le P. Malebranche, qui le prit pour écrire sous lui. De la ténébreuse philosophie scolastique, il fut tout dun coup transporté à la source d'une philosophie lumineuse et brillante; là il vit tout changer de face, et un nouvel univers lui fut dévoilé. Il apprit sous un grand maître les mathématiques et la plus sublime métaphysique; et en même temps il prit pour lui un tendre attachement qui fait Téloge et du maître et du disciple. Carré se dépouilla si bien des préjugés
ordinaires, et se pénétra à tel point des principes qui lui furent enseignés, qu'il semblait ne plus voir par ses yeux, mais par sa raison seule; elle prit chez lui la place et toute Tautorité des sens. Par exemple, il ne croyait point que les Ijètes fussent de pures machines comme on le peut croire par un effort de raisonnement, et par la liaison d'un système qui conduit là; il le croyait comme on croit communément le contraire, parce qu'on le voit, ou qu'on pense le voir.
La persuasion artificielle de la philosophie, quoique formée lentement par de longs circuits, égalait en lui la persuasion la plus naturelle, et causée par les impressions les plus promptes et les plus vives. Ce qu'il croyait il le voyait; au lieu que les autres croient ce qu'ils voient.
Cependant il est encore infiniment plus facile d'être intimement persuadé des opinions de théori'e les plus contraires aux apparences, que d'être sincèrement et tranquillement au-dessus des passions. Carré, qui ne savait pas abandonner ses principes à moitié chemin, était allé jusque-là; et y avait été d'autant plus obligé, que le système qu'il suivait avec tant de goût, est une union perpétuelle de la philosophie et du christianisme. Sa métaphysique lui faisait mépriser les causes occasionnelles des plaisirs, et l'attachait à leur seule cause efficace ; l'amour de l'ordre imprimait la justice dans le fond de son cœur, et lui rendait tous ses devoirs déficieux. En un mot, la philosophie n'était point en lui une teinture légère, ni une décoration superficielle; c'était un sentiment profond, et une seconde nature difficile à distinguer d'avec la première.
Après avoir été sept ans dans l'excellente école où il avait tant appris, le besoin de se faire quelque sorte d'élablissement et quelque fonds pour sa subsistance, l'obli^fea d'en sortir, et d'aller montrer en ville les
mathématiques et la philosophie, mais surtout celle philosophie dont il était plein. Le rapport qu'elle a aux mœurs et à la vraie félicité de Ihomme, la lui rendait infiniment plus estimable que toute la géométrie du monde. Il tachait môme de faire en sorte que toute la géométrie ne fut qu'un degré pour passer à sa chère métaphysique; c'était elle qu'il avait toujours en vue, et sa plus grande joie était de lui faire quelque nouvelle conquête. Son zèle et ses soins eurent beaucoup de succès; il ne manquait point les gens qu'il entreprenait, à moins que ce ne fussent des philosophes endurcis dans d'autres systèmes.
Je ne sais par quelle destinée i)articulière il eut beaucoup de femmes pour disciples. La première de toutes, qui s'aperçut bien Aite qu'il avait quantité de façons de parler vicieuses, lui dit qu'en revanche de la philosophie qu'elle apprenait de lui, elle lui voulait apprendre le français; il reconnaissait que sur ce point il avait beaucoup profité avec elle. En général il faisait cas de l'esprit des femmes, même par rapport à la philosophie; soit qu'il les trouvât plus dociles, parce qu'elles n'étaient prévenues d'aucunes idées contraires, et qu'elles ne cherchaient qu'à entendre, et non à disputer; soit qu'il fût plus content de leur attachement pour ce qu'elles avaient une fois embrassé; soit enfin que ce fonds d'inclination qu'on a pour elles agît en lui sans qu'il s'en aperçût, et les lui fît paraître plus philosophes, ce qui était la plus grande parure qu'elles pussent avoir à ses yeux.
Son commerce avec elles avait encore l'assaisonnement du mystère ; car elles ne sont pas moins obligées à cacher les lumières acquises de leur esprit, que les sentiments naturels de leur cœur, et leur plus grande science doit toujours être d'observer jusqu'au scrupule les bienséances extérieures de Tignorance. Il ne nommail donc jamais celles qu'il instruisait, et il ne les
voyait presque qu'avec les précautions usitées pour un sujet fort différent. Outre les femmes du monde, il avait gagné aussi des religieuses, encore plus dociles, plus appliquées, plus occupées de ce qui les touche. Enfin il se trouvait à la tête d'un petit empire inconnu, qui ne se soumettait qu'aux lumières^ et n'obéissait qu'à des démonstrations.
L'occupation de montrer en ville n'est guère moins opposée à l'étude que la dissipation des plaisirs. Il est vrai qu'on s'affermit beaucoup dans ce qu'on savait; mais il n'est guère possible de faire des acquisitions n<juvelles, surtout quand on a le malheur dêtre fort employé. Aussi s'en faut-il beaucoup que Carré n'ait été aussi loin dans les mathématiques qu'il y pourrait aller. Il y voyait avec admiration et avec douleur le vol élevé et rapide que prenaient certains géomètres du premier ordre, tandis que le soin de la subsistance le tenait malgré lui comme attaché sur la terre. Il les suivait toujours des yeux; il se ménageait le temps d'étudier à fond ce qu'ils donnaient au public, et s'enrichissait de leurs découvertes; et s'il regrettait de n'en pas faire d'aussi brillantes, il regrettait beaucoup moins la gloire qu'elles produisent, que le degré de science qui les produit.
