ELOGE DE FAGON
seulement n'y a pas été suivi, mais peul-elre y a été blâmé. 11 diminua beaucoup les revenus de sa charge; il se retrancha ce que les autres médecins de la cour, ses subalternes, payaient pour leurs serments; il abolit des tributs qu'il trouvait établis sur les nominations aux chaires royales de professeur en médecine dans des dilTérentes universités, et sur les intendances des eaux minérales du royaume. Il se frustra Ini-mème de tout ce que lui avait préparé, avant qu'il fût en place, une avarice ingénieuse et inventive, dont il pouvait assez innocemment recueillir le fruit, et il ne voulut point que ce qui appartenait au mérite lui pût être disputé par Targent, rival trop dangereux et trop accoutumé à vaincre. Le roi, en faisant la maison de feu monseigneur le duc de Berry donna à Fagon la charge de premier médecin de ce prince pour la vendre à qui il voudrait. Ce n'était pas une somme à mépriser; mais Fagon ne se démentit point; il représenta qu'une place aussi importante ne devait pas être vénale, et la fit tomber à l'eu de la Carlière, qu'il en jugea le plus digne.
La surintendance du Jardin Royal avait été détachée de la charge de premier médecin, et unie à la surintendance des bâtiments qu'avait Colbert. Le premier médecin n'avait plus que la surintendance des exercices du Jardin, sans la nomination des places. Quand de "Villacerf eut quitté en 1698 la surintendance des bâtiments, Fagon obtint du roi que celle du Jardin Royal serait réunie à la charge de premier médecin, en laissant néanmoins au surintendant des bâtiments la disposition des fonds nécessaires à l'entretien du Jardin. Il eût pu facilement se faire accorder aussi cette disposition, et tout autre ne l'eût pas négligée; mais ces sortes d'avantages ne touchent pas tant ceux qui ne feraient précisément qu'en bien user.
Il a toujours eu une tendresse particulière pour ce
jardin, qui avait été son berceau. Ce fut dans la vue de Fenrichir, et d'avancer la botanique, quil inspira au roi le dessein d'envoyer M. de Tournefort en Grèce, en Asie et en Egypte. Quand les fonds destinés au jardin manquaient dans des temps difficiles, Fagon y suppléait, et n'épargnait rien, soit pour conserver les plantes étrangères dans un climat peu favorable, soit pour en acquérir de nouvelles dont le transport coûtait beaucoup. Ce petit coin de terre ignorait presque sous sa protection les malheurs du reste de la France.
Il avait aussi beaucoup d'affection pour la Faculté de médecine de Paris, dont il était membre; elle trouvait en lui, dans toutes les occasions^ un agent fort zélé auprès du roi; il maintenait en vigueur les privilèges qui lui ont été accordés, et que des usages contraires, si on les tolérait, aboliraient aisément, même sous quelque apparence du bien public. Peut-être dans des cas particuliers n'a-t-il été que trop ferme en faveur de sa Faculté contre ceux qui n'en étaient pas; mais tous les cas particuliers seraient d'une discussion infinie, et les exceptions d'une dangereuse conséquence. Si la loi est juste en général, il faut lui passer quelques applications malheureuses.
On peut juger par là que Fagon n'aura pas fait beaucoup de grâces aux empiriques. Ces sortes de médecins, d'autant plus accrédités qu'ils sont moins médecins, et qui ordinairement se font un titre ou d'un savoir incompréhensible et visionnaire, ou môme de leur ignorance, ont trop souvent puni la crédulité de leurs malades; et malgré l'amour des hommes pour l'extraordinaire, malgré quelques succès de cet extraordinaire, un sage préjugé est toujours pour la règle.
Ce n'est pas que Fagon rejetât tout ce (pii s'appelle
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sccrcl; nu contraire, il en a fait aclicter plusieurs au roi; mais il voulait qu'ils fussent véritablement secrets, c'est-à-dire inconnus jusque-là, et d'une utilité constante. Souvent il a fait voir à des gens qui croyaient posséder un trésor, que leur trésor était déjà public; il leur montrait le livre où il était renfermé; car il avait une vaste lecture, et une mémoire qui la mettait tout entière à profit.
Aussi, pour élre parvenu à la première dignité de sa profession, ne s'était-il nullement relâché du travail qui l'y avait élevé. Il voulait la mériter encore de plus en plus après l'avoir obtenue. Les fêtes, les spectacles, les divertissements de la cour, quoique souvent dignes de curiosité, ne lui causaient aucune distraction. Tout le temps où son devoir ne l'attachait pas auprès de la personne du roi, il l'employait ou à voir des malades, ou à répondre à des consultalions, ou à étudier. Toutes les maladies de Versailles lui passaient par les mains, et sa maison ressemblait à ces temples de l'antiquité, où étaient en dépôt les ordonnances et les recettes qui convenaient aux maux différents. Il est vrai que les suffrages des courtisans en faveur de ceux qui sont en place, sont assez équivoques; qu'on croyait faire sa cour de s'adresser au premier médecin, qu'on s'en faisait même une espèce de loi; mais heureusement pour les courtisans, ce premier médecin était aussi un grand médecin.
