‹ Pages choisiesChapitre 38 sur 59 · ÉLOGE UE MORIN · texte numérisé non relu

ÉLOGE UE MORIN

tout ccl;» dans une disposition fort commode et fort abrégée, qui pi-ésenlaiL une grande suite de choses (liiïérentes en peu d'espace. 11 é«:happ(n'ait unnond>i*e infini de ces sortes d'observations à un homme plus dissipé dans le monde, et d'une vie moins uniforme. 11 a laissé une bibliothèque de près de 20 000 écus, un médaillier et un herbier, nulle autre acquisition. Son esprit lui avait sans comparaison plus coûté à nourrir que son corps.

Éloge de Lemery.

Nicolas Lemery naquit à Rouen le 17 novembre 1645 de Julien Lemery, procureur au parlement de Normandie, qui était de la religion prétendue réformée. Il fit ses études dans le lieu de sa naissance; après quoi son inclination naturelle le détermina à aller apprendre la pharmacie chez un apothicaire de Rouen qui élait de ses parents. Il s'aperçut bientôt que ce qu'on appelait la chimie, qu'il ne connaissait guère que de nom, devait être une science plus étendue que ce que savaient son maître et ses pareils; et en 1666 il vint chercher cette chimie à Paris.

Il s'adressa à Glazer, alors démonstrateur de chimie au Jardin du roi, et se mit en pension chez lui pour être à une bonne source d'expériences et danalyses. Mais il se trouva malheureusement que Glazer était un vrai chimiste, plein d'idées obscures, avare de ces idées-là mêmes, et très peu sociable. Lemery le quitta donc au bout de deux mois, et se résolut à voyager par la France, pour voir les habiles gens les uns après les autres, et se composer une science des différentes lumières qu'il en tirerait. C'est ainsi qu'avant que les nations savantes communiquassent ensemble par les livres, on n'étudiait guère que par les voyages. La chimie était encore si imparfaite et si peu cultivée, que pour y faire quelques progrès, il fallait reprendre cette ancienne façon de s'instruire.

KLOGE DE LEMEKY 187

Il séjourna trois ans à Montpellier, pensionnaire de Verchant, maître apothicaire, chez qui il eut la commodité de travailler, et, ce qui est plus considérable, Favantage de donner des leçons à quantité de jeunes étudiants qu'avait son hôte. Il ne manqua pas de profiter beaucoup de ses propres leçons, et en peu de temps elles attirèrent tous les professeurs de la faculté de médecine et les curieux de Montpellier, car il avait déjà des nouveautés pour les plus habiles. Quoiqu'il ne fût point docteur, il pratiqua la médecine dans cette ville, où de tout temps elle a été si bien pratiquée; sa réputation fut son titre.

Après avoir fait le tour entier de la France, il revint à Paris en 1672. Il y avait encore alors des conférences chez divers particuliers. Ceux qui avaient le goût des véritables sciences, s'assemblaient par petites troupes, comme des espèces de [rebelles qui conspiraient contre lignorance et les préjugés dominants. Telles étaient les assemblées de l'abbé Bourdelot, médecin du prince le grand Condé, et celles de Justel. Lemery parut à toutes et y brilla. Il se lia avec Martin, apothicaire du prince; et profitant du laboratoire qu'avait son ami à l'hôtel de Condé, et il fit un cours de chimie qui lui valut bientôt l'honneur d'être connu et fort estimé du prince chez qui il travaillait. Il fut souvent mandé à Chantilly, où le héros, entouré de gens d'esprit et de savants, vivait comme aurait fait César oisif.

Lemery voulut enfin avoir un laboratoire à lui, et indépendant. Il pouvait également se faire recevoir docteur en médecine, ou maître apothicaire. La chimie le détermina au dernier parti, et aussitôt il en ouvrit des publics dans la rue Galande où il se logea. Son laboratoire était moins une chambre qu'une cave, et presque un antre magique éclairé de la seule lueur des fourneaux; cependant l'influence du monde y était

188 PAGES CHOISIES DE FOiNTENELLE

si grande quà peine avail-il de la place pour ses opérations. Les noms les plus fameux entrent dans la liste de ses auditeuis, les Rohaut, les Bernier, les Auzout, les Régis, les Tournefort. Les dames même, entraînées par la mode, avaient Taudace de venir se montrer à des assemblées si savantes. En même temps du Verney faisait des cours d'anatomie avec le même éclat, et toutes les nations d'Europe leur fournissaient des écoliers. En une année entre autres on compta jusqu'à quarante Écossais, qui n'étaient à Paris que pour entendre ces deux maîtres, et qui s'en relournèrent dès que leurs cours furent finis. Comme Lemery prenait des pensionnaires, et il s'en fallait beaucoup que sa maison fût assez grande pour loger tous ceux qui le voulaient être, et les chambres du quartier se remplissaient de demi pensionnaires qui voulaient du moins manger chez lui. Sa réputation avait encore une utilité très considérable; les préparations qui sortaient de ses mains étaient en vogue : il s'en faisait un débit prodigieux dans Paris et dans les provinces ; et le seul magistère de bismuth suffisait pour toute la dépense de la maison. Ce magistère n'est pourtant pas un remède c'est ce qu'on appelle du blanc d'Espagne. Il était seul dans Paris qui possédât ce trésor.

La chimie avait été jusque-là une science, où, pour emprunter ses propres termes, un peu de vrai était tellement dissous dans une grande quantité de faux, qu'il en était devenu invisible, et tous deux presque inséparables. Au peu de propriétés naturelles que Ton connaissait dans ces deux mixtes, on en avait ajouté tant qu'on avait voulu d'imaginaires qui brillaient beaucoup davantage. Les métaux sympathisaient avec les planètes et avec les principales parties du corps humain; un alkaëst, que l'on n'avait jamais vu, dissolvait tout : les plus grandes absurdités

ÉLOGE DE LEMERY 189

étaient révérées à la faveur d'une obscurité mystérieuse dont elles s'enveloppaient, où elles se retranchaient contre la raison. On se taisait honneur de ne parler qu'une langue barbare, semblable à la langue sacrée de l'ancienne théologie d'Egypte, entendue des seuls prêtres, et apparemment assez vide de sens. Les opérations chimiques étaient décrites dans les livres d'une manière énigmatique, et souvent chargées à dessein de tant de circonstances impossibles ou inutiles, qu'on voyait que les auteurs n'avaient voulu que s'assurer la gloire de les savoir, et jeter les autres dans le désespoir d'y réussir. Encore n'était-il pas fort rare que ces auteurs n'en sussent pas tant, ou n'en eussent pas tant fait qu'ils le voulaient faire accroire. Lemery fut le premier qui dissipa les ténèbres naturelles ou affectées de la chimie, qui la réduisit à des idées plus nettes et plus simples, qui abolit la barbarie inutile de son langage, qui ne promit de sa part que ce qu'elle pouvait, et ce qu'il la connaissait capable d'exécuter; de là vint le grand succès. Il n'y a pas seulement de la droiture d'esprit, il y a une sorte de grandeur d'âme à dépouiller ainsi d'une fausse dignité la science qu'on professe.

Pour rendre la sienne encore plus populaire, il imprima en 1675 son Cours de chimie. La gloire qui se tire de la promptitude du débit n'est pas pour les livres savants; mais celui-là fut excepté. Il se vendit comme un ouvrage de galanterie ou de satire. Les éditions se suivaient les unes les autres presque d'année en année, sans compter un grand nombre d'éditions contrefaites, honorables et pernicieuses pour l'auteur. C'était une science toute nouvelle qui paraissait au jour, et qui remuait la curiosité de tous les esprits.

