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UNE QUERELLE DE SAVANTS

En ce temps-là vint à Leyde un anatomisle assez fameux, nommé Bilsius, que le roi d'Espagne avait envoyé professer à Louvain. Ce docteur traitait avec très peu de considération ceux qui avaient jusque-là le plus brillé dans cette science, et préférait de beaucoup et hautement ses découvertes aux leurs, principalement sur ce qui regarde le mouvement de la bile, de la lymphe, du chyle, de la graisse. Del Boë ou Sylvius et van Horne, professeurs à Leyde, qui auraient voulu réprimer la vanité de cet étranger, crurent ne le pouvoir sans le secours du jeune Ruysch, qui avait donné plus de temps qu'eux à des dissections fines et délicates. De la Haye, où il demeurait, il venait à Leyde leur apporter ses préparations, et leur mettre en main de quoi étonner Bilsius, et il retournait bien vite à la Haye pour travailler à de nouvelles préparations destinées au même usage.

Après avoir fourni en secret des armes contre Bilsius, il vint enfin à se battre avec lui à visage découvert; car ceux qu'il avait aidés n'avaient pas prétendu le tenir toujours caché. Il avait dit que la

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résistance quil scnlail en sout'tlanl les vaisseaux lymphatiques d'un certain sens, lui faisait croire qu'il s'y trouvait des valvules, qu'il n'avait pouilant pas encore vues, et il n'était pas le seul qui eût eu cette pensée. Bilsius nia ces valvules avec la dernière assurance, et même avec mépris pour ceux (|ui les jugeaient seulement possibles. Ruysch fit si bien par son adresse singulière, qu'il les découvrit, et au nombre de plus de deux mille, et les démontra à la grande satisfaction de ceux qui étaient bien aises de voir confondre des décisions téméraires et superbes. L'adversaire, qui, se tenant bien sûr qu'il ne verrait pas, avait promis de se rendre s'il voyait, fit effectivement tout son possible pour ne pas voir: et quand il y fut forcé, il se sauva par un endroit qu'on n'avait pas prévu : il dit qu'il connaissait bien ces valvules, mais qu'il n'avait pas jugé à propos de le déclarer. Ruysch, dans un très petit volume qu'il donna en 1665, et qui est le premier des siens, a fait l'histoire détaillée de cette contestation, où le vaincu, qui pouvait l'être sans honte et même avec honneur, trouva moyen de l'être honteusement.

Éloge de Chirac.

{Fragment) .

SUCCi:S DE CHIRAC A l'AIUS

Près (le sa soixanlième année, Chirac quitta la province. Au retour d'Italie et d'Espagne, il vint à Paris, et il en goûtait fort le séjour. Leduc d'Orléans, qui avait Homberg" pour premier médecin et ne croyait pas que toute autre place fût digne de Chirac, voulut le renvoyer à Montpellier avec toutes les récompenses dues à ses services; il craignait d'ailleurs qu'un homme de ce mérite ne fût pas vu de trop bon œil à Paris, et peut-être à la cour, qui n'avait pas été consultée sur ce choix. Mais Chirac avait trop bien senti les avantages de Paris; il obtint sans peine d'y demeurer, et il acheta le droit d'y exercer la médecine par une des charges de la maison du prince.

Il lui manquait assez de choses presque nécessaires en ce pays-ci. Il parlait peu, sèchement, et sans agrément. Il ne faisait guère aux malades ces explications circonstanciées et détaillées de leurs maux, qu'ils ne sont pas ordinairement capables d'entendre, et qu'ils écoutent pourtant avec une espèce de plaisir. Il leur présentait dans les occasions l'idée désobligeante, quoique vraie, qu'il y avait de la fantaisie et de la yision dans leurs infirmités; il leur niait sans détour

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jusqu'à leiii" sriilinu'iit lurinc : cL cuiiibicii les icinines principaleiuent en devaienl-ellcs OLrc choquées? Il se prêtait peu aux objections souvent puériles des malades, ou de leurs familles, et ou n'ai-racliait jamais de lui aucune complaisance, aucune modificalion à ses décisions laconiques. Heureux les malades, quand il avait pris le bon chemin! Il n'élail guère consolant, et n'avail presque qu'un même ton pour annoncer les événementsles plus opposés. De plus, il api)ortait des pratiques nouvelles, et certainement il devait avoir quelques mauvais succès, qui plus cerlainement encore seraient bien mis en évidence, et bien relevés. Malgré tout cela, à peine fut-il lixé à Paris, qu'il y eut une vogue étonnante. Sa rue était incommodée de la quantité de carrosses qu'on lui envoyait de tous cotés. On peut croire que la nouveauté y avait quelque part, puisque Paris était le lieu de la scène ; mais il fallait au fond que de grandes et rares qualités eussent surmonté à ce point-là tout ce qui lui était contraire. En elfet, il avait ce qu'on appelle k coup ci œil, d'une justesse et d'une promptitude singulière, et peut-être unique. C'était une espèce dinspiration dont la clarté et la force prouvaient la vérité, du moins pour lui. Par là le plus difficile étant fait, il formait en luimême le plan de la cure, et le suivait avec une constance inébranlable, parce qu'il n'aurait pu s'en départir sans agir contre dcb lumières qui le frappaient si vivement. Ceux qui n'en ont que de moindres ou de moins vives, peuvent n'être pas si constants, et même ne le doivent pas. Les malades prenaient d'autant plus de ccnfiance en lui, qu'ils se sentaient conduits par une main plus ferme ; son inflexibilité leur assurait combien il comptait d'avoir pris le bon parti, et ils s'encourageaient par ses rigueurs. Ils voyaient encore que si les occasions le demandaient, il hasardait volontiers pour eux sa propre réputation, Lorsqu'il

