PARTICULARITÉS SUR LEIBNITZ
Leibnilz ne s était point marié ; il y avait pensé à Tàge de cinquante ans; mais la personne qu'il avait en vue voulut avoir le temps de faire ses réflexions. Cela donna à Leibnitz le loisir de faire aussi les siennes, et il ne se maria point. Il était d'une forte complexion. Il n'avait guère eu de maladies, excepté quelques vertiges dont il était quelquefois incommodé, et la goutte. Il mangeait beaucoup et buvait peu, quand on ne le forçait pas; et jamais de vin sans eau. Chez lui il était absolument le maître, car il y mangeait tout seul. Il ne réglait pas ses repas à de certaines heures, mais selon ses études. 11 n'avait point de ménage, et envoyait quérir chez un traiteur la première chose trouvée. Depuis qu'il avait la goutte, il ne dînait que d'un peu de lait; mais il faisait un grand souper sur lequel il se couchait à une heure ou deux après minuit. Souvent il ne dormait qu'assis sur une chaise, et ne s'en réveillait pas moins frais à sept ou huit heures du matin. Il étudiait de suite, et il a été des mois entiers sans quitter le siège ; pratique fort propre à avancer beaucoup un travail, mais fort malsaine. Aussi croit-on qu'elle lui attira une fluxion sur la jambe droite, avec un ulcère ouvert. Il y voulut remédier à sa manière, car il consultait peu les médecins ; il vint à ne pouvoir presque plus marcher, ni quitter le lit.
Il faisait des extraits de tout ce qu'il lisait, et y ajoutait ses réflexions, après quoi il mettait tout cela à part, et ne le regardait plus. Sa mémoire qui était admirable, ne se déchargeait point, comme à l'ordinaire, des choses qui étaient écrites; mais seulement récriture avait été nécessaire pour les y graver à
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jamais. Il était toujours prtH à répondre sur lout(3S sortes (le matières, et le roi crAnglelerre l'appelait son dictionnaire vivant.
Il s'entretenait volontiers avec toutes sortes de personnes, ii^ens de cour, artisans, lal)oureurs, soldats. 11 n'y a guère d'iii^norant qui ne puisse apprendre quelque chose au plus savant homme du monde : et en tous cas le savant s'instruit encore, quand il sait bien considérer l'ignorant. Il s'entretenait même souvent avec les dames, et ne comptait point pour perdu le temps qu'il donnait à leur conversation. Il se dépouillait parfaitement aA^ec elles du caractère de savant et de philosophe; caractère cependant presque indélébile, et dont elles aperçoivent bien finement et avec du dégoût les traces les plus légères. Cette facilité de se communiquer le faisait aimer de tout le monde. Un savant illustre qui est populaire et familier, c'est presque un prince qui le serait aussi : le prince a pourtant beaucoup d'avantage.
Leibnitz avait un commerce de lettres prodigieux. Il se plaisait à entrer dans les travaux ou dans les projets de tous les savants de l'Europe; il leur fournissait des vues; il les animait, et certainement il prêchait d'exemple. On était sûr d'une réponse dès qu'on lui écrivait, ne se fût-on proposé que l'honneur de lui écrire. Il est impossible que ses lettres ne lui aient emporté un temps très considérable : mais il aimait autant l'employer au profit ou à la gloire d'autrui qu'à son profit où sa gloire particulière.
Il était toujours d'une humeur gaie, et à quoi servirait sans cela d'être philosophe? On la vu fort affligé à la mort du feu roi de Prusse et del'électrice Sophie. La douleur d'un tel homme est la plus belle oraison funèbre.
Il se mettait aisément en colère, mais il en revenait aussitôt. Ses premiers mouvements n'étaient pas
d'aimer la contradiction sur quoi que ce fût, mais il ne fallait qu'attendre les seconds; et en elTet ses seconds mouvements, qui sont les seuls dont il reste des marques, lui feront éternellement honneur.
On Taccuse de n'avoir été qu'un grand et rigide observateur du droit naturel. Ses pasteurs lui en ont fait des réprimandes publiques et inutiles.