Ce livre a été traduit en latin, en allemand, en anglais, en espagnol. Nous avons dit dans l'éloge de Tschirnhaus, que ce fut lui qui, par sa passion pour

les sciences, le fit traduire en allemand à ses dépens. Le traducteur anglais, qui avait été écolier de Lemery à Paris regrette dans sa préface de ne pas Têtre encore, et traite la chimie de science qu'on devait presque entière à son maître. L'Espagnol fondateur et président de la Société royale de médecine établie à Séville, dit qu'en matière de chimie l'autorité du grand Lemery est plutôt unique que recommandahle .

Quoiqu'il eut divulgué par son livre les secrets de la chimie, il s'en était réservé quelques-uns; par exemple, un émétique fort doux et plus sûr que l'ordinaire, et un opiat mésentérique avec lequel on dit qu'il a fait des cures surprenantes, et que pas un de ceux qui travaillaient sous lui n'a pu découvrir. Il s'était même contenté de rendre plusieurs opérations plus faciles sans révéler le dernier degré de facilité qu'il y connaissait; et il ne doutait pas que de tant de richesses qu'il répandait libéralement dans le public, il ne lui fût permis d'en garder quelque petite partie nour son usage particulier.

En 1681, sa vie commença à être fort troublée à cause de sa religion. Il reçut ordre de se défaire de sa charge dans un temps marqué ; et l'électeur de Brandebourg saisissant cette occasion, lui fit proposer par Spanheim, son env^oyé en France, de venir à Berlin, où il créerait pour lui une charge de chimiste. L'amour de la patrie, l'embarras de transporter sa famille dans un pays éloigné, l'espérance, quoique très incertaine, de quelque distinction, tout cela le retint; et même après son temps expiré, il fit encore quelques cours de chimie à un grand nombre d'écoliers qui se pressaient d'en profiter : mais enfin à la tolérance dont on l'avait favorisé, succédèrent les rigueurs, et il passa en Angleterre en 1683. Il eut Ihonneur d'y saluer le roi Charles II, et de lui présenter la cinquième édition de son livre. Ce

ELOGE DE LEMERY 191

prince, quoique souverain d'une nation savante, et accoutumé aux savants, lui marqua une estime particulière, et lui donna des espérances : mais il sentit que les efï'ets suivraient de loin, s'ils suivaient. Les troubles qui paraissaient alors devoir s'élever en Angleterre, le menaçaient d'une vie aussi agitée qu'en France; sa famille qui y était restée, Tinquiétait ; et il se résolut à y repasser, sans avoir pourtant pris encore de parti bien déterminé.

Il crut être plus tranquille à l'abri de la qualité de docteur en médecine. Sur la fin de 1683 il prit le bonnet dans l'université de Caen, qui le récompensa par de grands honneurs de la préférence qu'il lui donnait. Quand il fut de retour à Paris, il y trouva en peu de temps beaucoup de pratique, mais non pas la tranquillité dont il avait besoin. Les affaires de sa religion empiraient de jour en jour. Enfin, l'édit de Nantes ayant été révoqué en 1685, l'exercice de la médecine l'ut interdit aux prétendus réformés. Il demeura sans fonction et sans ressource; sa maison entièrement démeublée par une triste précaution; ses effets dispersés presque au hasard, et cachés où il avait pu; sa fortune, qui n'était que médiocre et naissante, plutôt renversée que dérangée ; l'esprit incessamment occupé et des chagrins du présent, et des craintes de l'avenir, qui à peine pouvait être aussi terrible qu'on se le figurait.

Cependant Lemery fit encore deux cours de chimie, mais sous de puissantes protections : l'un pour les deux plus jeunes frères du marquis de Seignelay, secrétaire d'État; l'autre pour milord Salisbury, qui n'avait pas cru pouvoir trouver en Angleterre la même instruction.

Au milieu des traverses et des malheurs qu'essuyait Lemery, il vint enfin à craindre un plus grand mal, celui de souffrir pour une mauvaise cause, et en puro

perte. Il s'apjDliqua davantage aux preuves de la religion catholique; et bientôt après il se réunit à Féglise avec toute sa famille au commencement de

Il reprit de plein droit Texercice de la médecine ; mais pour les cours de la chimie et la vente de ses remèdes ou préparations, il eut besoin de lettres du roi, parce qu'il n'était plus apothicaire. Il les obtint avec facilité : mais quand il fut question de les enregistrer au Parlement, la Reynie, lieutenant général de police, la faculté de médecine et les maîtres et gardes apothicaires s'y opposèrent, moins apparemment par un dessein sincère de le traverser, que pour rendre de pareils établissements rares et difficiles; car les apothicaires les plus intéressés de tous à l'opposition, s'en désistèrent presque aussitôt et cédèrent de bonne grâce et au mérite personnel de Lemery, et à celui qu'il s'était fait par sa conversion. Les jours tranquilles revinrent, et avec eux les écoliers, les malades, le grand débit des préparations chimiques, tout cela redoublé par l'interruption.

Les anciens médecins, à commencer par Hippocra te, étaient médecins, apothicaires et chirurgiens : mais dans la suite le médecin a été partagé en trois, non qu'un ancien vaille trois modernes, mais parce que les trois fonctions et les connaissances qui y sont nécessaires se sont trop augmentées. Cependant Lemery les réunissait toutes trois; car il était aussi chirurgien; et dans sa jeunesse il s'était attaché à faire des opérations de chirurgie, qui lui avaient fort bien réussi, surtout la saignée. Du moins, par son grand savoir en pharmacie, et par la pratique actuelle de cet art, il était le double d'un médecin ordinaire. Il le prouva par deux gros ouvrages qui parurent en 1697, intitulés, lun : Pharmacopée universelle: l'autre : Traité universel des drogues simples, pour

KLOr.E DE LEMERY 193

losqiiollcs il avait doinando un privilèi^c de. quinze ans, que le chancelier jugea trop court, et qu'il étendit à vingt.

La Pharmacopée universelle est un recueil de toutes les compositions de remèdes décrits dans tous les livres de pharmacie de toutes les nations de l'Europe; de sorte que ces différentes nations, qui, soit parla différence des climats et des tempéraments, soit par d'anciennes modes, usent de différents remèdes, peuvent trouver dans ce livre comme dans une grande apothicairerie, ceux qui leur conviendront. On y trouve même ces secrets qu'on accuse tant les médecins de ne pas vouloir connaître, et qu'on admire d'autant plus qu'ils sont distribués par des mains ignorantes. Mais ce recueil est purgé de toutes les fausses compositions rapportées par des auteurs peu intelligents dans la matière même qu'ils traitaient, et trop fidèles copistes d'auteurs précédents.

Sur tous les médicaments que Lemery conserve, et dont le nombre est prodigieux, il fait des remarques qui en apprennent les vertus, qui rendent raison de la préparation, et qui le plus souvent la facilitent, ou en retranchent les ingrédients inutiles. Par exemple, de la fameuse thériaque d'Andromachus, composée de soixante-quatre drogues, il en ôte douze et c'est peut-être trop peu : mais les choses fort établies ne peuvent être attaquées que par degrés.

Le Traité universel des drogues simples est la base de lo. Pharmacopée universelle. C'est un recueil alphabétique de toutes les matières minérales, végétales, animales, qui entrent dans les remèdes reçus; et comme il y en a peu qui n'y entrent, ce recueil est une bonne partie de l'histoire naturelle. On y trouve la description des drogues, leurs vertus, le choix qu'il ëh fatit faire) leur histoire^ du moins â l'égard des

PAGES CHOISIES DE FONTENELLEj

i94 PAGES CHOISIES DE FONTENELLE

drogues étrangères, ce qu'on sait de leur histoire jusqu'à présent; car il y en a plusieurs qui, pour être fort usitées, n'en sont pas mieux connues. L'opinion commune que le véritable opium soit une larme est fausse : on ne sait que depuis peu, que le café n'est pas une fève.