jugeait nécessaire un de ces coups hardis qui lui étaient particuliers, et que le malade était important, il savait qu'il se rendait responsable de Tévénemenl, et que, sil était l'aclieux, les cris d'une famille puissante soulevaient aussitôt le publiccontre lui: cependant il ne mollissait point, il ne préférait point la route ordinaire plus périlleuse pour le malade, mais moins pour le médecin; et il voulait, à quelque prix que ce fût, avoir tout fait pour le mieux.

Éloge de Louville.

Jacques-Eugène d'Allouville, chevalier de Louville, naquit le li juillet 1671, de Jacques d'AUonville chevalier-seigneur de Louville, et de Catherine de Moyencourt. Il y avait au moins trois cents ans que ses ancêtres possédaient la terre et seigneurie de Louville dans le pays Ghartrain.

Il était cadet; il fut destiné à l'Église, et on lui en donna Thabit, qui assez souvent accoutume les enfants à croire qu'ils y sont appelés. Pour lui il ne se laissa pas persuader si aisément; et quand il fut question de le tonsurer à sept ans, il attendit le jour de la cérémonie pour déclarer en quatre paroles, avec une fermeté froide, inébranlable et fort au-dessus de son âge, qu'il ne voulait point être ecclésiastique. Il fit ses études d'une manière assez commune, et il ne se distingua que par un caractère plus sérieux et plus sensé que celui de ses pareils, et par son dédain pour leurs divertissements. Le hasard lui fît tomber entre les mains ce qu'il lui fallait, et qu'il eût cherché, s'il en eût eu quelque idée, les Eléments cVEuclide par Henryon. Il n'avait que douze ans, et les lisant seul il les entendit d'un bout à l'autre sans difficulté. C'est de lui que Ton tient ce fait; mais ceux qui l'ont connu n'ont pas hésité à l'en croire sur sa parole.

Sa naissance ne lui laissait plus d'autre parti à prendre que celui de la guerre, qui d'ailleurs s'accor-

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dait assez avec son goût pour les malhémaliques. 11 entra d'abord dans la marine, et se trouva à la bataille de la Hogue en 1G90. De là, il passa au service de terre, et fut capitaine dans le régiment du roi à la lin de 1700.

Le marquis de Louville, son IVère aîné, gentilhoninie de la manche du duc d'Anjou, suivit en Espagne ce prince devenu roi de cette grande monarchie, et bientôt après il fit venir le chevalier dans une cour où toutes sortes d'agréments Tal tendaient. Il les y trouva en elTet : il fut brigadier des armées du roi d'Espagne, il eut un brevet d'une pension assez considérable sur TAssiente, mais qui lui demeura inutile. Au bout de quatre ans il fut obligé, par de malheureux événements qui ne sont que trop connus, à repasser en France, où il reprit le service. Il fut pris à la bataille d'Oudenarde,absolumentdépouilléde tout, et envoyé prisonnier en Hollande; d'où il ne sortit qu'au bout de deux ans qu'il fut échangé. Quand la paix se fil, il avait un brevet de colonel à la suite des dragons de la reine, avec une pension de 4 000 livres accordée par le feu roi.

Le peu de temps qu'une vie agitée et tumultueuse lui avait permis jusque-là de donner aux mathématiques, n'avait fait qu'irriter sa passion pour elles; mais on entrait alors dans une paix qui ne pouvait être que longue, et qui lui assurait en même temps et beaucoup de loisir, et une fortune honnête. Naturellement il devait se contenter de cette situalion, du moins jusqu'à une nouvelle guerre : cependant il voulut absolument rompre avec tout ce qui n'appartenait pas à son goût dominant; et malgré les remontrances de sa famille et de ses amis, malgré une brèche considérable qu'il faisait à son revenu, il alla avec cette fermeté invincible dont il avait déjà donné nn essai en refusant la tonsure, remettre entre les

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