On l'accuse aussi d'avoir aimé l'argent. Il avait un revenu très considérable en pensions du duc de Volfenbuttel, du roi d'Angleterre, de l'empereur, du csar, et vivait toujours assez grossièrement. Mais un philosophe ne peut guère, quoiqu'il devienne riche, se tourner à des dépenses inutiles et fastueuses qu'il méprise. De plus, Leibnitz laissait aller le détail de sa maison comme il plaisait à ses domestiques, et il dépensait beaucoup en néghgence. Cependant la recette étail toujours la plus forte; et on lui trouva après sa mort une grosse somme d'argent comptant qu'il avait cachée. C'étaient deux années de son revenu. Ce trésor lui avait causé pendant sa vie de grandes inquiétudes qu'il avait confiées à un ami : mais il fut encore plus funeste à la femme de son seul héritier, fils de sa sœur, qui était curé d'une paroisse près de Leipzig. Cette femme, en voyant tant d'argent ensemble (|ui lui appartenait, fut si saisie de joie, qu'elle en mourut subitement.
Éloge de Fagon.
Guy-Crescent Fagon naquit à Paris, le 11 mai 1638, de Henri Fagon, commissaire ordinaire des guerres, et de Louise de la Brosse. Elle était nièce de Guy de la Brosse, médecin ordinaire du roi Louis XIII, et petit-fils d'un médecin ordinaire de Henri IV.
Dès le temps de Henri IV, on s'était aperçu que la botanique, si nécessaire à la médecine, devait être étudiée, non dans les livres des anciens, où elle est fort confuse, fort défigurée et fort imparfaite, mais dans les campagnes; réflexion qui, quoique très simple et très naturelle, fut assez tardive. On avait vu aussi que le travail d'aller chercher les plantes dans les campagnes était immense, et qu'il serait d'une extrême commodité d'en rassembler le plus grand nombre qu'il se pourrait dans quelque jardin, qui deviendrait le livre commun de tous les étudiants, et le seul livre infaillible. Ce fut dans cette vue que Henri IV fit construire à Montpellier, en 1G98, le Jardii; des Plantes, dont l'utilité se rendit bientôt très sensible, et qui donna un nouveau lustre à la Faculté de cette ville. De la Brosse, piqué d'une louable jalousie pour les intérêts de la capitale, obtint du roi Louis XIII par un édit de 1626, que Paris aurait le même avantage. Il fut intendant de ce jardin, dont il était proprement le fondateur. Il passa ensuite dix ans a disposer le lieu tel qu'il est préconlpinent, à en fairo
les bâtiments, à y rassembler des plantes au nombre de plus de deux mille. Il y logeait, et il avait chez lui M""* Fagon sa nièce, lorsqu'elle mit au monde M. Fagon. Deux ans après sa naissance, c'est-à-dire en 1640, de la Brosse fit l'ouverture du Jardin Royal, pour la démonstration publique des plantes. Ainsi, Fagon naquit, et dans le Jardin Royal, et presque en même temps que lui.
Les premiers objets qui s'offrirent à ses yeux, ce furent les premiers mots qu'il bégaya, ce furent des noms de plantes : la langue de la Ijolanique fut .sa langue maternelle. A cette première habitude se joignit un goût naturel et vif; sans quoi le jardin eût été inutile. Après ses études faites avec beaucoup d'application et de succès, ce goût fortifié encore par Texemplc et les conseils de M. de la Brosse, le détermina à la profession de la médecine. Étant 9ur les bancs, il fit une action d'une audace signalée, qui ne pouvait guère en ce temps-là être entreprise que par un jeune homme, ni justifiée que par un grand succès, il soutint dans une thèse la circulation du sang. Les vieux docteurs trouvèrent quil avait défendu avec esprit cet étrange paradoxe. Il eut le bonnet de docteur en 1604.