L'amas immense des remèdes ou simples ou composés contenus dans la Pharmacopée, ou dans le Traité des drogues, semblerait promettre l'immortalité ou du moins une sûre guérison de chaque maladie. Mais il en est comme de la société, ou l'on reçoit quantité d'offres de services, et peu de services. Dans cette foule de remèdes, nous avons peu de véritables amis. Lemery, qui les connaissait tant, ne se fiait qu'à un petit nombre.

Il n'employait même qu'avec grande circonspection les remèdes chimiques, quoiqu'il pût assez naturellement être prévenu en leur faveur, et enhardi par cette même prévention qui est dans la plupart des esprits. Il ne donnait presque toutes les analyses qu'à la curiosité des physiciens, et croyait que par rapport à la médecine, la chimie, à force de réduire les mixtes à leurs principes, les réduisait souvent à rien; qu'un jour viendrait qu'elle prendrait une route contraire, et de décomposante qu'elle était deviendrait composante, c'est-à-dire formerait de nouveaux remèdes, et meilleurs par le mélange de diiïérents mixtes. Les gens les plus habiles dans un art, ne sont pas ceux qui le vantent le plus, ils lui sont supérieurs.

Quand l'Académie se renouvela en 1099, la seule réputation de Lemery y sollicita, et y obtint pour lui une place d'associé chimiste, qui, à la lin de la même année, en devint une de pensionnaire par la mort de Bourdelin. 11 commença alors à travailler à un grand ouvrage qu'il a lu par morceaux à l'Académie, jus-

ELOGE DE LEMERY 195

qu'à ce qircn(in il l'ail imprimé on 1707. C'osl lo Traité de Vantimoine. Là ce minéral si utile est tourné de tous les sens par les dissolutions, les sublimations, les distillations, les calcinations; il prend outes les formes que Tari lui peut donner, et se lie tavectoutce qu'on a cru capable d'augmenter ou de modifier ses vertus. Il est considéré et par rapport à la médecine, et par rapport à la physique; mais malheureusement la curiosité physique a beaucoup plus (Tétendue que l'usage médicinal. On pourrait apprendre par cet exemple, que l'étude d'un seul mixte est presque sans bornes, et que chacun en particulier pourrait avoir son chimiste.

Après l'impression de ce livre, Lemery commença à se ressentir beaucoup des infirmités de Fâge. Il eut quelques attaques d'apoplexie, auxquelles succéda une paralysie d'un côté, qui ne l'empêchait pourtant pas de sortir. Il venait toujours à l'Académie, pour laquelle il avait pris cet amour qu'elle ne manque guère d'inspirer; et il y remplissait ses fonctions au delà de ce que sa santé semblait permettre. Mais enfin il fallut qu'il renonçât aux assemblées, et se renfermât chez lui. 11 se démit de sa place de pensionnaire, qui fut donnée à l'aîné des deux fils qu'il avait dans la compagnie. Il fut frappé d'une dernière attaque d'apoplexie qui dura six à sept jours, et mourut le 19 juin 1715.

Presque toute l'Europe a appris de lui la chimie, et la plupart des grands chimistes français ou étrangers lui ont rendu hommage de leur savoir. C'était un homme d'un travail continu ; il ne connaissait que la chambre de ses malades, son cabinet, son laboratoire, l'Académie; et il a bien fait voir que qui ne perd point de temps, en a beaucoup. Il était bon ami; il a toujours vécu avec Régis dans une liaison étroite, qui n'a souffert nulle altération : la même

probité et la môme simplicité de moeurs les unissaient. Nous sommes presque las de relever ce mérite dans ceux dont nous avons à parler. C'est une louange qui appartient assez généralement à cette espèce particulière et peu nombreuse de gens que le commerce des sciences éloigne de celui des hommes.

Éloge du P. Malebranche.

Nicolas Malebranche naquit à Paris le 6 août 1638 de Nicolas Malebranche, secrétaire du roi, trésorier des cinq grosses fermes sous le ministère du cardinal de Richeheu, et de Catherine de Lauzon, qui eut un frère vice-roi du Canada, intendant de Bordeaux, et enfin conseiller d'État. Il fut le dernier de dix enfants. Un de ses aînés mourut en 1705, conseiller de la grand'chambre, et fort estimé dans le Parlement.

Ce cadet d'une si nombreuse famille, fut fort difficile à élever, à cause de la faiblesse de sa complexion, et de ses infirmités continuelles. 11 avait même une conformation particulière, Tépine du dos tortueuse, et le sternum extrêmement enfoncé. Il lui fallut une éducation domestique; et il ne sortit de la maison paternelle que pour faire sa philosophie au collège de la Marche, et sa théologie en Sorbonne.Il les fit en homme d'esprit, mais non en génie supérieur. Il s'était toujours destiné à létat ecclésiastique, où la nature et la grâce l'appelaient également, et pour s'y attacher encore davantage, en conservant néanmoins une liberté qui ne lui était pas fort nécessaire, il entra dans la congrégation de l'Oratoire à Paris en

Il voulut se mettre dans quelque étude convenable à sa profession; et par le conseil du P. le Cointe, fameux auteur des Annales ecclesiastici Franconun,

il s'appliqua à l'histoire ecclésiastique. Il commença par lire en grec Eusèbe, Socrate, Sozomène, Théodoret : mais les faits ne se liaient point dans sa tête les uns aux autres; ils ne faisaient que s'effacer mutuellement, et un travail inutile produisit bientôt le dégoût. Le célèbre Simon, qui était alors de l'Oratoire et à Paris, voulut attirer à lui, c'est-à-dire à Fhébreu et à la critique de TÉcriture Sainte, ce déserteur de rhistoire; et le P. Malebranche entra sous sa conduite dans cette nouvelle carrière peu différente de Tautre, aussi n'y faisait-il pas encore de grands pro-

Un jour, comme il passait par la rue Saint-Jacques, un libraire lui présenta le Traité de Vhomme de Descartes, qui venait de paraître. Il avait vingtsix ans, et ne connaissait Descartes que de nom, et par quelques objections de ses cahiers de philosophie. Il se mit à feuilleter le livre, et fut frappé comme d'une lumière qui en sortit toute nouvelle à ses yeux. Il entrevit une science dont il n'avait point d'idée, et sentit qu'elle lui convenait. La philosophie scolastique qu'il avait eu tout le loisir de connaître, ne lui avait point fait, en faveur de la philosophie en général, TefTetdela simple vue d'un volume de Descartes : la sympathie n'avait point joué; l'unisson n'y était point; cette philosophie ne lui avait point paru une philosophie. Il acheta le livre, le lut avec empressement, et, ce qu'on aura peut-être peine à croire, avec un tel transport, qu'il lui en prenait des battements de cœur qui l'obligeaient quelquefois d'interrompre sa lecture. L'invisible et inutile vérité n'est pas accoutumée à trouver tant de sensibilité parmi les hommes, et les ol)jets les plus ordinaires de leurs passions se tiendraient heureux d'y en trouver autant.

Il abandonna donc absolument toute autre étude pour la philosophie de Descartes. Quand ses con-

frères et ses amis, les critiques elles historiens, à qui tout cela paraissait bien creux, lui en faisaient des reproches, il leur demandait si Adam n'avait pas eu la science parfaite; et comme ils en convenaient selon Topinion commune des théogiens, il leur disait que la science parfaite n'était donc pas la critique ou rhistoire, et qu'il ne voulait savoir que ce qu'Adam avait su.

