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en Angleterre. Colbert consentit qu'il les donnût au P. Sébastien, qui les ouvrit assez promptement, et de plus les raccommoda sans savoir qu'elles étaient au roi, ni combien était important par ces circonstances Touvrage dont on l'avait chargé. Il était déjà habile en horlogerie, et ne demandait que des occasions de s'y exercer. Quelques temps après il vient de la part de Colbert un ordre au P. Sébastien de le venir trouver à sept heures du matin d'un jour marqué : nulle explication sur le motif de cet ordre; un silence qui pouvait causer quelque terreur. Le P. Sébastien ne manqua pas à l'heure; il se présente interdit et tremblant; le ministre, accompagné de deux membres de cette Académie, dont Mariotte était Tun, le loue sur les montres, et lui apprend pour qui il a travaillé; l'exhorte à suivre son grand talent pour les mécaniques, surtout à étudier les hydrauliques, qui devenaient nécessaires à la magnificence du roi, lui recommande de travailler sous les yeux de ces deux Académiciens, qui le dirigeront; et pour l'animer davantage, et parler plus dignement en ministre, il lui donne 600 livres de pension, dont la première année, selon la coutume de ce temps-là, lui est payée le même jour. Il n'avait alors que dix-neuf ans ; et de quel désir de bien faire dut-il être enflammé! Les princes ou les ministres qui ne trouvent pas des hommes en tout genre, ou ne savent pas qu'il faut des hommes, ou n'ont pas l'art d'en trouver.
Le P. Sébastien s'appliqua à la géométrie absolument nécessaire pour la théorie de la mécanique. Que le génie le plus heureux pour une certaine adresse d'exécution, pour l'invention même, ne se flatte pas d'être en droit d'ignorer et de mépriser les principes de théorie, qui ne sauraient que trop bien s'en venger. Mais après cela, le géomètre a encore beaucoup à apprendre pour être un vrai mécanicien; il faut que
la connaissance des différentes pratiques des arts, et cela est presque immense, lui fournisse dans les occasions des idées et des expédients; il l'aut qu'il soit instruit des qualités des métaux, des bois, des cordes, des ressorts, enfin de toute la matière machinale, si Ton peut inventer cette expression à l'exemple de matière médicinale; il faut que de tout ce qu'il emploiera dans ses ouvrages, il en connaisse assez la nature, pour n'être pas trompé par des accidents physiques imprévus qui déconcerteraient les entreprises. Le P. Sébastien, loin de rien négliger de ce qui pouvait lui être utile par rapport aux machines, allait jusqu'au superflu, s'il y en peut avoir; il étudiait Tanatomie, il travaillait assidûment en chimie dans le laboratoire de Homberg, ou plutôt dans celui de feu le duc d'Orléans, dont le commerce élait si flatteur par sa bonté naturelle, et l'approbation si précieuse par ses grandes lumières.
Selon Tordre que le P. Sébastien avait reçu d'abord de Colbert de s'attacher aux hydrauliques, il posséda à fond la construction des pompes et la conduite des eaux : il a eu part à quelques aqueducs de Versailles, et il ne s'est guère fait ou projeté en France pendant sa vie de grands canaux de communication de rivières, pour lesquels on n'ait du moins pris ses conseils; et l'on ne doit pas seulement lui tenir compte de ce qui a été exécuté sur ses vues, mais encore de ce qu'il a empêché qui ne le fût sur des vues fausses, quoiqu'il ne reste aucune trace de cette sorte de mérite. En général le travail d'esprit que demandent ces entreprises, est assez ingrat : c'est un bonheur rare que le projet le mieux pensé vienne à son entier accomplissement ; une infinité d'inconvénients et d'obstacles étrangers se jettent à la traverse. Nous commençons à sentir depuis un temps combien sont avantageuses les communications des rivières; et
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cependant nous aurons bien de la peine à faire dans retendue de la France ce que les Chinois, moins instruits que nous en mécanique, et qui ne connaissent pas Tusage des écluses, ont fait dans Télendue de leur Etat presque cinq fois plus grande.
La pratique des arts, quoique formée par une longue expérience, n'est pas toujours aussi parfaite à beaucoup près qu'on le pense communément. Le P. Sébastien a travaillé à un grand nombre de modèles pour différentes manufactures : par exemple, pour les proportions des (ilières des tireurs d'or de Lyon, pour le blanchissage des toiles à Sentis, pour les machines des monnaies de France; travaux peu brillants, et qui laissent périr en moins de rien le nom des inventeurs, mais par cet endroit-là môme réservés aux bons citoyens.