Il avait besoin de l'être pour lui-même; il était né d'une très faible constitution, sujet à de grandes incommodités, surtout à un asthme violent. Sa santé, ou plutôt sa vie, ne se soutenait que par une extrême sobriété, par un régime presque superstitieux; et il pouvait donner pour preuve de son habileté, qu'il vivait.
Après la mort du roi, il se retira au Jardin Royal
dont il avait conservé la surintendance. Son art céda enfin à une nécessité inévitable; il mourut le 11 mars 1718, âgé de près de quatre-vingts ans.
L'Académie des Sciences l'avait choisi en 1699 pour être un de ses honoraires.
Outre un profond savoir dans sa profession, il avait une érudition très variée, le tout paré et embelli par une facilité agréable de bien parler. La raison même ne doit pas dédaigner de plaire quand elle le peut. Il était attaché à ses devoirs jusqu'au scrupule; et quelquefois au milieu de douleurs assez vives^ il ne laissait pas d'être auprès du roi dans les temps où il devait être. L'assiduité d'un homme aussi désintéressé, et qui au lieu de demander refusait, n'était pas celle d'un courtisan. Quelquefois il ne se défiait pas assez des instructions qu'il recevait dans les choses de son ministère ; car il était dans un poste trop élevé pour avoir la vérité de la première main; et l'amour qu'il se sentait pour la justice, le témoignage qu'il s'en rendait, rattachaient beaucoup aux idées qu'il avait prises. Il a toujours souffert ses longues et cruelles infirmités avec tout le courage d'un sage physicien, qui sait à quoi la machine du corps humain est sujette, qui pardonne à la nature.
Il avait épousé Marie Nozereau, dont il a laissé deux fils : laîné, évoque de Lombez; et le second conseiller d'État.
Éloge de Montmort.
Pierre Remond de Montmort naquit à Paris le 2t) oetobre 1678 de Franeois Remond, écnyer, sieur de Bréviande, et de IMarguerile Rallu. Il était le second de trois frères.
Après le collège, on le fit étudier en droit, parce qu'on le destinait à une charge de magistrature pour laquelle il avait beaucoup d'aversion. Son père était Tort sévère et fort absolu, et lui fort ennemi de la contrainte, d'un esprit assez haut, ardent pour tout ce qu'il voulait, courageux pour prendre les moyens dV réussir. Las du droit et de la maison paternelle, il se sauva en Angleterre ; dès que la paix de Ryswick eut rendu l'Europe libre aux Français, il passa dans les Pays-Bas, et de là en Allemagne chez M. de Chamoys, son parent, plénipotentiaire de France à la diète de Ratisl^onne.
Ce fut là que la Recherche de la Vérité lui tomba entre les mains. On ne lit guère ce livre-là indifféremment, quand on est d'un caractère qui donne prise à la philosophie; il faut presque nécessairement ou se rendre au système, ou se croire assez fort pour le combattre. De Montmort s'y rendit absolument, et en éprouva les deux bons effets inséparables; il devint philosophe et véritable chrétien.
Il revint en France en 1699, et deux mois après son retour son père mourut, et le laissa à l'âge de vingt-
deux ans maître d'un bien assez considérable, et de lui-même ; mais la Recherche de la Vérité, et les autres ouvrages de la même main, les conseils de Fauteur qui Tavaient engagé dansTétude des mathématiques, prévinrent les périls d'un état si agréable. Il n'avait pas des goûts faibles, ni des demi-volontés; il se plongea entièrement dans les exercices d'une piété sincère, dans la philosophie et dans les mathématiques : il vivait dans un désert, puisqu'il ne voyait plus que ses pareils, surtout le P. Malcbranche, son maître, son guide et son intime ami.
En 1700, il fit un second voyage à Londres, et il était beaucoup plus digne de le faire. Il n'avait été en Angleterre la première fois que pour sortir de France ; et alors il alla pour voir un pays si fertile en savants : il osa dès ce temps-là rendre visite à Newton.
C'était de M. Carré et de M. Guisnée qu'il avait appris les premiers éléments de géométrie et d'algèbre, et rien de plus. Il n'avait fallu que lui ouvrir la route, une grande pénétration d'esprit naturelle, et la première ardeur d'une jeunesse fort vive, appliquées toutes deux ensemble, et sans interruption, à un seul objet, (levaient faire, et firent elTectivement un chemin prodigieux. De Montmort se ménagea encore un secours très utile; il s'associa Nicole, jeune homme qui avait déjà quelque teinture de géométrie, et qui promettait beaucoup. Ils s'instruisaient l'un l'autre, s'éclairaient, s'animaient, se communiquaient du goût et de la passion. Dans ce cas-là le compagnon d'un travail le rend plus agréable. Ils passèrent trois ans dans l'ivresse duplaisir des mathématiques ; ils pénétrèrent jusque dans le calcul intégral, qui les piquait d'autant plus qu'il était plus épineux et moins connu; mais toute cette félicité fut troublée, quoiqu'elle ne parût pas devoir être trop exposée à la jalousie de la fortune.