Il en apprit en peu d'années du moins autant que Descartes lui-même en savait; car en philosophie, plus on pense, plus on fait de progrès, et un homme dans le môme temps pense iDcaucoup plus qu'un autre : mais pour les sciences de faits, un homme ne lit dans un temps que ce qu'un autre aurait pu lire. Ainsi le génie fait les philosophes aussi bien que les poètes, et le temps fait les savants. Le P. Malebranche devint si rapidement philosophe, qu'au bout de dix années de cartésianisme, il avait composé le livre de la Recherche de la Vérile.

D'abord, pour sonder le goût du public, il en laissa courir le premier volume manuscrit. L'abbé de Saint- Jacques, homme d'une rare vertu, et qui disposait de la librairie sous le chancelier d'Aligre son père, le lut, et aussitôt en fît expédier le privilège gratis en 167 i.

Ce livre fit beaucoup de bruit; et quoique fondé sur des principes déjà connus, il parut original. L'auteur était cartésien, mais comme Descartes; il ne paraissait pas l'avoir suivi, mais rencontré. Il règne en cet ouvrage un grand art de mettre des idées abstraites dans leur jour, de les lier ensemble, de les fortifier par leur liaison. Il s'y trouve même un mélange adroit de quantité de choses moins abstraites, qui, étant facilement entendues, encouragent le lecteur à s'appliquer aux autres, le flattent de pouvoir tout entendre, et peut-être lui persuadent qu'il entend tout à peu près. La diction, outre qu'elle

est pure et châtiée, a toute la dignité que les matières demandent, et toute la grâce qu'elles peuvent souffrir. Ce n'est pas qu'il eût apporté aucun soin à cultiver les talents de l'imagination; au contraire, il s'est toujours fort attaché à les décrier : mais il en avait naturellement une fort noble et fort vive, qui travaillait pour un ingrat malgré lui-même, et qui ordonnait la raison en se cachant d'elle.

Ce premier volume de la Recherche de la Vérité eut trop de succès pour n'être pas critiqué. Il le fut par Foucher, chanoine de Dijon, à qui le P. ^lalebranche répondit dans la préface du second volume qu'il donna l'année suivante.

La Recherche de la Vérité complète n'en eut que plus d'éclat. De nouvelles vérités naissent des précédentes; et en cette matière, plus les générations sont nombreuses, plus elles sont nobles. L'ouvrage enleva un grand nombre de suffrages illustres, entre autres celui d'Arnauld, fort considérable par lui-même, et encore plus par les suites.

Je passe sous silence des répliques de Foucher, et des réponses ou éclaircissements, soit du P. Malebranche, soit du P. des Gabets, bénédictin, qui avait embrassé son système. Tout cela produisit une suite d'écrits, et presque nulle instruction. Ce n'était que les principes de la Recherche peu étendus ou déguisés d'une part, et de l'autre plus développés, ou tournés différemment. Une longue dispute sur des matières philosophiques peut contenir peu de philosophie.

On voit par l'exemple du P. des Gabets, que la Recherche de la Vérité avait déjà vivement persuadé quelques esprits. L'auteur qui avait songé sincèrement à instruire, ne goûtait pas les applaudissements du public sans cette persuasion, parce qu'il ne tournait qu'à sa gloire; au lieu que la persuasion eût tourné à celle de la vérité : mais il fallait souvent

([u'il prît patience, et se contentât de n'être (|u'applaiidi. Aussi sa doctrine impose-t-elle des conditions fort dures : elle veut qu'on se dépouille sans cesse de ses sens et de son imagination; que par l'elVort d'une méditation suivie, on s'élève à une certaine région d'idées, dont Taccès est si difficile, que même parmi les philosophes, pour qui tous les autres hommes sont peuple, il y a encore un peuple qui ne peut guère aller jusque-là. Cependant ce système, quoique si intellectuel et si délié, s'est répandu avec le temps, et le nombre de ses seclateurs fait assez d'honneur à l'esprit humain. 11 est vrai que ce sont quelquefois ces conditions si dures qui ont de Tattrait pour lui, et qui le gagnent.

Le livre de la Recherche de la Vérité est plein de Dieu. Dieu est le seul agenl, et cela dans le sens le plus étroit; toute vertu d'agir, toute action lui appartient immédiatement : les causes secondes ne sont point des causes; ce ne sont que des occasions qui déterminent l'action de Dieu , des causes occasionnelles. D'ailleurs quelques points de la religion chrétienne, comme le péché originel, sont prouvés ou expliqués dans ce livre. Cependant le P. Malebranche n'avait pas encore exposé son système entier par rapport à la religion, ou plutôt la manière dont il accordait la religion avec son système de philosophie. 11 le fit à la sollicitation du duc de Chevreuse, dans ses Conversations chrétiennes, en 1677. Là, il introduisit trois personnages : Théodore, qui est lui-même; Aristarque, homme du monde, qui a peu d'habitude avec les idées précises, qui a beaucoup lu, et n'en sait que moins penser; et Eraste, jeune homme qui n'est gâté ni par le monde, ni par la science, et qui saisit, par une attention exacte et docile, ce qui échappe à l'imagination tumultueuse d'Aristarque. Le dialogue en est bien entendu, les caractères finement

observés; et Aristarque y est, comme il devait être, philosophiquement comique. Théodore sait encore mieux que le Socrate de Platon, faire accoucher ses auditeurs des vérités cachées qui étaient en eux; il leur prouve, ou leur fait découvrir par eux-mêmes l'existence de Dieu, la corruption de la nature par le péché originel, la nécessité d'un réparateur ou médiateur, et celle de la grâce. Le fruit de ces entretiens est la conversion d'Aristarque au système chrétien du P. jMalebranche, et l'entrée d'Eraste dans un monastère.

Dans une édition suivante de ses Conversations chrétiennes, le P. Malebranche ajouta des méditalions, où d'une considération philosophique il tire toujours une élévation à Dieu. Peut-être voulul-il par là répondre à quelques bonnes âmes, qui lui reprochaient que sa philosophie abstraite, et par conséquent sèche, ne pouvait produire des mouvements de piété assez aflectueux et assez tendres. Il y a cependant assez d'apparence qu'à cet égard les idées métaphysiques seront toujours pour la plupart du monde comme la flamme de lesprit-de-vin, qui est trop subtile pour brûler du bois.

Le dessein qu'il a eu de lier la religion et la philosophie, a toujours été celui des plus grands hommes du christianisme. Ce n'est pas qu'on ne puisse assez raisonnablement les tenir toutes deux séparées, et pour prévenir tous les troubles, régler les limites des deux empires; mais il vaut encore mieux réconcilier les puissances, et les amener à une paix sincère. Quand on y a travaillé, on a toujours traité avec la philosophie dominante, les anciens Pères avec celle de Platon, saint Thomas avec celle d'Aristote; et à leur exemple, le P. ^laleljranche a traité avec celle de Descartes, dautanl plus nécessairement, qu'à l'égard de ses j)rincipes essentiels, il n'a pas cru qu'elle dût

èlre comme les autres, dominante pour un lemps. 11 n'a pas seulement accordé cette philosophie avec la religion; il a fait voir qu'elle produit plusieurs vérités importantes de la religion, peut-être un seul point lui a-t-il donné presque tout. On sait que la preuve de la spiritualité de Tâme, apportée par Descartes, le conduit nécessairement à croire que les pensées de Tâme ne peuvent être causes physiques des mouvements du corps, ni les mouvements du corps causes physiques des pensées de Fâme; que seulement ils sont réciproquement causes occasionnelles, et que Dieu seul est la cause réelle et physique déterminée à agir par ces causes occasionnelles. Puisqu'un esprit supérieur à un corps, et plus noble, ne le peut mouvoir, un corps ne peut non plus en mouvoir un autre; leur choc n'est que la cause occasionnelle de la communication des mouvements, que Dieu distribue entre eux selon certaines lois établies par lui-même, et certainement inconnues aux corps. Dieu est donc le seul qui agisse, soit sur les corps, soit sur les esprits; et de là il suit que lui seul, et absolument parlant, il peut nous rendre heureux ou malheureux, principe très fécond de toute la morale chrétienne. Puisque Dieu agit sur les corps par des lois générales, il agit de même sur les esprits. Des lois générales régnent donc partout, c'est-à-dire des volontés générales de Dieu, et c'est par elles qu'il entre, tant dans l'ordre de la nature que dans celui de la grâce, des défauts que Dieu n'aurait pu empêcher que par des Aolontés particulières peu dignes de lui. Cela répond aux plus grandes objections qui se fassent contre la Providence. C'est là tout le système, dans un raccourci qui ne lui est pas avantageux. Plus on le verra développé, plus la chaîne des idées sera longue, et en même temps étroite. Jamais philosophe n'a si bien su l'art d'en former une.