Sur la réputation du P. Sébastien, Gunterfield, gentilhomme suédois, vint à Paris lui redemander, pour ainsi dire, ses deux mains, qu'un coup de canon lui avait emportées : il ne lui restait que deux moignons au-dessus du coude. Il s'agissait de faire deux mains artificielles, qui n'auraient pour principe de leur mouvement que celui de ces moignons, distribué par des fils à des doigts qui seraient flexibles. On assure que l'officier suédois fut renvoyé au P. Sébastien par les plus habiles Anglais, peu accoutumés cependant à reconnaître aucune supériorité dans notre nation. Une entreprise si difficile, et dont le succès ne pouvait être qu'une espèce de miracle, n'effraya pas tout à fait le P. Sébastien. 11 alla même si loin, qu'il osa exposer ici aux yeux de l'académie et du public ses études, c'est-àdire, ses essais, ses tentatives, et dilTérents morceaux déjà exécutés, qui devaient entrer dans le dessein général. Mais feu Monsieur eut alors besoin de lui pour le canal d'Orléans, et l'interrompit dans un travail qu'il abandonna peut-être sans beaucoup de regret.
En parlant, il remit le tout entre les mains d'un mécanicien, dont il estimait le génie, et qu'il connaissait propre à suivre ou à rectifier ses vues. C'est Duquel, dont l'Académie a approuvé dilTérentes inventions. Celui-ci mit la main artificielle en état de se porter au chapeau de l'officier suédois, de Tôter de dessus sa tète, et de l'y remeltre. Mais cet étranger ne put l'aire un assez long séjour à Paris, et se résolut à une privation dont il avait pris peu à peu l'habitude. Après tout cependant on avait trouvé de nouveaux artifices, et i)assé les bornes où l'on se croyait renfermé. Peutêtre se Irompera-t-on plutôt en se défiant trop de l'industrie humaine qu'en s'y fiant trop.
Feu le duc de Lorraine étant à Paris incognito, fit l'honneur au P. Sébastien de laller trouver dans son couvent, et il vit avec beaucou|) de plaisir le cabinet curieux qu'il s'était fait. Dès qu'il fut de retour dans ses États, où il voulait entreprendre différents ouvrages, il le demanda au duc d'Orléans, régent du royaume, qui accorda avec joie au prince son beaufrère un homme qu'il aimait, et dont il était bien aise de favoriser la gloire. Son voyage en Lorraine, la réception et l'accueil qu'on lui fit renouvelèrent presque ce que l'histoire grecque raconte sur quelques poètes ou philosophes célèbres qui allèrent dans les cours. Les savants doivent d'autant plus s'intéresser à ces sortes d'honneurs rendus à leurs pareils, qu'ils en sont aujourd'hui plus désaccoutumés.
Le feu tsar Pierre le Grand honora aussi le P. Sébastien d'une visite qui dura trois heures. Ce monarque né dans une barbarie si épaisse, et avec tant de génie, créateur d'un peuple nouveau, ne pouvait se rassasier de voir dans le cabinet de cet habile homme tant de modèles de machines, ou inventées ou perfectionnées par lui; tant d'ouvrages, dont ceux qui n'étaient pas recommandables par une grande utilité,
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IV'laicnl ail moins par une extrême industrie. Après la longue application que ce prince donna à cette espèce d'étude, il voidut boire, et ordonna au P. Sébastien, qui s'en défendit le plus qu'il put, dé boire après lui dans le même verre, où il versa lui-même le vin, lui à qui le despotisme le plus absolu aurait pu persuader que le commun des hommes n'était pas de la même nature qu'un empereur de Russie : on peut même penser qu'il fit naître exprès une occasion de mettre le P. Sébastien de niveau avec lui.
Ceux d'entre les seii^neurs français qui ont eu du goût et de rintelligence pour les mécaniques, ont voulu être en liaison particulière avec un homme qui les possédait si bien. Il a imaginé pour le duc de Noailles, lorsqu'il faisait la guerre en Catalogne, de nouveaux canons qui se portaient plus aisément sur les montagnes, et se chargeaient avec moins de poudre; il a fait des mémoires pour le duc de Chaulnes, sur un canal de Picardie. Il a été appelé pour cette partie aux études des trois enfants de France, petitfils du feu roi, et il a souvent travaillé pour le roi même. C'est lui qui a inventé la machine à transporter de gros arbres tout entiers sans les endommager; de sorte que du jour au lendemain Marly changeait de face, et était orné de longues allées arrivées de la veille.
