ÉLOGE DE VALINCOUR
convenable à ses lalonls cl à son caractère. Il donna en 1681 La vie de François de Lorraine, duc de Guise, petit morceau dliisloire qui remplit tout ce qu'on demande à un bon historien; des recherches qui, quoique l'ail es avec beaucoup de soin, et prises quelquefois dans des sources éloignées, ne passent point les bornes d'une raisonnable curiosité; une narration bien suivie et animée, qui conduit naturellement le lecteur, et l'intéresse toujours; un style noble et simple, qui tire ses ornements du fond des choses, ou les tire d'ailleurs bien finement; nulle partialité pour le héros, qui pouvait cependant inspirer de la passion à son écrivain.
Un avertissement de l'imprimeur, à la tête de ce petit livre, annonce d'autres ouvrages du môme genre, et sans doute de la même main; mais Yalincour n'eut pas le loisir de les finir. L'illustre évéque de Meaux, qui ordinairement fournissait aux princes les gens de mérite dans les lettres dont ils avaient besoin, le fit entrer en 1685 chez le comte de Toulouse, amiral de France. Ce ne fut encore qu'en qualité de gentilhomme attaché à sa suite : mais quelque temps après, le secrétariat général de la m:irine étant venu à vaquer, il fut donné à Valincour. Le prince le fit aussi secrétaire de ses commandements; et quand S. A. S. eut le gouvernement de Bretagne, ce fut encore un nouveau i'onds de travail pour le secrétaire, dont les occupalions se multipliaient à proportion des dignités de son maître. Ses anciennes études l'avaient préparé, sans qu'il y pensât, à des fonctions si importantes; les nouvelles connaissances dont il eut besoin, entrèrent plus aisément et se placèrent mieux dans un esprit où elles en trouvaient déjà d'autres, qu'elles n'eussent fait dans un esprit entièrement vide.
Lorsqu'en 1704, l'amiral gagna la bataille de Malaga contre les flottes anglaise et hollandaise jointes en-
semble, ^'alincou^, qui n'était point officier de marine, et ne prétendait nullement aux récompenses militaires, fut toujours à ses côtés, jusqu'à ce quil eût reçu une blessure à la jambe de l'éclat d'un coup de canon qui tua un page. Cet attachement si fidèle, porté jusqu'aux occasions où il était si périlleux et en même temps tout à fait inutile, avait pour objet un maître qui savait se faire aimer, et dont la justice et la droiture feraient un mérite et un nom à un homme du commun. Aussi Valincour a-t-il été honoré de la même confiance et des mêmes bontés sans interruption, sans trouble, sans essuyer aucun orage de cour, sans en craindre; et cela, pendant quarante-cinq ans. Cependant il n'était point flatteur : un prince du même sang lui rend hautement ce témoignage. Il est vrai qu'il avait un art de dire la vérité; mais enfin il osait la dire, et l'adresse ne servait qu'à rendre le courage utile. Peu à peu la nécessité d'employer cette adresse diminue, et les droits de l'homme de bien se fortifient toujours.
Tout le temps que les emplois de Valincour lui laissaient libre était donné à des études de son goût, et principalement à celles qui avaient rapport à ses emplois; car son devoir déterminait assez son goût. La marine tient à la physique, et encore plus essenliellement aux mathématiques; et il ne manqua pas d'ajouter aux belles-lettres, qui avaient été sa première passion, ces sciences plus élevées et plus abstraites. Ainsi il se trouva en état de remplir dignement une place d'honoraire, à laquelle l'Académie le nomma en 1721. Il était de l'Académie française dès 1699. Je l'ai vu dans l'une et dans l'autre; j'ai été témoin de sa conduite et de ses sentiments. Il ne croyait pas que ce fût assez de voir son nom écrit dans les deux listes; qu'il en retirerait toujours, sans V rien mettre du sien, l'honneur qui lui en
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pouvait revenir; que loiil le resle lui «le\ail èhc indillerenl; ol que des litres ([ui par eux-niômes laissent une grande liberté, laissaient jusqu'à celle de ne prendre pari à rien. 11 avait pour ces compagnies une alVeclion sincère, une vivacité peu commune pour leurs intérêts; et en elï'et, une Académie est une espèce de patrie nouvelle, que Ton est d'autant plus obligé d'aimer qu'on l'a choisie : mais il faut convenir que ces obligations délicates ne sont pas pour tout le monde.