Elle Tavait conduit à des vues particulières sur la grâce, non à Tégard du dogme, mais de la manière de Texpliquer. Il ne s'accordait nullement avec le fameux P. Ouesnel, qui était encore de l'Oratoire, et qui avait embrassé les sentiments d'Arnauld. Le P. Quesnel, pour savoir mieux à quoi s'en tenir, souhaita que son maître eût connaissance des pensées du P. Malebranche, et lia une partie entre eux chez un ami commun. Le fond du système dont il s'agissait, est que lame humaine de Jésus-Christ est la cause occasionnelle de la distribution de la grâce, par le choix quelle fait de certaines personnes pour demander à Dieu qu'il la leur envoie; et que, comme cette âme, toute parfaite qu'elle est, est finie, il ne se peut que Tordre de la grâce n'ait ses défectuosités, aussi bien que celui de la nature. Il n'y avait guère d'apparence qu'Arnaud dût recevoir avec docilité ces nouvelles leçons. A peine le P. Malebranche avait-il commencé à parler, qu'on disputa, et par conséquent on ne s'entendit guère; on ne convint de rien, et on se sépara avec assez de mécontentement réciproque. Le seul fruit de la conférence fut que le P. Malebranche j)romit de mettre ses sentiments par écrit, et M. Arnaud dy répondre; ou, ce qui revient à peu près au même, il promit la guerre au P. Malebranche.

Malgré la grande réputation d'Arnaud, son extrême vivacité sur la matière de la grâce, qui était presque son domaine, le P. Malebranche osa tenir sa parole, et composer son Traité de la nature et de la grâce. Il en fit faire une copie pour Arnaud; mais ce docteur se retira de France en ce temps-là. On la lui envoya en Hollande, et le P. Malebranche fut plus d'un an sans en entendre parler. Ses amis le pressèrent de pubher son ouvrage, et il consentit qu'on l'envoyât à Elzevir, qui l'imprima en 1G8U. Arnaud, qui était sur les lieux, en vit quelques feuillets, et par zèle, ou

pour son opinion, ou pour lo P. Malol)rnncho, il voulut arrêter colle impression; mais il n'en pul venir à bout, et il ne songea plus qu'à répondre.

Dans cet intervalle, le P. Malebranche fît ses Méditations chrétiennes et métaphijsiqiies, qui parurent en 1683. C'est un dialogue entre le Verbe et lui. Il était persuadé que le Verbe est la raison universelle; que tout ce que voient les esprits créés, ils le voient dans cette substance incréée, môme les idées des corps; que le Verbe est donc la seule lumière qui nous éclaire, et le seul maître qui nous instruit; et sur ce fondement, il l'introduit parlant à lui comme à son disciple, et lui découvrant les plus sublimes vérités de la métaphysique et de la religion. Il n*a pas manqué d'avertir dans sa préface, qu'il ne donne pas cependant pour vrais discours du Verbe tous ceux qu'il lui fait tenir; qu'à la vérité ce sont les réponses qu'il croit avoir rerues lorsqu'il l'a interrogé, mais qu'il peut ou l'avoir mal interrogé, ou avoir mal entendu ses réponses, et qu'enfin tout ce qu'il veut dire, c'est qu'il ne faut s'adresser qu'à ce maître commun et unique. Du reste, on peut s'assurer que le dialogue a une noblesse digne, autant qu'il est possible, d'un tel interlocuteur. L'art de l'auteur, ou plutôt la disposition naturelle où il se trouvait, a su y répandre un certain sombre auguste et majestueux, propre à tenir les sens et l'imagination dans le silence, et la raison dans l'attention et dans le respect; si la poésie pouvaient prêter des ornements à la philosophie, elle ne lui en pourrait pas prêter de plus philosophiques.

En cette année 1C83, Arnaud fit le premier acte d'hostilité. Il n'attaquait pas le Traité de ta nature et de ta grâce, mais l'opinion que l'on voit toutes choses en Dieu, exposées dans la Recherche de la Vérité^ qu'il avait lui-même vantée autrefois. Il intitula son ouvrage : Des vraies et des fausses idées. Il prenait

ce chemin, qui n'était pas le plus court, pour apprendre, disait-il, au P. Malebranche à se défier de ses plus chères spéculations métaphysiques, et le préparer par là à se laisser plus facilement désabuser sur la grâce. Le P. Malebranche de son côté se plaignit de ce qu'une matière dont il n'était nullement question, avait été malignement choisie, parce qu'elle était la plus métaphysique, et par conséquent la plus susceptible de ridicule aux yeux de la plupart du monde. Il y eut plusieurs écrits de part et d'autre, (^omme ils étaient en forme de lettres à un ami commun, d'abord les deux adversaires, en lui parlant l'un et l'autre, disaient souvent : notre ami. Mais celte expression vient à disparaître dans la suite; il lui succède des reproches assaisonnés de tout ce que la charité chrétienne y pouvait mettre de restrictions et de tours qui ne nuisent guère au fond. Enfin Arnaud en vint à des accusations certainement insoutenables, que son adversaire met une étendue matérielle en Dieu, et veut artificieusement insinuer des dogmes qui corrompent la pureté de la religion. Sur ces endroits, le P. Malebranche s'adresse à Dieu, et le prie de retenir sa plume et les mouvements de son cœur. On sent que le génie de Arnaud était tout à fait guerrier, et celui du P. Malebranche fort pacifique. Il dit même en quelque endroit, qu'il était bien las de donner au monde un spectacle aussi dangereux que ceux contre lesquels on déclame le plus. D'ailleurs Arnaud avait un parti nombreux qui chantait victoire pour son chef dès qu'il paraissait dans la Hce. Le P. Malebranche au contraire était, à ce qu'il prétendait, sans considération, et même une personne méprisable; mais cela même, bien pris, était un avantage qu'il ne manque pas aussi quelquefois de faire valoir. Quant au fond de la question, on peut penser avec quelle subtihté et quelle force elle fut traitée. A

peine l'Europe eul-elle fourni encore deux pareils athlètes. Mais où prendre des juges? Il ny avait qu'un petit nombre de personnes qui pussent être seulement spectateurs du combat; et parmi ce petit nombre, presque tous étaient de Tun ou de l'autre parti. Un seul transfuge eût été compté pour une victoire entière; mais il n'y eut point de transfuge.

Pendant la chaleur de cette contestation, parut en 1084 le Traité de morale, qui n'y avait nul rapport, et qui avait été composé auparavant. Le P. Malebranche y tire tous nos devoirs des principes qui lui sont particuliers. On est surpris et peut-être fâché de se voir conduit par la seule philosophie aux plus rigoureuses obligations du christianisme; on croit communément pouvoir être philosophe à meilleur marché.