Ses tableaux mouvants ont été encore un des ornements de Marly : il les fit sur ce qu'on en avait exposé de cette espèce au public, et que le feu roi lui demanda s'il en ferait bien de pareils. Il s'y engagea, et enchérit beaucoup sur cette merveille dans deux tableaux qu'il présenta à Sa Majesté.
Le premier, que le roi appela son petit opéra, changeait cinq fois de décoration à un coup de sifflet; car ces tableaux avaient aussi la propriété d'être résonnants ou sonores. Une petite boule qui était au bas de
la bordure, et que Ton tirait un peu, doiinail le coup de sifflet, et mettait tout en mouvement, parce que tout était réduit à un seul principe. Les cinq actes du petit opéra étaient représentés par des figures qu'on pouvait regarder comme les vraies pantomimes des anciens; elles ne jouaient que par leurs mouvements ou leurs gestes, qui exprimaient les sujets dont il s'agissait. Cet opéra recommençait quatre fois de suite sans qu'il fut besoin de remonter les ressorts; et si Ton voulait arrêter le cours d'une représentation à quelque instant que ce fùt^ on le pouvait par le moyen d'une petite détente cachée dans la bordure : on avait aussitôt un tableau ordinaire et fixe; et si on retouchait la petite boule, tout reprenait où il avait fini. Ce tableau long de seize pouces six lignes sans la bordure, et haut de treize pouces quatre lignes, n'avait (ju'un pouce trois lignes d'épaisseur pour renfermer toutes les machines. Quand on les voyait désassemblées, on était effrayé de leur nombre prodigieux et de leur extrême déhcatesse. Quelle avait dû être la difficulté de les travailler toutes dans la précision nécessaire, et de lier ensemble une longue suite de mouvements, tous dépendants d'instruments si minces et si fragiles? N'était-ce pas imiter d'assez près le mécanisme de la nature dans les animaux, dont une des plus surprenantes merveilles est le peu d'espace qu'occupent un grand nombre de machines ou d'organes qui produisent de grands efi'ets?
Le second tableau, plus grand et encore plus ingénieux, représentait un paysage où tout était animé. Une rivière y coulait; des tritons, des sirènes, des dauphins nageaient de temps en temps dans une mer qui bornait l'horizon; on chassait, on péchait, des soldats allaient monter la garde dans une citadelle élevée sur une montagne; des vaisseaux arrivaient dans un port, et saluaient de leur canon la ville : le P. Sébas-
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tien lui-même était là (|iii sortait <rune ('«^liso pour aller remercier le roi d'une grâce nouvellement obtenue; car le roi y passait en chassant avec sa suite. Cette grûce était quarante pièces de marbre qu'il donnait aux Carmes de la place M;uibert pour leur grand autel. On dirait que le P. Sébastien eût voulu rendre vraisemblable le fameux bouclier d'Achille pris à la lettre, ou ces statues à qui Vulcain savait donner du mouvement, et même de rintelligence.
En même temps que le roi donna à l'Académie le règlement de 1699, il nomma le P. Sébastien pour un des honoraires. Son titre ne l'obligeait à aucun travail réglé, et d'ailleurs il était fort occupé au dehors : cependant outre quelques ouvrages qu'il nous a donnés, comme son élégante machine du système de Galilée pour les corps pesants, ses combinaisons des carreaux mi-parties, qui ont excité d'autres savants à cette recherche, il a été souvent employé par l'Académie pour l'examen des machines, qu'on ne lui apportait qu'en trop grand nombre. Il en faisait très promptement Tanalyse et le calcul, et même sans analyse et sans calcul il aurait pu s'en fier au coup d'œil, qui en tout genre n'appartient qu'aux maîtres, et non pas même à tous. Ses critiques n'étaient pas seulement accompagnées de toute la douceur nécessaire, mais encore d'instructions et de vues qu'il donnait volontiers : il n'était point jaloux de garder pour lui seul ce qui faisait sa supériorité.
Les dernières années de sa vie se sont passées dans des infirmités continuelles, et enfin il mourut le 5 février 1729.