Il avait travaillé toute sa vie à se faire dans une maison de campagne qu'il avait à Saint-Cloud, et où il se retirait souvent, une bibliothèque choisie. Elle montait à 0 ou 7 000 volumes, lorsqu'elle fut entièrement consumée il y a près de cinq ans par le feu qui prit à la maison. Les recueils, fruits de toutes ses lectures, des mémoires importants sur la marine, des ouvrages ou ébauchés ou finis; tout i)érit en mêmetemps, et il en fut le spectateur. La philosophie, qui aurait été plus rigide sur une perle de bien, lui permettait d'être sensiblement al'fligé de celle d'un trésor amassé par elle-même, et où il se complaisait; mais son courage ne se démentit point. Je n aurais guère profilé de mes lirres, disait-il, si je ne savais pas les perdre. Il était encore soutenu par une philosophie bien supérieure, par la religion, dont il fut toujours vivement pénétré.
Vers la fm de sa vie, il fut de temps en temps attaqué de diverses maladies, qui le mirent encore à de plus grandes épreuves. Enfin il mourut le A janvier 1730, âgé de soixanle-dix-sepl ans.
On s'apercevait aisément dans son commerce ordinaire qu'il était plein de bonnes lectures. Il en ornait volontiers sa conversation et ses lettres, mais à propos, avec nouveauté, avec grâces, conditions nécessaires et peu observées. Un certain sel qu'il avait dans l'esprit l'eut rendu fort propre à la raillerie; mais il s'est ton-
jours défendu courageusement d'un talent dangereux pour qui le possède, injuste à Tégard des autres.
Il a été ami particulier de la plupart de ceux qui ont brillé dans les lettres, et principalement de Racine et Despréaux; et par cette raison il fut choisi, après la mort de Racine, pour être associé à Despréaux dans le travail ou le dessein de l'histoire du feu roi. Apparemment sa liaison avec ce grand satirique lui fit adopter quelques-uns de ses jugements, tels que celui qu'il portait contre le premier de nos poètes lyriques, jugement insoutenable sur le Parnasse, et recevable seulement dans un tribunal infiniment plus respectable, où le satirique lui-même n'eût pas d'ailleurs trouvé son compte. Cependant Valincour ne se laissa point emporter à l'excessive chaleur que mirent ses amis dans des disputes littéraires qui ont fait assez de bruit. Il continua de vivre en amitié avec ceux qui refusaient l'adoration aux anciens ; il négocia même des réconciliations, et donna des exemples rares de modération et d'équité, quoique dans une bagatelle. Mais il n"a pas eu seulement des amis dans les lettres; il en a eu dans les premières places de l'État, non pas simplement comme un homme d'espril dont la conversation i)eut délasser, mais comme un homme d'ungrand sens à qui on peut parler d'affaires. Il ne s'est jamais fait valoir de ces commerces si flatteui's et si dangereux pour la vanité : il les cachait autant qu'il était possible ; et ce qu'il cachait encore avec plus de soin, c'est l'usage qu'il en a fait toutes les fois que la justice ou le mérite ont eu besoin de son crédit.
Il n'était point marié et jouissait d'un revenu considérable. Sa famille publie hautement sa générosité pour elle et ses bienfaits toujours prévenants : mais elle craindrait d'offenser sa vertu, et d'aller contre ses intentions, si elle révélait ce qu'il a fait d'ailleurs par des motifs plus élevés.
Éloge de Du Verney.
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