Toute la contestation sur les idées n'avait été quun prélude; Arnaud n'avait encore attaqué que les dehors : enfin il vint au corps de la place, et publia, en 1G85, Réflexions philosophiques et théologiques sur le Traité de la nature et de la grâce. Il y prétendait renverser absolument la nouvelle philosophie ou théologie du P. Malebranche que celui-ci soutenait n'être ni nouvelle ni sienne, parce qu'il n'aurait pas eu, disait-il, l'esprit de l'inventer, louange très forte qu'il lui donnait. Il croyait en elîet que sa philosophe appartenait à Descartes, et sa théologie à saint Augustin : mais s'ils avaient posé les fondements de l'édifice, c'était lui qui l'avait élevé et porté si haut, qu'eux-mêmes peut-être en eussent été surpris. Il répondit à Arnaud toujours de la même manière, et avec le même succès. Arnaud fut vainqueur dans son parti, et le P. Malebranche dans le sien. Son système put souffrir des difficultés ; mais tout système purement philosophique est destiné à en soufiVir, à plus forte raison un système philosophique et théologique

tout ensemble. Celui-ci ressemble à Tunivers, tel qu'il est conçu par le P. Malebranche même; ses défectuosités sont réparées par la grandeur, la noblesse, Tordre, l'universalité des vues.

Après avoir satisfait à Arnauld, du moins après s'être satisfait lui-même de bonne foi, il se résolut à abandonner la dispute, tant parce qu'il en était naturellement ennemi, que parce qu'il croyait que rien n"était plus propre à faire perdre le fil important des vérités, et que les lecteurs, longtemps çà et là dans le vaste pays du pour et du contre, ne savaient plus à la fin où ils en étaient. 11 ramassa toutes les matières contestées, ou plutôt tout son système, dans un nouvel ouvrage, qui n'eut aucun air de contestation. Ce furent les Entretiens sur la métaphysique et sur la religion, imprimés en 1688. Ce livre n'était, comme il eu convenait lui-même, que les livres précédents et tous ensemble n'étaient que \di Recherche delà Vérité. Mais il présentait les mêmes choses dans de nouveaux jours, les appuyait de nouvelles preuves, en tirait des conséquences nouvelles, et cela pouvait faire voir combien ce système était arrêté et fixe, facile à prouver, fertile en conséquences. 11 savait que la vérité, sous une certaine forme, frappera tel esprit, qu'elle n'aurait pas touché sous une autre. C'est ainsi à peu près que la nature est si prodigue ensemences de plantes; il lui suffît que sur un grand nombre de perdues, il y en ait quelqu'une qui vienne à bien.

J'ai parlé ailleurs de la contestation qu'eut le P. Malebranche avec Régis, sur la grandeur apparente de la lune, et en général sur celle des objets; et sans me mêler de décider la question, ce qui n'appartiendrait pas à un historien, et encore moins à moi, j'ai rapporté qu'elle fut jugée, par quatre des plus grands géomètres, en faveur du P. Malebranche, et cela dans l'éloge même de Régis; parce que ces éldges ne sont

qirhistoriqucs, c'esl-à-dire, vrais. Reçois renouvela la dispute des idées, cl attaqua de plus le père Malebranche sur ce qu'il avait avancé que le plaisir rend heureux. Ainsi, malgré sa vie plus ([ue philosophique et très chrétienne, il se trouva le protecteur des plaisirs. A la vérité la question devint si subtile et si métaphysique, que leurs plus grands partisans auraient mieux aimé y renoncer pour toute leur vie, que d'être obligés à les soutenir comme lui.

Nous ne parlons point de quelques adversaires moins illustres qu'il a eus, ou de quelques contestations moins intéressantes qu'il a essuyées. Il était assez naturel que non seulement la nouveauté et la singularité de ses vues, mais aussi que sa réputation seule lui attirât des contradictions. On pouvait l'attaquer pour la gloire de l'avoir attaqué; mais il lui survint une nouvelle guerre par une voie toute différente. Le P. dom François Lamy, bénédictin, dans son livre De la connaissance de soi-même^ voulut appuyer, de l'autorité du P. Malebranche, l'idée qu'il s'était faite de l'amour désintéressé qu'on doit avoir pour Dieu. Ces deux Pères étaient amis; et même le P. Lamy passait pour disciple du P. Malebranche. Celui-ci trouva mauvais d'avoir été cité pour garant d'un sentiment qu'il prétendait n'être nullement le sien; et il faut remarquer que cette matière était alors plus délicate que jamais, parce qu'elle avait rapport au Ouiétisme, dont on faisait beaucoup de bruit et que l'amour désintéressé en paraissait une branche. Il était par cette raison fort décrié; et les théologiens combattaient un monstre dont il est vrai que la réalité n'était point à craindre, mais dont le nom était fort dangereux. Le P. Malebranche, pour donner une déclaration publique de ce qu'il pensait, fit son Traité de lamour de Dieu en 1697. Là, sans attaquer personne, et sans nommer seulement le

P. Lamy, il expose selon ses principes quel doit être cet amour, et comment il est toujours intéressé : mais il faut convenir qu'il ne le met guère plus à la portée du commun des hommes, que Tamour du P. Lamy. Après cet ouvrage, qui n'est nullement sur le ton de la dispute, et qui renferme tout ce que le P. Malebranche pouvait dire d'instructif sur ce sujet, il en parut d'autres qui ne sont que de dispute avec peu d'instruction. Le P. Lamy soutint qu'il avait bien pris la pensée du P. Malebranche, mais que celui-ci en changeait. Le P. Malebranche nia fortement l'un et l'autre. Il se plaignait qu'après que Régis l'avait accusé de favoriser le sentiment d'Épicure sur les plaisirs, le P. Lamy l'accusait d'une morale si pure, qu'elle excluait tout plaisir de l'amour de Dieu. Il a fait souvent cette plainte de n'être pas entendu, et même d'Arnaud. Ses idées métaphysiques sont des espèces de points indivisibles; si on ne les attrape pas tout à fait juste, on les manque tout à fait.

La mort d'Arnaud était arrivée en 1694; mais cinq ans après on vit renaître la guerre de ses cendres par deux lettres posthumes de ce docteur sur la matière déjà tant traitée des idées et des plaisii's. Le P. Malebranche y répondit, et joignit à sa réponse un petit traité contre la prévenlion. Ce n'est point, comme on pourrait se l'imaginer, un traité moral contre la maladie du genre humain la plus ancienne, la plus gérale, et la plus incurable ; ce sont uniquement différentes démonstrations géométriques par la forme, et, selon l'auteur, par leur évidence, de ce paradoxe surprenant que Arnaud n'a fait aucun des livres qui ont paru sous son nom contre le P. Malebranche. Il n'a besoin que d'une seule supposition, qui est que Arnaud a dit vrai lorsqu'il a protesté devant Dieu, quil avait toujours eu un désir sincère de bien prendre les sentiments de ceux quil combattait, et qu'il s'était

Inujoiirs fort éloigné iVemploijer des arlifices pour donner de fausses idées de ces auteurs et de leurs livres. Cela supposé, les preuves sont victorieuses. Des passages du P. Malebranche manifestement tronqués, des sens mal rendus avec un dessein visible, des artifices trop marqués pour être involontaires, démontrent que celui qui a fait le serment n'a pas fait les livres. Tout au plus Arnaud n'aurait écrit que comme cause générale déterminée par des causes occasionnelles, défectueuses et imparfaites, c'est-àdire par les extraits de quelques copistes.

