ELOGE DE LOUVILLE
mains du minisire de la ij^ucrre son biovel de colonel et les appointemenis.
Maîlre enliii de kii-nième, il se dévoua aux nialliémaliques, et principalement à l'astronomie. Il alla à ÎNIarseille en 1713 ou 1714, dans le seul dessein dy prendre exactement la hauteur du pôle, qui lui était nécessaire pour lier avec plus de sûreté ses observations à celles de Pythéas, anciennes d'environ deux mille ans.
En 1715, il fil le voyage de Londres, exprès pour y voir Téclipse lolale du soleil, et il n'eut poinl de regret à un contrat de 8000 livres sur la ville, que celle curiosité lui coula, et qui n'était pas un fort pelit objet dans sa lorlune.
Il n'y a guère dans Paris d'aulre habilalion que rObservaloire qui puisse parfaitement convenir à un astronome. Il lui faut un grand horizon, des lieux d'une disposition particulière, et qu'il ne soit pas obligé de quitter selon les intérêts ou le caprice d'autrui. Le chevalier de Louville, très porté d'ailleurs à la retraite par son caractère, fixa son séjour dans une petite maison de campagne qu'il acheta en 1717 à un quart de lieu d'Orléans : ce lieu s'appelle Carré. La nature lui offrait là tout ce qu'il pouvait désirer de commodités astronomiques, et il sut bien s'y procurer celles qui dépendaient de lui. Il était de l'Académie dès 1714 et celle demeure éloignée ne s'accordait pas tout à fait avec nos règles; mais les astronomes sont rares. Il promit d'apporter tous les ans à Paris les fruits de sa retraite, et s'en acquitta régulièrement.
On aura peut-être peine à croire combien dans ce siècle-ci, en France, à trente lieues de Paris, un astronome, avec tout son équipage et ses pratiques ordinaires, fut un spectacle étonnant aux yeux de tout le canton de Carré. Nous ne rapporterions pas ces bagatelles, si elles n'étaient de quchfue utilité
pour riiistoire des connaissances du genre humain, et si elles ne faisaient voir avec quelle extrême lenteur les nations en corps cheminent vers les vérités les plus simples. Les éclipses de soleil et les comètes, qui effrayaient le peuple de Paris, il n'y a pas cent ans, lui sont devenues indifférentes. Mais encore aujourd'hui les paysans d'auprès d'Orléans ne peuvent pas prendre une autre idée d'un homme qu'ils voient observer le ciel, sinon que c'est un magicien. Quand leurs vignes ont manqué, ils l'en accusent. Un mat de trente ou trente-cinq pieds, qu'il a planté dans son jardin pour y attacher une luneltc de trenle pieds, est destiné à lui faire voir les étoiles de plus près, et plusieurs l'ont vu se faire hisser au haut du mât, et y rester longtemps. Les honnêtes gens du pays, trop éclairés pour donner dans la magie, viennent de toutes parts lui demander quel temps il fera, ou si la récolte sera abondante. Il est vrai que Paris même n'est pas encore bien parfaitement désabusé de faire le môme honneur à messieurs de l'Observatoire.
Le chevalier de Louville eût été accablé par le nombre excessif de visites qu'une folle curiosité lui amenait, comme s'il eut été un brachmane ou un gymnosophiste; mais il y mit ordre le mieux qu'il put par la manière dont il savait les recevoir. Il avait établi qu'on pouvait venir dîner avec lui, mais à condition d'y dîner seulement. Quand on arrivait avant l'heure, on prenait un livre dans la bibliothèque pour s'amuser, ou bien on allait se promener dans un jardin assez agréable et bien tenu; on était le maître : mais lui, il ne sortait de son cabinet que pour se mettre à table; et le repas fini il rentrait dans ce cabinet, laissant à ses hôtes la même liberté qu'auparavant. On voit assez combien il gagnait de temps par un retranchement si rigoureux et si hardi de toutes les inutilités ordinaires de la société.