Gomme la surintendance du Jardin Royal était attachée à la place de premier médecin, et que ce qui dépend d'un seul homme, dépend aussi de ses goûts, et a une destinée fort changeante, un premier médecin, peu touché de la botanique, avait négligé le Jardin Royal, et heureusement l'avait assez négligé pour le laisser tomber dans un état où l'on ne pouvait plus le souffrir. Il était si dénué de plantes, que ce n'était presque plus un jardin. Vallot, devenu premier médecin, entreprit de relever ce bel établissement, et Fagon ne manqua pas de lui offrir tous ses soins qui furent reçus avec joie. Il alla en Auvergne,
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on L.nnguedoc, on Provenco, sur les Alpos et sur les Pyrénées, et n'en revint qu'avec de nombreuses colonies de plantes destinées à repeupler ce désert. Quoique sa fortune fût fort médiocre, il lit tous ces voyages à ses dépens, poussé par le seul amour de la patrie; car on peut dire que le Jardin Royal était la sienne. En même temps Vallot employait tous les moyens que lui donnait sa place pour rassembler le plus qu'il était possible de plantes étrangères et des pays les plus éloignés.
On publia on 1065 un catalogue de toutes les piaules du jardin, qui allaient à plus de 4000. Nous en avons déjà parlé ailleurs. Il est intitulé : Horiiis Regiiis. Fagon y avait eu la principale part, et il mit à la tête un petit poème latin. Ce concours de plantes, qui de toutes les parties du monde sont venues à ce rendezvous commun; ces différents peuples végétaux, qui vivent sous un même climat; le vaste empire de Flore, dont toutes les richesses sont rassemblées dans cette espèce de capitale ; les plantes les plus rares et les plus étrangères, telles que la sensitive, qui a plus d'âme, ou une âme plus fine que les autres ; le soin du roi pour la santé de ses sujets, soin qui aurait seul suffi pour rendre la sienne infiniment précieuse, et digne que toutes les plantes salutaires y travaillassent, tout cela fournit assez au poète; et d'ailleurs on est volontiers poète pour ce qu'on aime.
A peine Fagon était-il docteur, qu'il eut les deux places de professeur en botanique et en chimie au Jardin Royal ; car on y avait joint la chimie qui fait usage des plantes, à la botanique qui les fournit. Gomme il avait peuplé de plantes ce jardin, il le repeupla aussi de jeunes botanistes que ses leçons y attiraient de toutes parts.
Un jour qu'il devait parler sur la thériaque, l'apothicaire qui était chargé d'apporter les drogues, lui
en apporta uneautre presque aussi composée, dont je n'ai pu savoir le nom, sur laquelle il n'était point préparé. Il commença par se plaindre publiquement delà supercherie; car il avait lieu d'ailleurs de croire que c'en était une; mais pour corriger Tapothicaire de lui faire de pareils tours, il se mit à parler sur la drogue qu'on lui présentait, comme il eût fait sur la Ihériaque ; et fut si applaudi, qu'il dut avoir beaucoup de reconnaissance pour la malignité qu'on avait eue.
En même temps il exerçait la médecine dans Paris avec tout le soin, toute l'application, tout le travail dun homme fort avide de gain; et cependant il ne recevait jamais aucun paiement, malgré la modicité de sa fortune, non pas même de ces paiements déguisés sous la forme de présents, et qui sont souvent une agréable violence aux plus désintéressés. Il ne se proposait que d'être utile, et de s'instruire pour l'être toujours davantage.
Sa réputation le fit choisir par le feu roi en 1G80 pour être premier médecin de madame la dauphine. Quelques mois après, il le fut aussi de la reine; et après sa mort, il fut chargé par le roi du soin de la santé des enfants de France. Enfin, le roi, après l'avoir approché de lui par degrés, le nomma son premier médecin en 1G93; dignité qui jouit auprès de la personne du maître d'un succès que les plus hautes dignités lui envient.
Depuis qu'il avait été attaché à la cour, il n'avait pu remplir par lui-même les fonctions de professeur en botanique et en chimie au Jardin Royal; mais du moins il ne les faisait remplir que par les sujets les plus excellents et les plus propres à le représenter. C'est à lui qu'on a dû M. de Tournefort, dont il eût été jaloux, s'il avait pu l'être.
Dès qu'il fut premier médecin, il donna à la cour tm spectacle rare et singulier, bn exemple (jui non