Tandis que le P. Malebranche avait tant de contradictions à souffrir dans son pays, sa philosophie pénétrait à la Chine, et l'éveque de Rosalie l'assura qu'elle y était goûtée. Un missionnaire jésuite écrivit même à ceux de France, qu'ils n'envoyassent à la Chine que des gens qui sussent les mathématiques, et les ouvrages du P. Malebranche. 11 est certain que cette nation, tant vantée jusqu'à présent pour l'esprit, parait avoir beaucoup plus de goût que de talent pour les mathématiques : mais peut-être, en récompense, la subtilité dont on la loue est-elle celle que la métaphysique demande. Quoi qu'il en soit, Rosalie pressa fort le P. Malebranche d'écrire pour les Chinois. Il le fit en 1708 par un petit dialogue intitulé : Entretien d'un philosophe chrétien et d'un philosophe chinois sur la nature de Dieu. Le Chinois tient que la matière est éternelle, infinie, incréée, et qu'un ///, espèce de forme de la matière, est l'intelligence et la sagesse souveraine, quoiqu'il ne soit pas un être intelligent et sage, distinct de la matière, et indépendant d'elle. Le chrétien n'a pas beaucoup de peine à détruire cet étrange ly, ou plutôt à en rectifier l'idée, et à la changer en celle du vrai Dieu. Il y a même cela d'heureux, que le ly étant, selon le Chinois, la raison universelle, il est tout disposé à devenir celle

qui, selon le P. Malebranche, éclaire tous les hommes, et dans laquelle on voit tout. Quoique à cause du grand éloigncment des philosophes chinois, seuls intéressés à cet ouvrage, il ne parût pas devoir attirer de querelle au P. Malebranche, il lui en attira pourtant une; et ce fut avec les journalistes de Trévoux. Ils ne convinrent pas de Tathéisme qu'on attribuait aux lettrés de la Chine : mais le Père Malebranche soutint, par quantité de hvres des missionnaires jésuites, que cette accusation n'était que trop fondée. Son dernier livre, qui a paru en 1715, a été les Réflexions sur la prémotion physique, pour répondre à un livre intitulé : De F action de Dieu sur les créatures, où Ton prétendait établir cette prémotion. L'auteur s'appuyait quelquefois du P. Malebranche, et l'amena à lui : mais celui-ci ne voulut ni le suivre où il avait dessein de le mener, ni convenir qu'il s'égarait quand ils n'allaient pas ensemble. En un mot, le système De Vaction de Dieu, en conservant le nom de la liberté, anéantissait la chose; et le P. Malebranche s'attacha à expliquer comment il la conservait entière. Il représente la prémotion physique par une comparaison aussi concluante peut-être, et certainement plus touchante que tous les raisonnements métaphysiques. Un ouvrier a fait une statue dont la tète, qui se peut mouvoir par une charnière, s'incline respectueusement devant lui, pourvu qu'il tire un cordon. Toutes les fois qu'il le tire, il est fort content des hommages de la statue : mais un jour qu'il ne le tire point, elle ne le salue point, et il la brise de dépit. Le P. Malebranche prouve aisément que dans ce système Dieu ne serait pas assez bon ni assez juste; il entreprend de prouver d'ailleurs que dans le sien il l'est assez et autant qu'il le doit être, quoiqu'il ne le soit pas comme Bayle et quelques philosophes auraient désiré. Ainsi, d'un coté, il

décliarg-0 \u\ce de Dieu do la fausse rigueur que quelques théologiens y attachent; et de Fautre, il la justifie de la vérital)le rigueur que la religion nous y découvre : et il passe entre les deux écueils d'une théologie trop sévère et désespérante, d'une philosophie trop humaine et trop relâchée. 11 finit son livre par prier qu'on ne le juge point sans avoir pris la peine de le lire et de Tenlendre ; et cette prière renouvelée dans un ouvrage, le dernier de tant d'ouvrages, marque assez combien cette laveur est difficile à obtenir du public.

Jusqu'ici nous n'avons guère représenté le P. Malebranche que comme métaphysicien ou théologien ; et en ces deux qualités, il serait étranger à l'Académie des Sciences, qui passerait témérairement ses bornes en touchant le moins du monde à la théologie, et qui s'abstient totalement de la métaphysique, parce qu'elle paraît trop incertaine et trop contentieuse, ou du moins dune utilité trop peu sensible. Mais il était aussi grand géomètre et grand physicien; et son savoir en ces matières, répandu avec éclat dans ses principaux ouA^rages, lui fit donner une place d'honoraire dans cette compagnie, lorsque le renouvellement s'en fit en 1699. La géométrie et la physique furent même les degrés qui le conduisirent à la métaphysique et à la théologie, et devinrent presque toujours dans la suite ou le fondement, ou l'appui, ou l'ornement de ses plus sublimes spéculations.

En 1712, parut la dernière édition de la Recherche de la Vérité. Il y a donné une théorie entière des lois du mouvement, sujet sur lequel il avait fort médité, et beaucoup rectifié ses premières pensées, dont il avait reconnu l'erreur : car les hommes se trompent; et les grands hommes reconnaissent qu'ils se sont trompés. Il a de plus ajouté à cette édition un grand morceau de physique tout neuf, qui est le système

général de rimivers. C'est celui de Descaries réformé, et cependant fort différent. Il roule sur une idée qui a été très familière à ce grand inventeur, et qu'il n'a pas poussée aussi loin qu'il aurait dû. Elle seule, selon le P. Malebranche, rend raison de tout ce qu'il y a de plus général et de plus inconnu dans la physique; de la dureté des corps, de leur ressort, de leur pesanteur, de la lumière, de sa propagation instantanée, de ses réflections et réfractions, de la génération du feu, des couleurs. Il faut bien que cette idée soit une supposition, mais à peine en est-elle une, car elle est copiée d'après une chose incontestable chez les Cartésiens, et que les autres philosophes ne peuvent contester sans tomber dans d'étranges pensées. En un mot, comme l'univers cartésien est composé d'une infinité de tourbillons presque immenses, dont les étoiles fixes sont les centres; qu'ils ne se détruisent point les uns les autres pour en faire un total, mais ajustent leurs mouvements do manière à pouvoir tourner tous ensemble, et chacun du sens qui convient au tout ; que par leurs forces centrifuges ils se compriment sans cesse les uns les autres, mais se compriment également, et se conservent dans l'équilibre où ils se sont mis : de même le P. Malebranche imagine que toute la matière subtile répandue dans un tourbillon particulier, dans le nôtre, par exemple, est divisée en une infinité de tourbillons presque infiniment petits, dont la vitesse est fort grande, et par conséquent la force centrifuge presque infinie, puisqu'elle est le carré de la vitesse divisée par le diamètre du cercle. Voilà un grand fonds de force pour tous les besoins de la physique. Quand les particules grossières sont en repos les unes auprès des autres, et se touchent immédiatement, elles sont comprimées en tous sens par les forces centrifuges des petits tourbillons qui les envi-

ronnont, cl auxquels elle ue résiste par aucune autre force; et de là vient la dureté des corps. Si on les plie de façon que les petits tourbillons contenus dans leurs interstices ne puissent plus s'y mouvoir comme auparavant, ils tendent par leurs forces centrifuges à rétablir ces corps dans leur premier étal ; et c'est là le ressort. La lumière est une pression causée par le corps lumineux à toute la sphère des petits tourbillons environnants; et parce que tout est plein, cette pression se communi({ue en un instant du centre de la sphère jusqu'à sa dernière surface. De plus, comme les pressions du corps lumineux se font par reprise, à cause qu'il est repoussé à chaque instant qu'il pousse, il se fait des vibrations de pression, dont le nombre plus ou moins grand dans un temps déterminé, produit les différentes couleurs, ainsi que le nombre des vibrations de l'air grossier ébranlé par un corps sonore, produit les différents sons. Un petit tourbillon peut recevoir à la fois une infinité de pressions différentes, ce que ne pourrait pas un corps dur : et par conséquent une infinité des rayons différemment colorés peuvent passer par le même point physique sans se détruire et sans s'altérer. La réfraction vient de l'inégalité des pressions qui agissent sur un rayon, lorsqu'il vient à passer d'un milieu dans un autre. La pesanteur, phénomène si commun, et jusqu'à présent si incompi'éhensible, suit du même principe : mais l'explication en serait trop longue. Enfin le P. Malebranche regardait ces petits tourbillons comme la clef de toute la physique; et c'est un grand préjugé en leur faveur, que de pouvoir être mis à tant d'usages '.