Il arrive quelquefois que des talents médiocres, de faibles connaissances, que Ton ne compterait pour rien dans des personnes obligées par leur état à en avoir du moins de cette espèce, brillent beaucoup dans ceux que leur état n'y oblige pas. Ces talents, ces connais-
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sauces Ibnl fortune par n'èlrc pas à leur place ordinaire. Mais le P. Sébastien n'en a pas été plus estimé comme mécanicien ou comme ingénieur, parce qu'il était religieux. Quand il ne Teùt pas été, sa réputation n'y aurait rien perdu. Son mérite personnel en a même paru davantage; car, quoique fort répandu au dehors, presque incessamment dissipé, il a toujours été un très bon religieux, très fidèle à ses devoirs, extrêmement désintéressé, doux, modeste, et, selon l'expression dont se servit feu le prince, en parlant de lui au roi, aussi simple que ses machines. Il conserva toujours dans la dernière rigueur tout rcxtérieur convenable à son habit : il ne prit rien de cet air que donne le grand commerce du monde, et que le monde ne manque pas de désapprouver, et de railler dans ceux mêmes à qui il Ta donné, quand ils ne se sont pas faits pour Tavoir. Et comment eût-il manqué aux bienséances d'un habit qu'il n'a jamais voulu quitter, quoique des personnes puissantes lui offrissent de len défaire par leur crédit, en se servant de ces moyens que l'on a su rendre légitimes? Il ne prêta point l'oreille à des propositions qui en auraient apparemment tenté beaucoup d'autres, et il préféra la contrainte et la pauvreté où il vivait, à une liberté et à des commodités qui eussent inquiété sa délicatesse de conscience.
Éloge de Valincour.
Jean- Baptiste -llcmi du Troussel de Valincour naquit le l'^'' mars 16j.'], de Henri du Trousset et de Marie du Pré. Sa famille était noble et honorable, originaire de Saint-Ouentin en Picardie. Ayant perdu son père à Tûge de six ou sept ans, il demeura entre les mains d'une mère propre à remplir seule tous les devoirs de Téducation de ses enfants.
Il ne brilla point dans ses classes : ce latin et ce grec qu'on y apprend n'étaient pour lui que des sons étrangers dont il chargeait sa mémoire, puisqu'il le fallait : mais, ses humanités finies, s'étant trouvé un jour seul à la campagne avec un Térence pour tout amusement, il le lut d'abord avec assez d'indifférence, et ensuite avec un goût qui lui fit bien sentir ce que c'était que les belles-lettres. Il n'avait point été piqué de cette vanité si naturelle de surpasser ses compagnons d'étude, sans savoir à quoi il élail bon de les surpasser : mais il fut louché de la valeur réelle ou solide, jusque-là inconnue, de ce qu'on avait proposé à leur émulation. Déjà sa raison seule avait droit de le remuer.
Il répara avec ardeur la nonchalance du temps passé; il se mita se nourrir avidement de la lecture des bons auteurs anciens et modernes. Il lui échappa quelques petits ouvrages en vers, fruits assez ordinaires de la jeunesse de l'esprit, qui est alors en sa
fleur, s'il en doit avoir une. Valincour ne regardait pas ses vers assez sérieusement pour en faire parade, ni môme pour les désavouer. Il a conservé jusqu'à la fin rhabitude de cette langue qu'il ne parlait quà l'oreille de quelques amis, et en badinant.
La fameuse Princesse de Clèves ayant paru, ouvrage d'une espèce qui ne peut naître qu'en France, et ne peut môme y naître que rarement, Valincour en donna une critique en 1678, non pour s'opposer à la juste admiration du public, mais pour lui apprendre à ne pas admirer jusqu'aux défauts, et pour se donner le plaisir d'entrer dans des discussions fines et délicates. Ce dessein intéressait le censeur à faire valoir luimême, comme il a fait, les beautés au travers desquelles il avait su démôler les imperfections. Au lieu de la bile ordinaire, il répand dans son discours une gaieté agréable; et peut-être seulement pourrait-on croire qu'il va quelquefois jusqu'au ton de l'ironie, qui, quoique léger, est moins respectueux pour un livre d'un si rare mérite, que le ton d'une critique sérieuse et bien placée.
On répondit avec autant d'aigreur et d'amertume, que si on avait eu à défendre une mauvaise cause. Valincour ne répliqua point. Les honnêtes gens n'aiment point à s'engager dans ces sortes de combats trop désavantageux pour ceux qui ont les mains liées par de bonnes mœurs et parles bienséances; et le public lui-môme, malgré sa malignité, se lasse bientôt de ce spectacle. Après avoir vu une ou deux joutes, il laisse les deux champions se battre sur l'arène sans témoins.
Un homme de mérite n'est pas destiné à n'être qu'un critique, même excellent, c'est-à-dire habile seulement à relever les défauts dans les productions d'autrui, impuissant à produire de lui-même. Aussi Valincour se tourna-t-il bien vite d'un autre côté plus