Varignon, qui a toujours apporté beaucoup de soin aux choix des élèves qu'il a nommés dans l'Académie, le prit pour le sien en 1697. Carré se crut obligé à mériter aux yeux du public le titre d'académicien; il surmonta sa répugnance naturelle pour l'impression, et donna le premier corps d'ouvrage qui ait paru sur le calcul inlégral. Il a pour titre : Méthode pour la mesure des surfaces, la dimension des solides, leurs centres de pesanteur, de percussion et d'oscillation, en 1700. Nous en parlâmes dans l'histoire de cette mC'me année (p. 100 et suiv.). La préface de ce livre
no lo donne qnc pour nne application la plus simple l't la plus aisée du calcul inléoral : elle le met à son juste prix, et n'est ni fastueuse ni modeste, mais, ce qui vaut mieux que la modestie même, exactement vraie. L'auteur vint dans la suite à reconnaître ({uelques fautes qu'il eût eu la gloire d'avouer sans détour, et de corriger à une seconde édition.
La destinée des élèves de Varignon est de faire assez promplement leur chemin dans l'Académie; nous en avons dit la raison par avance. Carré devint un peu de temps associé, et enfin pensionnaire, forlune qui suffisait à des désirs aussi modérés que les siens, et qui le mettait en état de se livrer plus entièrement à l'étude. Comme il avait une place de mécanicien, il tourna ses principales vues de ce côté-là, et embrassa tout ce qui appartenait à la musique, la théorie du son, la description des différents instruments, etc. Il négligeait la musique en tant qu'elle est la source d'un des plus grands plaisirs des sens, et s'y attachait en tant qu'elle demande une infinité de recherches fort épineuses. On a vu dans nos histoires quelques ébauches de ses méditations sur ce sujet.
Ses travaux furent fort interrompus par une indisposition presque continuelle où il tomba, et qui ne fit qu'augmenter pendant les cinq ou six dernières années de sa vie. Son estomac faisait fort mal ses fonctions; et l'on a vu, par la nature de son mal, que les acides très corrosifs qui dominaient dans sa constitution, la ruinaient absolument. Incapable presque de toute étude, et encore plus de tout emploi utile, il trouva une retraite chez Chauvin, conseiller au parlement, à qui j'ai refusé de supprimer ici son nom, malgré les instances sérieuses qu'il m'en a faites. La seule incommodité qu'il recevait de son hôte, était la difficulté de lui faire accepter les secours nécessaires
et l'art qu'il y fallait employer. Après une assez longue alternative de rechutes et d'intervalles d'une très faible santé, enfin il tomba dans un état où il fut le premier à prononcer son arrêt. Il dit à un prêtre qui, selon la pratique ordinaire, cherchait des tours pour le préparer à la mort, quil y avait longtemps que la philosophie et la religion lui avaient appris à mourir. Il eut toute la fermeté que toutes deux ensemble peuvent donner, et qu'il est encore étonnant qu'elles donnent toutes deux ensemble. Il comptait tranquillement combien il lui restait encore de jours à vivre, et enfin au dernier jour combien d'heures; car cette raison qu'il avait tant cultivée fut respectée par la maladie. Deux heures avant sa mort, il fit brûler en sa présence beaucoup de lettres de femmes qu'il avait.
On comprend assez sur quoi ces lettres roulaient, et que sa discrétion était fort différente de celle qu'ont eue en pareil cas quantité de gens d'une autre espèce que lui. Il mourut le 11 avril 1711. Je n'ajouterai que quelques traits à tout ce qui a été dit sur son caractère. Il ne demandait jamais deux fois ce qui lui était dû pour les peines qu'il avait prises. On était libre d'en user mal avec lui, et par-dessus cela on était encore sûr du secret. Il aimait l'Académie des Sciences comme une seconde patrie, et il aurait fait pour elle des actions de Romain. Il est vrai que je n'ai point d'autres preuves que les discours qu'il m'a tenus en certaines occasions; mais ces discours étaient d'une exacte vérité, et prouvaient autant que les actions d'un autre. Je sais encore que dans une des attaques dont il pensa mourir, il cherchait des expédients pour se dérober à cet éloge historique que je dois à tous les académiciens que nous perdons. Il fallait que sa modestie fût bien délicate pour craindre un éloge aussi sincère,
aussi simple, el où Tari de réloqiieiice est aussi peu (Mil ployé.
Il a laissé à rAcadémie plusieurs traités qu'il avait laits sur dilTérentes matières de physiques ou de mathématiques, et par ce moyen elle se trouve sa légataire universelle.
Éloge de Morin.
Louis Morin naquit au Mans, le 11 juillet 1635; son père, contrôleur au grenier à sel de la ville, et sa mère, étaient tous deux d'une grande piété. Il fut Taîné de seize enfants, charge peu proportionnée aux facultés de la maison, et qui aurait effrayé des gens moins résignés à la Providence.
Ils donnèrent à l'éducation de Morin tous les soins que leur fortune leur permit, et que la religion leur demanda. Dès qu'il put marquer une inclination, il en marqua pour les plantes. Un paysan qui en venait fournir les apothicaires de la ville, fut son premier maître. L'enfant payait ses leçons de quelque petite monnaie, quand il pouvait, et de ce qui devait faire son léger repas d'après dîner. Déjà avec le goût de la botanique, la libéralité et la sobriété commençaient à éclore en lui, et une inclination indifférente ne se développait qu'accompagnée de ces deux vertus naissantes.
Bientôt il eut épuisé tout le savoir de son maître, et il fallut qu'il allât herboriser lui-même aux environs du Mans, et y chercher des plantes nouvelles. Quand il eut fait ses humanités, on Tenvoya à Paris pour la philosophie. Il y vint, mais en botaniste, c'est-à-dire à pied. Il n'avait garde de ne pas mettre le chemin à profit.
Sa philosophie faite, sa passion pour les plantes le