Le P. Malebranche, quoique d'une mauvaise constitution, avait joui d'une santé égale, non seulement

1. Il" s'agit ici de La théorie surannée des toiu'Iùlloas. dont Foateoielle resta toujours lo zélé i^iarlLsfm...

par le régime que sa piélé et son état lui prescrivaient, mais par des attentions particulières auxquelles il avait été oljligé. Son principal remède, dès qu'il sentait quelque incommodité, était une grande quantité d'eau dont il se lavait abondamment le dedans du corps, persuadé que quand l'hydraulique était chez nous en bon état, tout allait bien. Mais enfin il tomba fort malade en 1715, âgé de soixantedix-sept ans ; et Ton jugea d'abord qu'il y avait peu à espérer. C'était une défaillance universelle, sans fluxion, sans obstruction, mais avec de vives douleurs.

Cette maladie lui épargna le chagrin d'entrer dans une contestation qui venait encore le chercher, et troubler son repos. Un nouvel ennemi s'était déclaré, le P. du Tertre, jésuite, qui publia cette année une ample réfutation de tout son système. Le P. Malebranche avait passé malgré lui une bonne partie de sa vie les armes à la main, toujours sur la défensive; et il n'y eut que la mort qui le put soustraire à cette fatalité. Il avait eu même à souffrir d'autres contradictions moins éclatantes et plus fâcheuses. On ferait une longue histoire des vérités qui ont été mal reçues chez les hommes, et des mauvais traitements essuyés par les introducteurs de ces malheureuses étrangères.

Le P. Malebranche fut malade quatre mois, s'affaiblissant de jour en jour, et se desséchant jusqu'à n'être plus qu'un vrai squelette. Son mal s'accommoda à sa philosophie : le corps qu'il avait tant méprisé, se réduisit presque à rien; et l'esprit, accoutumé à la supériorité, demeura sain et entier. Il n'en faisait usage que pour s'exciter à des sentiments de religion, et quelquefois, par délassement, pour philosopher sur le dépérissement de la machine. Il fut toujours spectateur tranquille de sa longue mort, dont le dernier moment, qui arriva le 13 octobre, fut tel que l'on crut qu'il reposait.

KLOGK DU I'. MALEBRANCHE 21 T

Depuis qiio la lecture Je Descaries Favail mis sur les bonnes voies, il n'avait étudié (jue pour s'éclairer l'espril, et non pour se charger la mémoire; car Tespril a besoin de lumières, et n'en a jamais trop : mais la mémoire est le plus souvent accablée de fardeaux inutiles; aussi ne cherche-t-elle qu'à les secouer. Il avail donc assez peu lu, et cependant beaucoup appris. Il retranchait de ses lectures celles qui ne sont que de pure érudition; un insecte le touchait plus que toute l'histoire grecque ou romaine : et en efïct un grand génie voit d'un coup d'oeil beaucoup d'histoires dans une seule réflexion dune certaine espèce. Il méprisait aussi cette espèce de philosophie, qui ne consiste qu'à apprendre les sentiments de ditïérents philosophes. On peut savoir l'histoire des pensées des hommes sans penser. Après cela, on ne sera pas surpris qu'il n'eût jamais pu lire dix vers de suite sans dégoût. Il méditait assidûment, et même avec certaines précautions, comme de fermer ses fenêtres. II avait si bien acquis la pénible habitude de Tattention, que quand on lui proposait quelque chose de difficile, on voyait dans l'instant son esprit se pointer vers l'objet, et le pénétrer. Ses délassements étaient des divertissements d'enfant; et c'était par une raison très digne d'un philosophe, qu'il y recherchait cette puérilité honteuse en apparence; il ne voulait point qu'ils laissassent aucune trace dans son âme : dès qu'ils étaient passés, il ne lui restait rien, que de ne s'être pas toujours appliqué. Il était extrêmement ménager de toutes les forces de son esprit, et soigneux de les conserver à la philosophie. Cette simplicité que les grands hommes osent presque seuls se permettre, et dont le contraste relève tout ce qu'ils ont de rare, était parfaite en lui. Une piété fort éclairée, fort attentive et fort sévère, perfectionnait des mœurs que

la nature seule mettait déjà, s'il était possible, en état de n'en avoir pas beaucoup de besoin. Sa conversation roulait sur les mômes matières que ses livres : seulement, pour ne pas trop efTaroucher la plupart des gens, il tâchait de la rendre un peu moins chrétienne : mais il ne relâchait rien du philosophique. On la recherchait beaucoup, quoique si sage et si instructive. Il y affectait autant de se dépouiller dune supériorité qui lui appartenait, que les autres affectent d'en prendre une qui ne leur appartient pas. Il voulait être utile à la vérité; et il savait que ce n>st guère qu'avec un air humble et soumis qu'elle peut se glisser chez les hommes. Il ne venait presque point d'étrangers savants à Paris, qui ne lui rendissent leurs hommages. On dit que des princes allemands y sont venus exprès pour lui; et je sais que dans la guerre du roi Guillaume, un officier anglais prisonnier se consolait de venir ici, parce qu'aussi bien il avait toujours eu envie de voir Louis XIV et Malebranche. Il a eu l'honneur de recevoir une visite de Jacques II, roi dAnglelerre. Mais ces curiosités passagères ne sont pas si glorieuses pour lui que l'assiduité constante de ceux qui voulaient véritablement le voir, et non pas seulement l'avoir vu. Mylord Ouadrington, qui est mort vice-roi de la Jamaïque, pendant plus de deux ans de séjour qu'il fit à Paris, venait passer avec lui deux ou trois heures presque tous les matins. Je ne sais par quel hasard la nation anglaise nous fournit tant de suffrages : on y pourrait joindre encore une traduction anglaise de la Recherche de la Veriie\ faite par Taylor, parent du fameux Taylor. ^lais enfin ce hasard, si c'en est un, est heureux; c'est une estime précieuse que celle dune nation si éclairée, et si peu disposée à estimer légèrement. Les compatriotes du P. Mailebranche sentaient aussi ce qu'il valait, et un

assez c^rand nonibro do gens do morito se rassemblaionl aulour de lui. Ils otaionl la plupart sos disciples et ses ainis en môme temps; ol Ton ne pouvait guère êlro Tun sans Taulre. Il eut été difficile irélre en liaison parliculièro avec un homme toujours plein d\m système qu'on eût rejeté; et silon recevait le système, il n'élait pas possible qu'on ne goûlAt infiniment le caractère de Tauteur, qui n'était, pour ainsi dire, que le système vivant. Aussi jamais philosophe, sans en excepter Pythagore, n'a-t-il eu des sectateurs plus persuadés; et Ton peut soupçonner que pour produire cette forte persuasion, les qualités personnelles du P. Malebranche aidaient à ses raisonnements.

Éloge de Leibnitz.

{Fragments)

Leibnitz naquit h Leipzig le 23 juin iG40. Voici deux épisodes de sa jeunesse, puis quehjues particularités- curieuses sur son caractère.

Page 1